ARCHITECTURE: MAUVAISE PRISE D’UN MOT (3) – ARCHITECTURE DE LA MORALE ET DE L’ÉCONOMIE: LE CAS DE LA REDINGOTE

« Habit d’Esté » in « Dessous et dessous de la bourgeoisie » P 34 & « La mode » 1831 in « Dessous et dessous de  la bourgeoisie » P 60

Il n’y a pas, et il ne saurait y avoir de forme qui ne soit politique. Le vêtement aristocratique, coloré, fait d’étoffes précieuses et ostensiblement dispendieuses n’a eu de beauté qu’au sein du cadre social et politique dans lequel il était contraint: si ce costume était près du corps, c’était pour témoigner de l’interdiction faite à celui qui le portait d’effectuer les mouvements amples des travailleurs1. Un aristocrate ne travaille pas. Il arbore cette inactivité sur lui comme un drapeau, corseté dans un vêtement qui l’ampute de mobilité. La couleur des étoffes atteste des mœurs joyeuses et festives de son mode de vie. La préciosité des matières témoigne de sa capacité financière.

Nouvelle classe dominante qui succède à l’aristocratie après la chute de l’ancien régime, la bourgeoisie s’opposera au système de valeurs royal en lui en substituant un nouveau issu de l’ascétique morale protestante: austérité, travail, rigueur, discrétion2. Là encore, ce sera le vêtement qui signifiera méthodiquement cette opposition: la redingote, vêtement noir porté près du corps s’imposera de manière totale dans la classe bourgeoise. Au couleurs chatoyantes elle substituera le noir. À l’interdiction de se mouvoir elle opposera sa fonction sportive d’habit de cavalier (redingote est une contraction de “riding coat”, le vêtement de cavalier). La dépense ostensible et colorée s’éteint pour une étoffe noire et accessible financièrement. Inspirée de l’austère morale des quakers et de leur vêtement noir, de la stricte cour d’Espagne et de son vêtement noir, de la rigueur des protestants et de leur vêtement noir, la redingote permet d’arborer sur soi le nouveau système des valeurs qui régit l’esprit de celui que la porte.3

Ainsi, si belle redingote il y a, si talentueux couturier il a eu chez les aristocrates, ces “beautés” n’étaient possibles que dans le cadre politique qui avait déterminé le système formel et matériel de chacun de ces costumes. Dans ces deux cas, si opposés soient-ils, il est terriblement important de constater que les formes sont premièrement la traduction de deux systèmes de valeurs morales et des systèmes économiques qui leurs sont liés. Les valeurs morales régissant les actions individuelles, le système économique dans lequel celles-ci évoluent, le vêtement habillant les corps et les bâtiments qui les abritent font système. Ce système s’appelle architecture.

Le lien entre l’architecture et les êtres humains est très intime et profond. Il ne se situe pas dans la niaise contemplation qu’entretiennent les architectes et la presse spécialisée. L’architecture est la mise en ordre qui s’opère dans les esprits par la morale avant que celle-ci ne réforme le monde à son image. Les formes, les modes d’assemblage constituent le chemin par lequel les idéologies s’incarnent, se répandent et se stabilisent dans le monde. Comment expliquer autrement la préférence de la bourgeoisie pour le lacet, contre les boucles de chaussure dorées des aristocrates. Le lacet est l’expression structurelle mise à nu de la fermeture d’une chaussure, là où la boucle dorée se saisissait encore de cette fonction pour y affirmer le pouvoir financier et le plaisir de la forme.4

Fortifiés par la matière qu’ils ont avalés, ces systèmes d’idées structurent les compréhensions et entament la réorientation de la réalité en incarnant les valeurs morales d’un moment. Les objets constituent les armées d’une lutte idéologique tant omniprésente que silencieuse. C’est uniquement à ce titre que les bâtiments d’architecte sont intéressants. Matérialisation formelle et matérielle des systèmes de valeurs, ils nous donnent une bonne idée de ce que l’architecture fait aux esprits humains: dans la bâtiment, l’architecture ordonne les matériaux selon une logique d’ensemble. Les lits de pierre obsessionnellement bien disposés, l’interproportionalité des parties, le fétichisme du détail, le règne sans partage de l’angle droit … tous ces dispositifs de régulation de la mise en forme du bâti soumettent le bâtiment à la “nécessaire” cohérence d’un système d’essence intrinsèquement morale.

Dans le même mouvement, les vêtements appliquent cet ordre au corps lui même, en affermissant ou non sa symétrie, en appuyant ou non les formes naturelles du corps, en se construisant sur des assemblages pauvres ou coûteux, en le parant de couleurs vives ou de gris et de sombres. Mais c’est dans les esprits que l’architecture nait et exerce sa fonction première. Elle y ordonne les idées, les valeurs, la grammaire de la pensée en vue de créer un ensemble cohérent. Les bâtiments, les vêtements, les objets ne sont que les diverses enveloppes qui répètent l’architecture de l’esprit, celle qui construit les modalités de la pensée.

Car il ne faut pas s’y tromper. Ce ne sont pas les bâtiments, les vêtements et toutes nos babioles qui rognent la liberté nue des esprits. Ce système des artefacts, qui s’étend du choix du rectangle pour les drapeaux, au système économique en place, en passant par l’ordonnancement des façade des édifices ou encore la symétrie d’un nœud papillon… n’existe que pour redoubler l’architecture de la morale organisatrice des esprits. La structuration des esprits en ensembles cohérents n’est que dans un second temps suivie par une mise en conformité du réel avec les valeurs intellectuelles qui régissent les actions humaines.

Tout comme les vêtements, les bâtiments d’architectes sont une injonction silencieuse faite aux individus de mettre de l’ordre dans leur tête. C’est là leur unique fonction. Car s’il s’agissait simplement d’offrir un toit à des usages, la figure de l’architecte n’aurait jamais vu le jour. C’est à ce titre que Georges Bataille nous met en garde contre l’architecture en écrivant:

“Aussi bien l’ordre humain est il dès l’origine solidaire de l’ordre architectural, qui n’en est que le développement. que si l’on s’en prend à l’architecture, dont les productions monumentales sont actuellement les véritables maîtres sur toute la terre, groupant à leur ombre des multitudes serviles, imposant l’admiration et l’étonnement, l’ordre et la contrainte, on s’en prend en quelque sorte à l’homme”5

Xavier Wrona

Notes:

1 Sur le lien entre forme et fonction sociale du vêtement : “Ainsi l’opposition entre l’ample et l’ajusté, le long et le court, qui entraîne respectivement la gêne ou la facilité des mouvements traduisait au moyen âge le clivage séparant les nobles et les bourgeois, des paysans et des petites gens des villes. Les uns attestant une légitimité raffermie encore par la lenteur cérémonieuse des démarches, les autres une indignité soulignée encore par la vivacité des pas; les uns manifestant une oisiveté statutaire ou une activité estimable, les autres un avilissant labeur manuel.” Philippe Perrot, Dessus et dessous de la bourgeoisie, Éditions Complexe, 1984, P 23

2“la nonchalance aristocratique du seigneur et l’ostentation de parvenu du nouveau riche sont à au regard de l’ascèse l’objet de la même détestation. En revanche, la sobriété du self-made man bourgeois baigne dans un large rayon d’approbation morale” in Max weber, L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, Éditions Tel Gallimard, 2003, P 217

3 “On l’a vu, cet abandon du faste et des couleurs signifie bien plus qu’une simple anglomanie; il constitue pour la bourgeoisie l’expression vestimentaire de sa justification idéologique et de sa légitimé sociale. Par lui s’affirme encore les notions de décence, d’effort, de correction, de sérieux, de sobriété, de retenue, de self-control, à la base de toute sa “respectabilité”.” Philippe Perrot, Dessus et dessous de la bourgeoisie, Éditions Complexe, 1984, P59. Sur le vêtement noir lire la partie intitulée “le vêtement masculin: le triomphe du noir” pp 56 à 63 du même ouvrage.

4 “Bien sûr cette sévérité qui s’abat sur le vêtement masculin et le transforme jusqu’aux boucles des souliers (remplacées par des cordons), soulève l’indignation chauvine d’esthètes nostalgiques ou de nombreux tailleurs en difficulté.” Philippe Perrot, Op cit, p 58

5 Georges Bataille, article “Architecture”, revue Documents, 1929 in Georges Bataille, Œuvres Complètes, TI, Premiers écrits, 1922-1940, Éditions Gallimard, 2007, p 172