La Chronique d’Alexandre Castant : Jeunes artistes en Europe – Les Métamorphoses, Peinturama

Chaque mois, la chronique Arts, photographie, vidéo, son… d’Alexandre Castant. Chronique de juin ? Jeunes artistes en Europe – Les Métamorphoses à la Fondation Cartier pour l’art contemporain, Peinturama à la Galerie Natalie Seroussi, Paris

Novembre 1983, le magazine Actuel que dirige Jean-François Bizot édite un numéro intitulé 8 magazines européens font un bébé ensemble. Tête en bas, un bébé tire la langue au lecteur et fait la couverture d’un magazine longtemps autoproclamé celui des « Jeunes gens modernes ». Miroir d’une France mitterrandienne où la culture est euphorique, et l’idée d’Europe naissante dans la jeunesse (en 1979, alors que l’Union européenne étaient constituée de neuf nations, le musicien post-punk Jean-Jacques Burnel avait publié son manifeste Euroman Cometh), ce numéro figure une vitalité, une liberté d’informations et leur partage, un espoir cosmopolite et une invention qui, aujourd’hui, détonnent tristement au regard de la vague eurosceptique qui déferle, froidement, sur le continent. Pourtant, l’Europe était et demeure bel et bien « notre histoire » et, finalement, c’est ce projet que reprend, au vol en quelque sorte, l’exposition Jeunes artistes en Europe – Les Métamorphoses à la Fondation Cartier pour l’art contemporain (en même temps que se déroulent, sans enthousiasme excessif, les élections européennes à 28 membres !). Avec le titre des Métamorphoses qui évoque celui du poème latin d’Ovide (inscrivant dès lors l’exposition dans une perspective historique incontournable), avec des années 1980 qui font encore retour (les artistes de l’exposition étant nés entre 1980 et 1994, la chute du Mur de Berlin apparaît comme une rupture symbolique, initiatrice, fondatrice d’un autre monde), Jeunes artistes en Europe – Les Métamorphoses est notamment innervée par la mémoire, classique et actuelle, d’un territoire en crise mais à la créativité pérenne, stimulante, intacte depuis le temps.

Fruit d’un travail conduit sur une année, plus de vingt artistes, issus d’une quinzaine de pays, expérimentent aussi bien la peinture que le film ou le design, pour participer à une exposition polyglotte, par-delà les frontières politiques et des thématiques traversant « l’hybridation, le collage et l’archéologie », « les traditions folkloriques ou les mémoires collectives », « [les] formes radicalement contemporaines »*. En découle une exposition dont les centres d’intérêts plastiques sont dès lors multiples, mouvants, vertigineux parfois (architecture, espace public, espace privé, intimité, humanité, sexualité, identité, animalité, monde spirituel, monde profane…), mais souvent cohérents et significatifs d’une mémoire, d’une géographie, d’un traumatisme ou d’un espoir.

Kris Lemsalu, So Let us Melt and Make no Noise, 2017. Techniques mixtes et céramique, dimensions variables. Vue de l’exposition Jeunes artistes en Europe - Les Métamorphoses, Fondation Cartier pour l’art contemporain, Paris. Photographie © Édouard Caupeil.

Kris Lemsalu, So Let us Melt and Make no Noise, 2017. Techniques mixtes et céramique, dimensions variables. Vue de l’exposition Jeunes artistes en Europe – Les Métamorphoses, Fondation Cartier pour l’art contemporain, Paris. Photographie © Édouard Caupeil.

Notre histoire
Précisément, le plus émouvant dans l’exposition reste le fil d’Ariane que constituent l’Histoire et sa mémoire, irréductible, d’une chronologie souvent abandonnée à l’éphémère instant, horizontal et elliptique, des temps contemporains. Ainsi, un bateau de pêche de la période soviétique entouré de ballons bleus évoquant aussi, possiblement et avec émotion, la question contemporaine des migrants en Méditerranée dans So Let us Melt and Make no Noise de l’artiste estonienne Kris Lemsalu (2017) rencontre, d’emblée, la maison abandonnée (mémoire déconstruite ?) de Nika Kutateladze (2019). Histoire de la maison potentielle et de ses possibles destructions et renaissances (Le Sacrifice de Tarkovski ?), cette œuvre de l’artiste géorgien confronte une mémoire intime et public – celle du monde d’avant le Mur – à l’architecture transparente du temps réel de Jean Nouvel. Différemment, c’est de la diaspora chinoise en Suède, son communautarisme et ses déplacements familiaux et migratoires que met en forme le film Mother’s Tongue de Lap-See Lam (Langue maternelle, 2018) quand, pour l’artiste danois Magnus Andersen, c’est la jeunesse qui, sous l’angle de l’éducation, européenne, est présentée (peintures de L’Éducation régionale, 2017), à travers des personnages vibrant de solitude et d’ennui (y répond à l’entrée de la Fondation Cartier une pièce sonore, du même artiste, faite de chants d’enfants « scandant des extraits de traités européens, d’accords de libre-échange et d’hymnes nationaux »). Dans cette même veine critique qui, mineure au début, se corse ensuite jusqu’au chaos, Tenant of Culture (nom de la pratique artistique de Hendrickje Schimmel, Pays-Bas) réalise une boutique de mode post-apocalyptique, entre économie de la récupération de vêtements et style de la survivance (Works and Days, 2018), un magasin que pourrait fréquenter le personnage de la vidéo de Jonathan Vinel Martin Pleure (2017). Avec ce jeune héros désespéré, désœuvré, ce garçon livré à la solitude, l’addiction virtuelle et la violence, l’espoir se retirerait-il de Jeunes artistes en Europe – Les Métamorphoses ?

Nika Kutateladze, Sans titre, 2019. Bois, tôle, brique, fenêtres et meubles, 350 × 800 × 800 cm. Vue de l’exposition Jeunes Artistes en Europe - Les Métamorphoses, Fondation Cartier pour l’art contemporain, Paris. Avec le soutien de la Kunsthalle Tbilisi et de Creative Georgia. Photographie © Luc Boegly.

Nika Kutateladze, Sans titre, 2019. Bois, tôle, brique, fenêtres et meubles, 350 × 800 × 800 cm. Vue de l’exposition Jeunes Artistes en Europe – Les Métamorphoses, Fondation Cartier pour l’art contemporain, Paris. Avec le soutien de la Kunsthalle Tbilisi et de Creative Georgia. Photographie © Luc Boegly.

Motifs… Éloge du décoratif
C’est la part décorative, stylistique, de l’histoire européenne, son angle formaliste et symbolique, qui lui ouvre alors un horizon esthétique. L’imaginaire inventif de Charlie Billingham (Royaume-Uni) propose une critique picturale, sociale, tonique et bigarrée qui « puise son inspiration dans les dessins, estampes et gravures réalisés durant la période de la Régence en Angleterre, à la fin du XVIIIe siècle ». Et l’artiste belge Kasper Bosmans réalise, également en peinture, Legend : Skin (2016-2018) des récits trans-historiques aux symboles graphiques, entre recherche héraldique et signalétique internet. Différemment, cette part décorative se perpétue avec le designer grec Kostas Lambridis et ses meubles composites, fait d’agglomérats baroques, de rebuts précieux. Art florentin et recyclage, The Elemental Cabinet (2017) transgresse ainsi les codes esthétiques, le beau et le laid, le sublime et le dégoût dans un post-modernisme de récupération trash, chromatique, vivifiant. Tel envers du décor retourné comme un gant jouxte, alors, dans l’exposition, Ore Streams Cubicle 2 (une belle idée de Formafantasma, duo des designers italiens Andrea Trimarchi et Simone Farresin, 2017), un meuble de bureau de style élégant, épuré, graphique fait de toutes sortes de déchets de matériel informatique (clavier d’ordinateur, boîtier de téléphone portable). Poétique des formes et des motifs qui dialoguent, enfin, avec un autre et différent cabinet de curiosité – ses objets et sculptures trans-historiques aux lignes décoratives – celui de l’artiste russe Evgeny Antufiev (Untitled, 2017).

Charlie Billingham, Snake Charmers, 2019. Vue de l’exposition Jeunes Artistes en Europe - Les Métamorphoses, Fondation Cartier pour l’art contemporain, Paris. Photographie © Luc Boegly.

Charlie Billingham, Snake Charmers, 2019. Vue de l’exposition Jeunes Artistes en Europe – Les Métamorphoses, Fondation Cartier pour l’art contemporain, Paris. Photographie © Luc Boegly.

Aux tragédies d’une histoire dont elle seule – l’Europe – a le secret de la violence dévastatrice, hier comme aujourd’hui, les artistes opposent une rédemption, la sauvegarde et la survivance par seulement le motif esthético-stylistique : sa recherche formelle, décorative (c’est, quoi qu’il en soit, l’une des lectures possibles du labyrinthe géo-artistique de l’exposition). En ressort un monde étrange, surnaturel ou fantastique dont les sculptures inquiétantes de l’artiste polonais Piotr Łakomy (Untitled, 2019), ou le bestiaire précieux et désespéré de Raphaela Vogel, née à Nuremberg en 1988, pourraient être les allégories post-historiques. Retour aux années 1980 (l’idéalisme attristé mais dynamique de Jeunes artistes en Europe – Les Métamorphoses m’évoquant irrésistiblement l’inventivité tonique de 8 magazines européens font un bébé ensemble), les musiciens culte de Marc Seberg (déjà présent dans l’article de ce numéro d’Actuel « Les 8 journaux ont élu les dix groupes qui peuvent plaire à toute l’Europe ») devaient écrire, dans l’album Le Chant des terres en 1985, une ode noire et sans beaucoup d’espoir au vieux continent intitulée E.Rope. Éloquent déjà.

Martial Raysse, À propos de New York en Peinturama, 1965. Assemblage, flocage, peinture à la bombe, xérographie, houppette sur toile et film super 8. 103 x 167,5 cm (© Galerie Natalie Seroussi, Paris).

Martial Raysse, À propos de New York en Peinturama, 1965. Assemblage, flocage, peinture à la bombe, xérographie, houppette sur toile et film super 8. 103 x 167,5 cm (© Galerie Natalie Seroussi, Paris).

Peinturama
Il y a ainsi le déplacement topographique, géographique, continental, mondial, migratoire, historique et il y a aussi sa métaphore ou sa traduction possible dans l’art : le déplacement d’un médium à l’autre ou d’un médium dans l’autre. Dans l’exposition Peinturama que présente la Galerie Natalie Seroussi, c’est de mouvements, de circulations, de passages des signes, des médias, des processus de travail et de visions dont il s’agit : de la peinture au cinéma ou du cinéma dans la peinture. Diptyque constitué d’une peinture et d’un film, À propos de New York en Peinturama (1965) de Martial Raysse désigne, au sens propre dans l’exposition, l’extérieur du tableau ou le tableau comme extérieur (peinture d’une main montrant un film, cadrage) tandis que la référence au Radeau de la Méduse de Géricault intitule en partie la vidéo de Bill Viola Tempest (Study for the Raft), 2005. En même temps, l’émail sur toile émulsifiée et son écran dans Paesaggio TV de Mario Schifano (1975-1977) rencontre, dans la Galerie Natalie Seroussi, Les Meules de Claude Monet, série de tableaux impressionnistes qui est citée comme référence au dispositif vidéo de Jennifer Douzenel (Montagne, 2010)… Or, de John Baldessari (micro-surfaces chromatiques de Raised Eyebrows, 2009) aux supports de Martial Raysse, au matiérisme de Mario Schifano ou encore à l’image – comme phosphorescente – numérique et HD de Bill Viola, l’effet de relief des images mentales se distribue d’œuvre en œuvre dans Peinturama faisant émerger l’une des questions, essentielles, que la peinture pose au cinéma, ou inversement : comment explorer et expérimenter la perception visuelle intérieure et sa restitution, son effet imaginant sur la toile, à l’écran ?

Alexandre Castant

* Les éléments entre guillemets, relatifs à l’exposition, en sont extraits du Livret.

Jeunes artistes en Europe – Les Métamorphoses, 4 avril-16 juin 2019, Fondation Cartier pour l’art contemporain, 261, Boulevard Raspail, 75014 Paris.
https://www.fondationcartier.com/

Peinturama, 17 mai-31 juillet 2019, Galerie Natalie Seroussi, 34, rue de Seine, 75006 Paris.
http://www.natalieseroussi.com/