La Chronique d’Alexandre Castant : Marco Godinho à la Biennale de Venise, Filigranes@Filles du calvaire

Chaque mois, la chronique Arts, photographie, vidéo, son… d’Alexandre Castant. Chronique de juillet-août ?
Written by Water de Marco Godinho à la Biennale de Venise,
Filigranes@Filles du calvaire, Paris

En 2010 alors que Film socialisme était présenté au Festival de Cannes, il y eut cette réponse stupéfiante, visionnaire de Jean-Luc Godard à une question qui, dans son film donc, faisait résonner la crise grecque de 2008. Les mots de Godard allaient, ni plus ni moins, annoncer la décennie 2010 à venir… : « On devrait remercier la Grèce, développe le cinéaste de Film socialisme. C’est l’Occident qui a une dette par rapport à la Grèce. La philosophie, la démocratie, la tragédie… On oublie toujours les liens entre tragédie et démocratie. Sans Sophocle pas de Périclès. Sans Périclès pas de Sophocle. […] Donc tout le monde doit de l’argent à la Grèce aujourd’hui. Elle pourrait demander mille milliards de droits d’auteur au monde contemporain et il serait logique de les lui donner. Tout de suite1. »

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Pavillon du Luxembourg, Written by Water, Marco Godinho Vue de l’installation © Luke A. Walker

Pavillon du Luxembourg, Written by Water, Marco Godinho
Vue de l’installation © Luke A. Walker

Poème épique et minimal à la fois, post-conceptuel et prospectif, Written by Water, œuvre-dispositif développée en plusieurs pièces, films et performances de l’artiste luso-luxembourgeois Marco Godinho, est présentée au Pavillon du Luxembourg de la Biennale de Venise (Salle d’Armes de l’Arsenal). Précisément, Written by Water se décline en l’espace environnemental de Between two waves (2019), installation architecturale constituée de près de trois mille cahiers vierges qui ont été immergés dans différents sites de la mer Méditerranée (c’est donc l’œuvre Written by Water, vidéo et sculptures, 2013-2019, qui donne son titre à l’ensemble de l’expérience immersive de l’exposition), puis en la lecture en silence de L’Odyssée d’Homère par Fabio Godinho, comédien et frère de Marco : en résultent des enregistrements, lors de voyages « initiatiques » au détroit de Gibraltar, puis à Tunis, Carthage et l’île de Djerba, enfin à Trieste et l’Istrie (Left to Their Own Fate, vidéo et performance, 2019). Une installation sonore et lumineuse, intitulée A Permanent Sea Inside Us (2019), dispositif qui relate cette fois le souvenir ou le récit que la mer évoque à des aveugles ou des migrants en exil, participe de Written by Water ainsi qu’une sculpture évolutive (Oblivion – Water, 2019) qui, faite d’eau de vie du Portugal et de jujube coréen (également appelé datte chinoise ou pomme surette aux Antilles), évoque l’accueil, l’hospitalité, mais aussi l’impossible retour que cette eau de l’oubli distillerait. Sea Another Sea, enfin, est un poème bref en forme de haïku, chaque jour différent et imprimé sur le t-shirt blanc que porte Alberto, le gardien et la mémoire de l’exposition vénitienne Written by Water. Dès lors, le titre de l’installation Between two Waves et son architecture en pente évoquent un moment entre deux vagues, et, ce faisant, métaphoriquement entre deux langues, entre deux mondes (portugais d’origine, Marco Godinho est luxembourgeois). Pour l’artiste plasticien, qui cite L’Espace critique de Paul Virilio (1984) et Tout-Monde d’Édouard Glissant (1993), l’océan se transforme en mer Méditerranée dans Between two Waves : l’identité s’efface, dans le mouvement oblique des vagues, quand apparaît la figure du citoyen-monde, et, aujourd’hui, l’allégorie tragique, mythique et désespérée du migrant… Poème épique, souffle continu où toutes les eaux et les cultures du monde, idéalement, se rejoignent et s’unissent, la structure de Written by Water participe d’un « abri ouvert », d’une fortification pour l’âge nomade.

C’est donc à une topographie des lieux utopiques, à une cartographie insulaire qui se ferme pourtant, que l’imaginaire de cette installation des passages renvoie : les fenêtres de la salle de l’Arsenal de Written by Water sont tournées vers le sud, recréant la lumière évolutive de paysages intermédiaires…

Pavillon du Luxembourg, Written by Water, Marco Godinho Vue de l’installation © Luke A. Walker

Pavillon du Luxembourg, Written by Water, Marco Godinho
Vue de l’installation © Luke A. Walker

La Méditerranée, poétique des contraires
« Où est Venise ? », interrogeait Fernand Braudel dans l’un des chapitres de La Méditerranée. C’est précisément à Venise, et aussi à partir de la Méditerranée dans Written by Water que Marco Godinho interroge l’origine des lieux, des déplacements, la topographie du monde. On pense à l’ode cinématographique de Jean-Daniel Pollet Méditerranée (1963), comme au Mépris de Jean-Luc Godard (1963) quand, dans une lumière et une couleur sublimes (il faudra revenir sur la plasticité de Written by Water), Fabio Godinho lit en silence, recueilli, L’Odyssée d’Homère : les paysages de Left to Their Own Fate sont bouleversants. À cet égard, Fernand Braudel précisait dans La Méditerranée que, si cette mer avait un goût, classique, esthétique, pour la symétrie, l’harmonie, elle développait pareillement et aussitôt un goût tout autre pour le déséquilibre : Braudel nommait  « Contre-Méditerranée » cette figure qu’elle crée aussitôt contre elle-même. Or s’il y a, dans Written by Water, ce sens intuitif de la symétrie dans, par exemple, l’emplacement des deux bancs qui constituent le point d’observation du film Left to Their Own Fate, en même temps, la projection de celui-ci a lieu en petit et en grand format, en dedans et au dehors d’une même salle : y apparaissent bel et bien une chose et son contraire (esthétique). Si Written by Water explore la figure de l’oxymore, sa rhétorique des paradoxes (symétrie, déséquilibre), c’est alors pour inscrire, en elle-même, un éloge de la différence et de l’altérité.

Pavillon du Luxembourg, Written by Water, Marco Godinho (Left to Their Own Fate, 2019) Vue de l’installation © Luke A. Walker

Pavillon du Luxembourg, Written by Water, Marco Godinho
(Left to Their Own Fate, 2019)
Vue de l’installation © Luke A. Walker

Performance et rituels
Written by Water est un geste poétique et politique à la fois. Près de trois mille cahiers du monde entier ont été utilisés pour cette installation (in situ et film), issus d’une collection que l’artiste a commencée, en 2013, au détroit de Gibraltar, passage s’il en est. C’est un geste rituel. Car ces cahiers vides, l’artiste les dépose dans la Méditerranée, en différents endroits, et les laisse s’imprégner de la mémoire transparente de l’eau : s’y révèlent les « récits invisibles écrits par la mer ». Ensuite, il les expose (Written by Water) ou en fait un film en demandant à des aveugles – Homère encore – ou à des migrants en exil les souvenirs ou le récit que la vision, le toucher, la tactilité de ces cahiers – supports universels, enfantins ou communs – leur évoquent (A Permanent Sea Inside Us). Après, dans l’exposition, avec la lecture cette fois de L’Odyssée et le geste de déchirement, d’arrachement ou d’offrande des pages de ce livre que Fabio Godinho systématiquement fait (Left to Their Own Fate), la migration trouve une expression symbolique (des pages, des mots, des histoires de corps, des mots-pages, des mots-corps arrachés au livre, offerts, jetés à leur propre destin : ils s’envolent…). Written by Water, avec une délicatesse inouïe, devient alors une allégorie d’une rare efficacité et amplitude éthique sur la question, contemporaine, de la migration, des migrants comme tragédie du XXIe siècle dans une Méditerranée, déchirée à l’instar des pages d’Homère, dans une Europe désemparée. Porté par la solitude du comédien à l’écran, sa présence récitante intérieurement, tel un deuil dans les ruines du monde méditerranéen, chaque geste de déchirement de page est potentiellement une personne en exil, en danger face à l’oubli : ces feuilles vont-elles disparaître, dans le ciel ou dans l’eau, pour rejoindre le monde des ombres ?

Il y a des objets symboliques dans l’exposition, des objets concrets dont l’image (à l’écran) retient le monde de l’abîme : cahier, feuilles, mains dans l’eau (plein cadre par intermittence dans A Permanent Sea Inside Us), vase de fruits (jujube)… Ils sont, aussi, une figure de la « Contre-Méditerranée » : la fertilité de ce qui va, peut-être, de la mort naître à nouveau ?

Pavillon du Luxembourg, Written by Water, Marco Godinho Vue de l’installation (© DR)

Pavillon du Luxembourg, Written by Water, Marco Godinho
Vue de l’installation (© DR)

Plasticité de l’effacement
Programmatique, la plasticité de Written by Water fait esquiver, à notre histoire nomade, le chaos. Sur la pente de la structure de Between two waves, les mouvements progressifs et lents de la lumière à l’obscurité, et inversement, se propagent avec d’infinies nuances. Le travail de l’eau sur la matière du papier rend celui-ci floral (Written by Water), la couleur des cahiers, leur couverture, leur matière et leur vide se révèlent toujours surprenants (on pense parfois à des coraux), le soin chromatique et matiériste porté, avec minutie, à l’ensemble des pièces de l’exposition retient toujours le monde, pourtant au bord de lui-même, de s’effondrer (un exemple entre tous, quand Fabio est filmé contre un mur ou face à la mer dans Left to Their Own Fate, la plasticité de l’image suggère, pour la mettre encore en avant, une forme de sensorialité du vide). L’invisible, l’absence et la transparence font participer Written by Water d’une esthétique, résolue, de l’effacement (autant de notions « infra-minces » que le commissaire de l’exposition, Kevin Muhlen, directeur du Casino du Luxembourg a déjà explorées à plusieurs reprises2).

« Plus on entre dans le regard, dit Marco Godinho, moins on voit. C’est le cas dans Oblivion (Colour), la perception y est impossible… ». Imperceptibles à l’œil nu, quelques gouttes de l’oubli potentiel que produit le jujube ont en effet été versées, avec Oblivion – Colour (2019), dans la peinture qui recouvre les murs du Pavillon luxembourgeois à Venise, Marco Godinho le répète : « Written by Water est également une exposition sur l’impossibilité de voir… » Ainsi des bancs pour regarder la mer, lors de la projection de Left to Their Own Fate, ils sont un accueil, une hospitalité : la distance qui les sépare est celle des bras ouverts de l’artiste… Pourtant, embrasser le monde du regard procède, aussi, d’une vision comme contrainte : dans point d’observation, il y a point.

Pour Marco Godinho, trois notions importantes irriguent une approche de Written by Water : le geste et l’offrande tels que Fabio les répète et les perpétue, un rituel de la capture de la mémoire ensuite (perception, invisible, visible), la méditation enfin : un imaginaire de la mer, et, pour cela, l’artiste a conçu un poème épique, visuel, plastique et moderne (ce n’est pas si fréquent) qui, me semble-t-il, nous entretient encore de notre dette à l’égard de la Grèce, et, en l’occurrence, à l’égard d’Homère, de L’Odyssée et de la Méditerranée, autrement dit (avec Jean-Luc Godard) de son Histoire à venir.

Filigranes @ Filles du calvaire 30 ans d’édition Vue de l’exposition © site internet Galerie Les Filles du calvaire, Paris

Filigranes @ Filles du calvaire 30 ans d’édition
Vue de l’exposition © site internet Galerie Les Filles du calvaire, Paris

Filigranes@Filles du calvaire
À l’occasion de ses trente ans d’éditions, essentiellement photographiques (dans toute leur variété : du livre d’artiste à l’essai), la Galerie Les Filles du calvaire accueille le travail admirable et novateur de Patrick Le Bescont et des Éditions Filigranes : leur catalogue de près de six cents titres. Où le rez-de-chaussée de la galerie se présente comme une exposition cosy de livres photographiques, quand la mezzanine dévoile une sélection trans-générationnelle, hétérogène et si cohérente, d’œuvres de photographes édités par Filigranes en trente ans. Dans cette exposition généreuse et conviviale, l’inventivité de cette maison d’édition – sa capacité à se renouveler avec intelligence – force l’admiration. Du cousu main, au sens propre, des livres des premières années adressés par la poste, avec affranchissement philatélique soigné, aux livres primés d’aujourd’hui (dernier en date : Pascale Ogier. Ma Sœur d’Émeraude Nicolas, Prix spécial du Jury du FILAF – Festival International du Livre d’Art et du Film 2019), en passant par les éditions noir et blanc – des années 1990 – conçues dans un boîtier en bois, Filigranes@Filles du calvaire offre un parcours rétrospectif dans lequel, forcément et souvent, se reflète un peu de l’autobiographie de tout amateur d’art, photographe ou critique… Il devient alors très difficile de quitter cette belle exposition, sensible et magnétique, à l’impression heureusement persistante.

Alexandre Castant

1. Jean-Luc Godard, « Le droit d’auteur ? Un auteur n’a que des devoirs », entretien avec Jean-Marc Lalanne, Les Inrockuptibles, 18 mai 2010 :
http://blogs.lesinrocks.com/cannes2010/2010/05/18/le-droit-dauteur-un-auteur-na-que-des-devoirs-jean-luc-godard/
2. Cf., dans Dust-Distiller, les textes d’A. C. « Éloge infra-sonore de la disparition – [HLYSNAN] The Notion and Politics of Listening », 30 septembre 2014, ou « Buveurs de Quintessences », 19 février 2019 :
http://www.dust-distiller.com/art/eloge-infra-sonore-de-la-disparition-hlysnan-the-notion-and-politics-of-listening/
http://www.dust-distiller.com/news-blog/la-chronique-dalexandre-castant-buveurs-de-quintessences/

Marco Godinho, Written by Water, 58e Exposition Internationale d’Art – Biennale de Venise,
Pavillon du Luxembourg, 11 mai-24 novembre 2019
https://www.labiennale.org/it

Filigranes@Filles du calvaire, 30 ans d’édition, 29 juin-27 juillet 2019
Galerie Les Filles du calvaire, 17, rue des Filles-du-Calvaire, 75003 Paris
https://www.fillesducalvaire.com/