City Sonic – Mirabilia

Tel un Win Butler haranguant la foule dans son mégaphone, Philippe Franck portait beau, le soir du vernissage, pour l’ouverture de la quinzième édition du festival City Sonic accueilli, depuis cette année, à Charleroi, une ville fascinante et désarmante, déconcertante et finalement fascinante pour son architecture composite, agglomérée d’immeubles juxtaposés qui semblent, tour à tour et chacun, procéder d’une esthétique différente (années 20, 30, 40… jusqu’au post-modernisme futuriste !), quand ce n’est pas un trou de destruction qui la grève ou semble l’avoir fracassée ! Étrange, perturbant et fascinant. Car il faut reconnaître que l’énergie positive, la dynamique inventive et le renouveau du festival City Sonic orientaient avec optimisme la perception que l’on pouvait avoir de cet espace urbain en mutation (en espérant que celui-ci ne soit évidemment pas un nouveau simulacre politique n’est-ce pas !). De fait et pour l’heure, on passait aisément de l’étrangeté socio-urbaine à la fascination architecturale : la charme bizarre carolorégien avait opéré !

 Philippe Franck devant la vitrine de l’exposition Cassette Art#2,City Sonic 2017 (Pop-Up Store).

Philippe Franck devant la vitrine de l’exposition Cassette Art#2,City Sonic 2017 (Pop-Up Store).

Et puis City Sonic a un rien changé avec ce déménagement de Mons à Charleroi : si la programmation du festival est évidemment, toujours, d’abord, curatoriale, sa durée s’est densifiée, et, un accent a été particulièrement mis sur les événements (concerts, lectures ou performances), dans un esprit de découvertes nocturnes de lieux souvent formidables (telle La Manufacture urbaine, par exemple, avec son projet écoresponsable, son bio-artisanat – pain, café, bière – et son design impeccable !). À la rencontre de la ville donc, par et avec les sons, le projet de City Sonic demeure intact ! Festival des arts sonores, il en décrypte les tendances comme l’histoire ou les formes émergentes :

Ludique et quotidien
Présentée à la Maison dorée/Maison de la presse Digital Breakfast de Stéphane Kozik et Arnaud Eeckhout était une symphonie ludique et irréelle faite d’objets du quotidien – en l’occurence du « petit déjeuner » – qui, à certains égards, s’inscrivait dans l’esprit du film Music for One Apartment and Six Drummers d’Ola Simonson et Johannes Stjärne Nilsson (2000), comme dans celui d’une poétique du jeu, également trouvable dans les situations sonores des élastiques à manipuler de Stéphanie Laforce (Ce qui nous lie…), ou dans les matériaux du quotidien à l’instar de caisses de carton qui, dans Oubliés de Dimitri Baheux, diffusent des sons percussifs pour évoquer les souvenirs déchus qui refont, parfois, aléatoirement, surface et retour au monde.

Une poétique sonore précaire
Bricolée, simple, émotive, une poétique post-Robert Filliou irrigue donc les arts sonores : le son étant à découvrir en toutes choses, en tout objet, et, pour peu que l’attention du spectateur devienne celle d’un auditeur, elle apparaît comme par enchantement, par exemple, dans des caisses à outils installées sur une place de Charleroi (Le Chant des marteaux d’Émilien Leroy). C’est également avec un matériau des plus usuels (du papier d’aluminium) qu’Alain Wergifosse réalise une installation merveilleusement chromatique à laquelle un vent fait produire un souffle discret et énigmatique (Aluminage, papiers d’aluminium amplifiés). Alain Wergifosse, musicien, compositeur, inventeur de machines inclassables et utopiques restera l’une des découvertes passionnantes de cette édition 2017. En effet, le festival City Sonic, fidèle à un goût pour la traversée des générations (depuis ses collaborations avec Phill Niblock, Léo Kupper ou Charlemagne Palestine), aime mettre à l’honneur des artistes dont l’œuvre a compté pour constituer, précisément, le champ esthétique des arts sonores : Alain Wergifosse, artiste belge qui a longtemps vécu à Barcelone où il participé aux travaux de La Fura dels Baus et en particulier de Marcel·lí Antúnez Roca, demeure un extraordinaire inventeur de machines tel l’ordinateur avec lequel, le soir du vernissage à La Manufacture urbaine,  il a savamment et bellement joué ses pièces Modulations et textures.

Machines sonores
Car l’entrée en fonction des machines, pourrait-on dire, offre une dynamique, entre utopie et création concrète, aux arts sonores. Ainsi des volumes géométriques aux titres éloquents de Natalia De Mello (Composition pour machins et machines sonores), d’un ensemble de pavillons de phonographes et de tourne-disques qui lisent, sur le principe de la mise en abyme, des sources sonores qui pourraient être leur propre craquement gravé dans Stylus Dust de :Such:, ou encore de Music-Box – Record d’Annie Dunning où les trous et les marques faits dans une bûche par un oiseau d’Amérique du Nord, le pic maculé, transforment celle-là en cylindre d’une boîte à musique ! À La Manufacture urbaine le 7 septembre, Andreas Trobollowitsch jouait quant lui du Ventorgano (synthétiseur électroacoustique composé de cordes de guitare, de corps résonnants et de ventilateurs modifiés) quand Feromil proposait une œuvre au titre sans équivoque Symphonie pour ferrailleurs ! Bien que lointaine dans le temps (les porte-voix d’Athanase Kircher ?), il est frappant de voir, à quel point, l’invention des machines propose toujours, constamment et incroyablement, un ensemble, dont il faudrait délier l’arborescence évidemment, d’une pratique plasticienne et musicale du son en toute chose (de Schaeffer à Cage).

Trans-sémiologie, image-son-texte…
Andreas Trobollowitsch a également créé Walkmanpainting, une installation de dessins pour un pied de micro, un walkman, du papier blanc… Les mouvements de la machine sonore, initiant ceux d’un tracé sur le papier, produisent une forme de partition inversée… Ces translations sémiologiques sont également à l’œuvre dans Partitions vivantes  d’Amaury Tatibouet : interactives et réunies dans un livre luminescent, ces partitions sont déclenchées par le passage de la main du spectateur, au-dessus du recueil quand il est ouvert, dans un halo de lumière. Or Partitions vivantes résonne étonnamment avec la pièce Percécité de Thibaut Drouillon qui, dans sa référence aux images mentales que porte un texte en braille rêvé par un aveugle (« Et à ce moment-là, je compris que j’étais le seul à le voir », dit-il), produit un effet entre absence et présence, énigme et trouble visuels et sonores dès lors qu’il est lu. Sons, textes donc. Et le beau concert-lecture de Golden Hello à la salle de l’Éden, entre esthétique littéraire d’un quotidien sous tension et désenchanté des textes d’Éric Arlix, et la musique improvisée, ambiant et constamment en dialogue et fusion de Serge Teyssot-Gay et Christian Vialard, portait ce même rapport texte/son à l’image (puisque les textes en cours d’écriture d’Éric Arlix étaient projetés sur un écran, depuis un ordinateur et, parfois, accompagnés de photographies. Éric Arlix dont un travail entre écriture et vidéo et réalisé avec Valérie Bourquin était par ailleurs montré à la librairie Chez Fafouille, passage de la Bourse).

Car, d’images-textes-sons, il était en effet à plusieurs reprises question dans City Sonic. Images plasticiennes et matiéristes, d’abord, dans la vidéo de Jonas Luycks Le Cinéaste et l’inverse qui, associée à la poète Anne Lafleur, produit une œuvre sur l’amour, l’absence et le manque, ou encore expérimentales dans la vidéo – historique ! – de Hanzel et Gretzel Locusts réalisée à partir de la lecture, à la fin des années 1990, du poème éponyme du guitariste de Sonic Youth Lee Renaldo. Images cinématographiques ensuite, comme références en creux à l’univers de David Lynch, dans Passemur de Mathilda Cohen Delmas, ou comme citations explicites, en référence cette fois à l’univers d’Andreï Tarkovski, dans l’installation de Francesc Marti The Sounds of the World. Bandes-son comprises.

Cosmos
L’envol pouvait donc avoir lieu… Bruits immatériels, invisibles et aériens (immatériaux ?) traversaient alors Hémisphères de Julia Stehling (où vibrait le son intérieur et fascinant de l’émail dans des globes en céramique), Écho d’Adrien Lefebvre (composition, aléatoire et minimale créée à partir d’ambiances sonores de cloches aux alentours des Églises de Caen), ou  Homéostasies – Électromagnétique de Paolo Almerio et Mathieu Zurstrassen (œuvre conçue depuis le hasard des perturbations électromagnétiques qui se produisent de part et d’autres de la planète). La transcription de l’énergie solaire en sons dans Diffraction sonore d’Antoine Boucly et, différemment, Unvinvisible Lab d’Alexis Choplain – et ses rémanences d’installation à la Doug et Mike Starn ! – participant quant à elles d’une poétique techno-cosmique et matiériste, onirique.

Raymond Delepierre, X Bells X-1, City Sonic 2017 (Quai 10).

Raymond Delepierre, X Bells X-1, City Sonic 2017 (Quai 10).

Enfin, dernier ensemble tendanciel pourrait-on dire, une question politique, puis sociétale, avec, d’une part, l’ensemble de mégaphones, collectés à travers le monde par Raymond Delepierre, et présentés en façade du bâtiment du Quai 10 : mémoire sonore des hauts-parleurs qui, des U.S.A. à l’Allemagne et la Belgique, ont porté toute espèce de discours et de manifestations politiques pour former, donc, l’impressionnante œuvre contextuelle X Bells X-1. Et, d’autre part, l’installation The Party d’Arnaud Eeckhout et les étudiants de Mons ARTS2, qui occupe une salle entière de Charleroi Danse et bouleverse. En effet, la sommation du monde contemporain – faite impérieusement à la jeunesse – à l’hédonisme extrême y est traduite, et mise en scène en images et en sons, en performances et sculptures, avec brio, tragique et étrangeté, énigmatique. Un monde sans issue possible semble, alors, s’offrir à une jeunesse dont les souvenirs, d’enfance par exemple, seraient constamment foulés à terre. Ravages et silences.

Arnaud Eeckhout et les étudiants de Mons ARTS2, The Party, City Sonic 2017 (Charleroi Danse).

Arnaud Eeckhout et les étudiants de Mons ARTS2, The Party, City Sonic 2017 (Charleroi Danse).

Il n’en demeure pas moins que la variété des propositions et des découvertes sonores de City Sonic – un classique du festival ! – se calque inévitablement, pour cette première édition, sur l’approche d’une nouvelle ville, Charleroi. Cela en devient même une espèce d’inconscient du festival ! Polysémique, l’idée de découverte d’espaces sonores est alors à appréhender dans un ensemble sémantique en abyme, en miroir… Les volumes sonores (ceux des œuvres) et les lieux (sonores) de la ville construisent un autre espace, un nouvel espace lui-même conçu et perçu comme sons, bruits, volumes sonores à son tour, silences ou voix à l’instar de l’Église Saint-Antoine de Padoue, à l’intérieur de laquelle un ensemble d’œuvres méditatives et sublimes de Léo Kupper est diffusé. Passionnant moment, en effet, que celui de la diffusion de la musique minimaliste et contemplative de Léo Kupper par des hauts-parleurs placés dans ou sur un confessionnal  ! Complétant cette magnifique expérience les concerts de Charlemagne Palestine à la Basilique Saint-Christophe ou les installations vidéo de Matthieu Safatly dans un Sex-Shop de Charleroi – le Sexy World ! – montraient l’étendue de la liberté d’esprit (un rien surréaliste belge aussi !) de ce beau festival en ses nouveaux  lieux.

Alexandre Castant

City Sonic#15 – Festival international des arts sonores, Charleroi, 7-17 septembre 2017, divers lieux.
www.citysonic.be