EVGENY NIKITIN : LA CULTURE ET LA GUERRE

L’été dernier, j’apprenais que le baryton-basse Evgeny Nikitin venait d’être contraint d’annuler sa participation au Festival de Bayreuth où ce dernier devait tenir le rôle principal du Vaisseau Fantôme de Wagner. La décision a été prise suite à la pression organisée par l’organisation et l’ampleur de la polémique suscitée par une croix gammée tatouée sur le torse. Un reportage sur la ZDF avait été diffusé qui révélait des images du chanteur à l’époque à laquelle son tatouage était visible . On l’y voit jouant de la batterie torse nu dans un groupe de metal. L’ensemble n’a pas manqué de susciter d’abord l’effroi puis la consternation de l’opinion publique en Allemagne puis dans le reste de l’Europe.
L’histoire était trop parfaitement ambigüe pour ne pas s’y intéresser. Quel est le véritable passé d’Evgeny Nikitin ? Et quelle est précisément la manière dont se manifeste et opère ici l’effroi ?

La première observation est simple. Chacun concevra sans peine qu’arborer en tatouage une croix gammée est opposé en tout à l’intelligence la plus élémentaire. Chacun sait quelle violence et quelle abjection fut la barbarie qu’elle représente encore. L’horreur est d’autant moins oubliable que le fascisme et l’extrême droite connaissent aujourd’hui une recrudescence. Comme l’a écrit Brecht à propos d’Hitler dans L’ABC de la guerre “Le ventre est encore fécond, d’où vient la chose immonde”. Un tel tatouage ne pouvait donc susciter que l’effroi dans le contexte d’une Allemagne moderne ayant du se reconstruire de cette histoire. Du reste, arborer le symbole constitue un délit puni par la loi.

Que dit le chanteur pour sa défense ? Evgeny Nikitin est russe, il a perdu ses deux grands pères lors de la seconde guerre mondiale, ils se battaient justement contre l’armée allemande. Sa sensibilité semble clairement plus à gauche qu’à droite. Ses tatouages – il en est couvert – ont pour la plupart été effectués entre 1989 et 1992. Il s’agit par exemple d’une Swatiska recouverte d’un blason, de la représentation du dieu Odin, d’un élément d’alphabet runique, d’une toile d’araignée sur la main : des symboles relativement courants à la signification assez compréhensible par qui connaît un peu la culture du tatouage. À l’époque, Evgeny Nikitin est passionné de metal, il vénère Slayer, Death et le black metal scandinave. C’est à travers sa pratique musicale dans un groupe de black metal dit « symphonique » qu’il découvre sa vocation et ses aptitudes pour l’opéra. C’est donc peut-être dans la charge nihiliste propre au genre que réside l’origine du tatouage incriminé. Souvenons-nous de Darkthrone qui avait spécifié au dos de l’album Transilvanian Hunger la phrase « Norsk Arisk Black Metal », entendez « Black Metal Norvégien et Arien ». Le groupe avait du présenter ses excuses dans un communiqué diffusé par le label. Ils insistèrent à leur manière en précisant dans le livret de l’album suivant : “Darkthrone is certainly not a nazi band or a political band. Those of you who still might think so, you can lick Mother Mary’s’asshole in eternity.” On comprend mieux dès lors dans quel contexte le tatouage porté pendant quelques mois par Evgeny Nikitin a été fait. C’est à travers le spectre de cette culture black metal que doit être interprétée “l’erreur de jeunesse” dont parle le chanteur et dont est née la polémique. Le tatouage peut être interprété comme une provocation similaire à celle de Sid Vicious s’affichant en son temps avec une croix gammée sur le t-shirt. Quand bien même l’idée de ce tatouage est idiote – comme l’étaient celle du t-shirt de Sid Vicious et celle de la formule sur le disque de Darkthrone – elle n’en reste pas moins une simple provocation. Le chanteur affirme n’adhérer à aucune idéologie. On peine donc à saisir les raisons de la pression qui a pesé sur le chanteur autant que la force de l’effroi qu’a suscité l’affaire. Et quand bien même le tatouage aurait exprimé une idée, il s’agirait aussi d’un temps révolu. Le repentir a sa valeur. Souvenons-nous de Maurice Blanchot qui passa de l’extrême droite à l’extrême gauche, sauvant des juifs de la déportation pendant la guerre. Mais Evgeny Nikitin, né en 1973, n’a rien à repentir puisqu’il dit n’avoir adhéré à rien d’autre qu’une culture.

Les sentiments qui sont à l’origine de l’affaire sont complexes, elles tiennent vraisemblablement du complexe. Une partie de la presse a su souligner le fait que l’organisation de l’Opéra de Bayreut – la descendance de Wagner lui-même – se soit plu à inviter Adolf Hitler et les principaux chefs du parti nazi durant tout le IIIème Reich. C’est l’argument avec lequel Nikolaus Bachler, intendant de l’Opéra de Munich, a apporté sa défense au chanteur – il a été le premier à le faire – reprochant au passage l’hypocrisie de l’organisation du festival. De même, à bien considérer la manière dont s’exprime une partie des critiques a l’encontre du chanteur, il semble que bon nombre de ceux qui s’indignent aujourd’hui face à Evgeny Nikitin en Europe ne soient les représentants de la même bourgeoisie que celle qui s’était vautrée dans le fascisme 60 ans plus tôt. Rappelons-nous de la bourgeoisie berlinoise, munichoise ou parisienne bien pensante et élégante qui courait les vernissages ou les concerts sous l’occupation, s’offusquant des audaces de l’art alors même qu’au strapontin voisin était assis le militaire qui avait possiblement délogé des juifs le matin même. Alors qu’on admirait le nouvel art insipide, les artistes « dégénérés » ou « bolchéviques » avaient été contraints de s’exiler ou avaient été fait prisonniers. Si Nikitin a quelque rapport qui soit avec cette histoire c’est du camp exactement opposé à celui qu’on l’accuse d’incarner, car triste ironie de l’affaire il a perdu – rappelons le – ses deux grands pères pendant la seconde guerre mondiale : ils étaient russes et bolcheviques, autant dire que tout les opposaient aux nazis. Voilà qui a de quoi dissiper tous les doutes.

Le principal rebondissement de l’affaire venait la rendre plus complexe encore. Quelques jours seulement après l’annonce de Nikitin d’annuler sa participation à Bayreut cette année, on apprenait que l’artiste Jonathan Meese était désigné pour diriger Parsifal au festival en 2016. L’artiste, pourtant, est connu pour son usage récurrent de la swatiska, tout comme il revisite crument l’histoire allemande non sans ironie. Lui aussi, peut-être d’une manière différente, puise une partie de son inspiration dans la culture rock. La décision a de quoi surprendre. Doit-on y comprendre comme plusieurs journalistes l’on souligné qu’un Russe aurait moins légitimement le droit de manipuler la swatiska qu’un Allemand ? Ailleurs, on a plutôt associé l’affaire à la difficulté d’un mariage, celle du divertissement bourgeois et conservateur qu’est encore parfois l’opéra avec un univers qui lui est un peu trop opposé. Car tant que le chanteur était identifié comme un talent décalé aucune critique ne pouvait lui être faite. Le fait qu’il soit tatoué de la tête aux pieds apparaissait depuis longtemps comme une amusante singularité, ça ne faisait qu’ajouter au talent le bénéfice de la personnalité. Aujourd’hui, c’est la culture à laquelle il appartient qui apparaît suspecte.
À nouveau, que lui reproche t-on en réalité : une swatiska tatouée quelques mois par provocation à 16 ans à l’époque à laquelle il braillait dans un groupe de metal ? Ou bien voit-on d’un mauvais œil un personnage si complexe – culturellement et socialement – hissé au sommet d’un art trop conservateur ? S’il est une idéologie suspecte à voir ici ce n’est pas celle d’un chanteur néonazi. Personne n’y croit, tout comme on peine à croire que la polémique ait pris cette ampleur.

Faut-il voir Evgeny Nikitin comme un Sid Vicious dans le domaine de l’opéra ? Le simple fait de débarquer là tel qu’il est semble constituer une provocation en soi. Les artistes créent du symbole en manipulant du symbole, le chanteur l’a sans doute fait un peu maladroitement et trop précocement. Il est lui-même un symbole aujourd’hui. Mais peut-être vivons-nous un temps où il est risqué de manipuler certains symboles ? J’en veux pour preuve les Pussy Riot. Pour justifier leur emprisonnement dans un camp de travail, Vladimir Poutine n’a rien inventé de mieux que de déclarer cet automne qu’une des jeunes filles était antisémite. Pas besoin d’être artiste non plus pour prendre nos précautions avec les symboles : en novembre dernier, cette fois à Paris, les militantes du groupe Femen ont été littéralement lynchées par des opposants au « mariage pour tous » lors d’une manifestation organisée par l’organisation Civitas. La plainte contre X des Femen a peu de chance d’aboutir à des sanctions, la plainte annoncée par Civitas auprès du procureur de la République a en revanche de fortes chances d’aboutir car les activistes de Femen sont aisément identifiables. Leur nudité affichée comme symbole constitue elle aussi un délit, ce qui n’a pas échappé à l’organisation catholique. Jamais autant qu’aujourd’hui l’activisme n’a été confondu avec le terrorisme. On a trop vite oublié qu’au sein des pouvoirs fascistes et autoritaires la résistance a chaque fois été considérée comme terrorisme.

La Cité de la Musique et le Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris consacrent temporairement leur programmation à la culture sous l’occupation.
L’exposition L’Art en Guerre se tiendra au Musée d’Art Moderne jusqu’au 17 février 2013. Elle réunit 400 œuvres commentées de sorte à montrer la manière dont s’exerçait l’oppression sur l’art ainsi que la tentative de résistance de celui-ci.
La Cité de la Musique propose en mai 2013 un cycle de 5 soirées de concert intitulé La Musique sous l’occupation. On y redécouvrira la musique ce ceux qui furent victimes de persécutions et d’emprisonnement, comme ceux qui ont représenté la culture officielle.

Jérôme Lefèvre

L’ART EN GUERRE, DE PICASSO À DUBUFFET
Jusqu’au 17 février 2013
Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris
www.mam.paris.fr

LA MUSIQUE SOUS L’OCCUPATION
Du 12 au 18 mai 2013
Cité de la Musique
www.citedelamusique.fr