La Chronique d’Alexandre Castant : Buveurs de Quintessences

Chaque mois, la chronique Arts, photographie, vidéo, son… d’Alexandre Castant.
Chronique de février ? Buveurs de Quintessences au Casino Luxembourg

« [B]uveur de quintessences », cette expression mélancolique synonyme d’artiste, extrait du poème en prose de Charles Baudelaire Perte d’auréole (Le Spleen de Paris, 1869), donne à l’exposition actuelle du Casino Luxembourg son titre. Le poème y relate l’histoire d’un poète dont l’auréole est tombée dans le macadam et, ce faisant, alors qu’on le presse de la récupérer, il préfère, quant à lui, s’accommoder de cette aura perdue et faire sans elle. Signature de la fin du geste artistique et du sublime en art, métaphore de l’œuvre en creux, absente, et même de son abandon, préfiguration d’un mouvement moderne, voire de l’infra-ordinaire perecquien, cette aura disparue de l’artiste, déclinable de différentes façons (du burlesque à la satire et au désespoir), introduit avec raffinement, au Casino Luxembourg, à Buveurs de Quintessences. 

Exposition dont le commissariat est assuré par Caroline Andrieux, responsable de la Fonderie Darling (Centre d’arts visuels à Montréal où Buveurs de Quintessences a été préalablement montré au printemps 2018), et auteure d’une thèse en histoire de l’art (Une dialectique du vide en art : New York à l’avant-garde, 1964-1975) dont le sujet, comme les œuvres de Yoko Ono, Robert Barry ou Gordon Matta-Clark ont nourri le projet curatorial. En outre, Buveurs de Quintessences s’inscrit dans la lignée d’expositions, déjà présentées au Casino Luxembourg, à l’instar des espaces évidés de Wesley Meuris dans R-05.Q-IP.0001 (2012), des modalités de l’écoute et de l’attention dans [hlysnan] The Notion and Politics of Listening (2014) ou du Plâtre de Lara Almarcegui, une installation qui composait avec le matériau récupéré pendant les réaménagements, en 2016, des espaces du Casino. Il y a une sorte de connivence intellectuelle et esthétique, de familiarité entre Buveurs de Quintessences et ces expositions qui, chacune, différemment et à sa façon, fait l’étrange expérience – d’un point de vue perceptuel, spatial ou conceptuel – de l’absence, du vide et de l’invisible, de l’infinité de l’œuvre dans sa clôture même : s’en détache une forme de romantisme contrarié, extrême, contemporain et actuel, horizontal (qui convoque également les notions d’éphémères, de banalité, de lenteur, de contemplatif, peut-être de transcendance et de spiritualité, d’expériences toujours).

Marie-Claire Blais, Entrevoir le jour_horizon 7, 2014. Photographie : Jessica Theis. Vue de l’exposition Buveurs de Quintessences au Casino Luxembourg–Forum d’art contemporain, 2019.

Marie-Claire Blais, Entrevoir le jour_horizon 7, 2014. Photographie : Jessica Theis. Vue de l’exposition Buveurs de Quintessences au Casino Luxembourg–Forum d’art contemporain, 2019.

Extrême actuel (immatérialité, vide, communauté)
Buveurs de Quintessences propose, en effet, une synthèse des recherches de l’art actuel le plus pointu telle l’immatérialité des formes dans Entrevoir le jour_horizon 7 de Marie-Claire Blais (2014), œuvre en toile de jute dont les fils ont été extraits (la soustraction reste l’une des définitions de la description, du donné à voir, pour Roland Barthes). Ainsi creusée, transparente, Entrevoir le jour_horizon 7 semble, écran moiré, flotter subtilement. De la même façon, les gestes et les mouvements, imperceptibles ou invisibles, de Marie Cool Fabio Balducci dans l’eau avec un fil (Sans titre, 2011), ou, dans l’espace avec une construction en équilibre de bureaux reliés par une bande adhésive (Sans titre, 2003-2018), évoquent cette même figure immatérielle du suspens, et, paradoxalement, de l’aérien contemporain. Autre figure de cet extrême actuel, l’effet perceptif du vide activé par Sans titre d’Alexandre David (2019). Pièce impressionnante, une plate-forme y construit une scène vide dans une autre salle, désemplie mais rehaussée, tautologie conceptuelle ou mise en abyme littéraire dépassant le niveau de flottaison des radiateurs, des fenêtres et de l’horizon au loin, englobant la vacance de l’espace dans un espace infini. Il y a quelque chose d’inquiétant dans la perception de ce niveau de flottaison, augmenté, comme extrait d’un livre de science-fiction qui interrogerait l’échelle de l’ensemble, avec sa reconstitution en taille réelle de ce qui pourrait être, si elle n’était pas monumentale, une miniature…

Adriana Disman, Thresholding, 2016/2019. Performance à la Fonderie Darling, Montréal, dans le cadre de l’exposition Buveurs de Quintessences. Photographie : Christian Bujold.

Adriana Disman, Thresholding, 2016/2019. Performance à la Fonderie Darling, Montréal, dans le cadre de l’exposition Buveurs de Quintessences. Photographie : Christian Bujold.

Cette étrangeté des limites de l’espace perçu est, sans doute, ce que la performance d’Adriana Disman Thresholding expérimentera au Casino le 21 mars prochain : corps en équilibre sur un tabouret pendant plusieurs heures, immobile, Adriana Disman apparaîtra ainsi comme une allégorie de la création, du vide et de la page blanche, attendant et résistant à la chute si elle a lieu… L’hypothèse semble alors de rigueur et le conditionnel le mode opératoire pour conjuguer cette œuvre des bords. Enfin, dans le registre cette fois de la communauté, l’installation de János Sugár Fire in the Museum (2008-2019) est une œuvre participative dont le flux igné doit rester ininterrompu. En effet, il s’agit de demander au public – humanité engagée autour du feu, groupe entre chaîne et chaleur humaines – d’entretenir constamment ce feu, hypnotique et méditatif : un lien qui, par ailleurs, s’arrêtera dès lors que le feu s’éteint. À l’instar de la convention d’Adriana Disman, qui fait suspendre la performance si elle tombe, Fire in the Museum pourrait s’arrêter à tout moment : potentiellement, ces œuvres sont cassables, charnelles et précaires, éphémères, vulnérables, provisoires… À cet égard, dans le catalogue de l’exposition János Sugár rappelle une maxime, à propos de Fire in the Museum, une citation toujours importante et stimulante à lire et répéter : « chaque œuvre d’art devrait être une nouvelle définition de l’art ».

Monde post-photographique (l’autre invité baudelairien)
Mais le feu appelle forcément la cendre, c’est-à-dire la trace, dont il y a de nombreuses marques, entre présence et absence, dans Fire in Museum comme, plus généralement, dans Buveurs de Quintessences. Des traces, donc : la photographie, ou plutôt le photographique, la part ontologique de ce médium de l’indicialité. Charles Baudelaire, contempteur de la photographie naissante dans Le Public moderne et la photographie (Salon de 1859), avait bien perçu la nouvelle ontologie de l’image qu’elle allait activer, et, Walter Benjamin qui avait la même fulgurante et visionnaire intuition devait être inspiré par Perte d’auréole pour concevoir, précisément, sa définition de l’aura disparue, à partir de la photographie puis du cinéma… Bref, le photographique est aussi l’invité (baudelairien) en creux de Buveurs de Quintessences, par défaut, il est souvent cité… À travers l’idée de trace, d’empreinte, de marque entre présence et absence, d’indicialité dans Fire on Museum (la cendre), ou, différemment, dans l’œuvre de Kitty Kraus Sans titre (2006) qui propose la fonte d’un bloc de glace teinté d’encre noire, et, finalement, sa coulée sur le sol ; dans l’œuvre de Steve Bates Run out and on to Infinity (2018) où la vibration des images est mise en dialogue avec un disque vinyle, son enregistrement ; ou encore dans le journal Repartir à zéro (2009-2018) de Claude Closky, composition typographique, imprimé, impression… À chaque fois, la trace est figurée, donnée à imaginer, toujours en crise, interrogée ou parasitée, réinventée. Dès lors, si l’indicialité demeure la notion à interroger dans un monde devenu immatériel – propriété du vide interrogeant sa propre communauté -, le passage de la trace à l’image, de l’indice à l’icône selon la terminologie peircienne, apparaîtra comme un mouvement également à l’œuvre dans Buveurs de Quintessences.

Kelly Mark, The Kiss, 2007. Photographie : Jessica Theis. Vue de l’exposition Buveurs de Quintessences au Casino Luxembourg–Forum d’art contemporain, 2019.

Kelly Mark, The Kiss, 2007. Photographie : Jessica Theis. Vue de l’exposition Buveurs de Quintessences au Casino Luxembourg–Forum d’art contemporain, 2019.

On retrouve sa dynamique et sa rhétorique dans The Kiss de Kelly Mark (2007), une installation faite de deux postes de télévisions qui se touchent, écran contre écran, images de films pornographiques rendues abstraites au fil de couleurs incarnées, imperceptibles, invisibles : le monde analogique à l’heure de l’abandon. Mais aussi dans la blancheur éblouissante d’un drap dans la vidéo Le Mur d’Olivia Boudreau en 2010 (est-ce le fond d’un mur sur lequel elle apparaît ? ou peut-être celui d’un paysage, d’une tapisserie, d’un décor baroque ? même si l’on y devine le vent… Illusion des apparences en crise : deuil du visible…).

Olivia Boudreau, Le Mur, 2010. Photographie : Jessica Theis. Vue de l’exposition Buveurs de Quintessences au Casino Luxembourg–Forum d’art contemporain, 2019.

Olivia Boudreau, Le Mur, 2010. Photographie : Jessica Theis. Vue de l’exposition Buveurs de Quintessences au Casino Luxembourg–Forum d’art contemporain, 2019.

Il est enfin une dimension, dans Buveurs de Quintessences, dans laquelle se déploie le photographique : les salles du Casino Luxembourg lui-même. À travers une mise en espace exploitant les ressources du lieu, les figures du positif et du négatif, du noir et du blanc, du vide et du plein, les figures d’une poétique du passage de l’ère analogique à celle numérique sont exploitées dans cette exposition intelligente, sensible, immatérielle. Elles sont spatialisées dans le mouvement ou la métaphore du noir encré de Sans titre de Kitty Kraus qui coule vers le monochrome blanc de la marqueterie de Stéphane La Rue (Écarts de conduite, 2016), ou, différemment, dans le linge blanc du Mur d’Olivia Boudreau projeté dans une salle au dos de la toile, de jute noire et sculptée, d’Entrevoir le jour_horizon 7 de Marie-Claire Blais. Après un monde de la représentation dont il ne resterait que des traces, des cendres, des empreintes maintenant invisibles à l’œil nu, après les apparences (Buveurs de Quintessences s’achève en boucle sur les graphiques numériques de Claude Closky dans Repartir à zéro), la post-photographie apparaît comme après et sans l’image : elle est une idée seulement conceptuelle de la photographie. Un monde post-photographique, un état imaginaire avec sa spatialisation, que l’exposition Buveurs de Quintessences irrigue de poésie immatérielle, tel un flux de silence et de mots, infini ou fragmenté (Fortner Anderson, Points of Departure, 2015-2018 ; Kelly Mark, Everything and Nothing, 2013-2018), conceptuel ou mélancolique. Visions de Baudelaire ? toujours devant.

Alexandre Castant

Vue d’exposition à la Fonderie Darling. Vue de l’exposition Buveurs de Quintessences à la Fonderie Darling, Montréal, 2018. Photographie : Maxime Boisvert.

Vue d’exposition à la Fonderie Darling. Vue de l’exposition Buveurs de Quintessences à la Fonderie Darling, Montréal, 2018. Photographie : Maxime Boisvert.

Buveurs de Quintessences  (19 janvier-7 avril 2019), Casino Luxembourg, Forum d’art contemporain,
41, rue Notre-Dame, L-2240 Luxembourg
www.casino-luxembourg.lu/fr/Expositions/Buveurs-de-quintessences