Mort d’Athanase Shurail, rencontre avec son auteur Alexandre Castant

A l’occasion de la sortie de son dernier ouvrage – Mort d’Athanase Shurail -, entre fiction et poésie, j’ai voulu rencontrer Alexandre Castant. Nous avons échangé autour de la conception de cet opus né il y a plus de vingt ans. A partir d’un deuil, il nous fait voyager en Méditerranée, dans son panthéon cinématographique et ses lectures littéraires depuis sa thèse sur l’écrivain surréaliste André Pieyre de Mandiargues. Surtout, cet entretien est l’occasion de “travailler” les relations entre l’écriture, l’image, le son, l’esthétique et l’éthique, à l’œuvre, entre autres, dans Mort d’Athanase Shurail, aux éditions Tarabuste.

Nous avons eu beaucoup de choses à nous dire, l’entretien se divisera donc en trois parties.

Premier épisode : « L’image : une question de mots. »

Mort-D'Athanase-Shurail-Tarabuste

Christophe Le Gac : J’aimerais commencer par ce qui ressemble à une introduction, même si le mot n’est pas écrit, je le vois comme un making-of ou un principe d’écriture. Que pouvez-vous m’en dire ? Quel statut a cette partie intitulée « L’écritoire » ?

Alexandre Castant : « L’écritoire » – qui apparaît en effet comme une introduction ou la première partie du livre – est un « artifice littéraire ». Il renvoie rigoureusement à l’écriture et à la construction de ce texte. Pour dire les choses brièvement, entre 1996 et 1999, suite à un deuil, je souhaite écrire un journal intime de la disparition, mais je n’arrive pas à pratiquer ou à atteindre ce genre d’écriture, sans doute trop bouleversé pour prendre un tel sujet et une telle expérience d’écriture à bras-le-corps. En revanche, j’écris beaucoup, souvent, des nouvelles courtes, très cinématographiques, sentimentales et transgressives à la fois, dans une même atmosphère néo-baroque et onirique. L’ensemble s’achève de lui-même à la fin des années 1990 et je le laisse de côté, un peu en vrac, pour me consacrer à d’autres travaux. Vingt ans plus tard, alors que l’écriture de fictions trouve un nouvel élan dans mon parcours (du point de vue poétique, je me suis consacré ces dernières années à un roman  expérimental sur la Grande Guerre), je relis ce tapuscrit. L’effet de lecture et de miroir est saisissant… Le journal du deuil que je n’avais pas réussi à tenir, c’est cet ensemble de nouvelles qui le constituait ! Sur le coup, je n’avais pas mesuré à quel point la mort était passée, en quelque sorte, dans ce récit d’images hantées par l’idée de disparition. Certes, je les ai un peu ou beaucoup réécrites pour la présente publication, mais la matrice, leur environnement poétique, est bien celle de ce chaos intime initial.

Il restait, toutefois, la logique de Mort d’Athanase Shurail à organiser, car, cohérent, cet ensemble n’en était pas moins « décousu », et, son « montage » au sens réellement cinématographique était à penser impérieusement, mais avec un certain doigté. C’est alors que « L’écritoire » apparaît… Déléguer à un personnage (Damien) la découverte de ces nouvelles, et faire de ce personnage la figure de l’auteur ou du « diariste inavoué » avec laquelle il se confond parfois, donnait une logique à ce labyrinthe. L’écritoire est donc un « artifice littéraire ». Mais il est aussi l’expression d’une conscience très forte que j’ai de mon écriture : je suis un auteur théorique (bref, le moins héroïque qui soit !), mon expérience, c’est le texte en tant que texte, mon matériau c’est le langage et je ne suis qu’un artisan des mots continuellement à leur établi ! Aussi, la mise en abyme de celui-ci dans la métaphore d’un « écritoire » allait, peut-être, permettre de prendre les spirales et le vertige du temps dans les filets de l’écriture… En quelque sorte, comme vous le dites, c’est un principe de travail. Ceci dit, répond aussi à « L’écritoire » une troisième partie (« Après Athanase ») qui est la résolution de l’énigme que ce texte est aussi.

 

CLG : Dans « La main noire », vous semblez mettre en place toute une réflexion sur l’éthique, à savoir P17 : « Le principe général reste celui de la maîtrise (de soi suffira). Toute existence est-elle autre chose qu’un traité de savoir-vivre ? » Comme si cette question devait vous servir de fil rouge tout le long de cette dérive dans votre imagination. Vous semblez toujours convoquer la raison pour assagir vos délires. Qu’en est-il exactement ?

AC : C’est  une observation et une question très perspicaces. Y répondre c’est un peu donner la même réponse : « la relation entre éthique et esthétique », mais sous trois angles différents.
Il faut d’abord en revenir au temps de ce projet qui est « écrire avec la mort », « écrire pendant la disparition », « après le désastre ». Que subsiste-t-il, dès lors, quand tout a disparu ? La réponse – qui traverse pareillement tous mes essais – est l’esthétique et l’art (constamment réinterrogés, reformulés par et à l’aune des créations contemporaines). Souvenez-vous dans Une Histoire de vent de Joris Ivens et de  Marceline Loridan (1989), quand le cinéaste s’interroge sur ce qu’il restera au bout du monde et de la vie, il répond : « La poésie ». C’est cela l’esthétique comme éthique. Et, dans Mort d’Athanase Shurail, elle prendra pour ainsi dire trois formes, sous trois angles différents.

Du point de vue de l’intrigue d’abord, la figure en filigrane et quelque peu détournée du dandy apparaît souvent (en cela, la phrase que vous citez fait explicitement référence au dandysme, notons, au passage, que tous les prénoms et les noms du texte sont très codés et que le personnage que vous citez se nomme Jean de Gray, Oscar Wilde n’est pas si loin…).

Ensuite, effectivement, dès lors que le projet d’un texte est la notion d’art au regard de celle de la mort, la question de « la morale » disparaît et se joue, tout à fait différemment, autre chose : la question de l’ « éthique ». Les personnages de Mort d’Athanase Shurail font des gestes, par-delà bien et mal pourrait-on dire, pour seulement faire l’expérience de leur regard, de leur écoute, de son écho, de leurs sensations, de leurs visions dans l’espace et dans le temps et, c’est important, pour les « déborder ». Mais jusqu’où ? Jusqu’à l’épreuve du feu. Or leurs gestes sont portés par la conscience du matériau le plus éphémère, le plus vulnérable et le plus incandescent qui soit, le plus incertain aussi, le langage (c’est une des rares consciences qu’ils ont). En cela, ils sont d’un autre espace-temps où les « délires », comme vous dites, ne sont plus à considérer comme tels, mais comme l’expérience ultime du langage. Car il ne reste à vivre que son exploration.

Le troisième angle d’approche nous renvoie au début de cette réponse. Je mesure, peut-être aujourd’hui encore mieux qu’avant, combien ce travail d’écriture est innervé par l’art contemporain, et notamment bien sûr par le cinéma. Cela en est presque un jeu, un rébus, une combinatoire : quelle œuvre ou quel film se cache derrière telle ou telle nouvelle ? Mais ce jeu référentiel n’est pas un détournement post-moderne, c’est finalement une valeur intime que donne cet « hypotexte », pour reprendre la terminologie de Gérard Genette. Son éthique, d’une certaine façon, c’est l’histoire des arts, l’esthétique, l’invention des formes, des couleurs, des sons comme monde idéel. Elles sont en effet son dernier mot, sa raison.

 

CLG : Quelle est la signification du découpage en chiffres et nombres des chapitres ?

AC : C’est à la fois un montage et un jeu. Un montage d’abord, car ces textes brefs n’en sont pas moins, sur un petit nombre de pages certes, mais à chaque fois, un voyage dans le temps pour les personnages. C’est souvent un parcours, une déambulation dans leur vie tragique. Il fallait donc construire des ellipses, des raccords, des changements de points de vue ou de perspectives. Comment les figurer ? Numéroter ces fragments signale ou suggère, alors, ces changements, ces bifurcations, pour donner à la lecture la possibilité de trouver son rythme et sa respiration temporelle. C’est un montage, littéraire, avec, forcément, sa part d’aléatoire. C’est donc aussi un jeu ! Dans ce labyrinthe qu’est Mort d’Athanase Shurail, on pourrait imaginer une inversion de paragraphes puisque nous sommes hors-espace et hors-temps de la « réalité » (en ce sens, par exemple et entre autres, où la dynamique sociale ou économique n’y a que peu de prise), on pourrait y voir un ensemble de combinatoires rousseliennes, le propre du langage comme jeu. D’ailleurs, et sans entrer dans des détails trop précis, le livre est aussi construit comme une partition chromatique : chaque nouvelle, ou ensemble de nouvelles, correspond à une couleur, dans mon esprit et selon ma perception des choses, associée à un timbre musical. Bref, le texte procède et progresse essentiellement par visions, hallucinations et derrière chaque fragment, bien souvent, il y a une œuvre, une peinture ou un film qui sont tapis. Ils ont servi d’impulsions poétiques et ils sont la logique poïétique de ce texte. Dès lors, le fragment, le montage, le jeu, la numérotation, entre combinatoire, section et labyrinthe, étaient aussi un ensemble de procédés pour « naviguer » dans le temps. Évidemment, « voyager dans le  temps » était l’un des projets du livre puisqu’il y s’agit de mélancolie post-mortem.

 

CLG : P26, deux phrases me paraissent essentielles pour comprendre les enjeux de l’ouvrage :
« L’image : une question de mots. 
Tout cela n’est qu’un commerce, pense-t-il devant le narrateur de cette histoire : un écran qui développe ce récit invisible puis visible et l’efface. »
N’est-ce pas tout simplement la problématique de toute cette entreprise littéraire ? Comment est-ce possible qu’un objet – un écran – soit un personnage à part entière ? Et que seuls les mots puissent l’incarner ?

AC : L’image est l’autre sujet important du livre. Elle a toujours été ma grande passion (autant paraphraser Baudelaire…!). J’ai commencé à écrire sur l’art contemporain et la photographie en 1990, et je n’ai jamais cessé. Je sais d’ailleurs ce que je dois (d’un point de vue poétique et poïétique) aux artistes que j’ai eu le bonheur d’accompagner au fil des ans. De plus, je pense être un sujet assez « imageant », produisant depuis les mots et les sons des images intérieures de façon assez significative… Bref, il y a donc cette histoire de la critique d’art, et aussi, à certains égards, de la psychologie cognitive à laquelle je m’arrime. Et puis, dans les années d’écriture de ce texte, à la fin des années 1990, je suis dans le temps de la rédaction de ma thèse sur l’écrivain post-surréaliste et critique d’art André Pieyre de Mandiargues et « l’image » (poétique, rhétorique, artistique, mentale, traumatique). Aussi, en se posant la question « comment aller aussi loin que possible dans l’exploration de l’image par les mots ? », Mort d’Athanase Shurail est à certains égards l’atelier pratique et le laboratoire expérimental de ma thèse… Un tel contexte (la critique d’art, la recherche universitaire comme un goût intime, profond, pour la visualité) ne pouvait dès lors que constituer la dynamique esthétique de l’écriture de ce récit que vous relevez dans l’expression « L’image : une question de mots ». À cet égard, une précision, vous évoquez la personnalisation « fictionnelle » de l’écran… En 1996, sort Level 5 de Chris Marker, bouleversant, ce film, entre documentaire et fiction, qui est une conversation d’une femme avec un écran (métaphore de son compagnon disparu ? défunt ? perdu en tout cas dans les écrans de l’Histoire) a aussi marqué le temps de la rédaction de ce livre… C’est un peu l’originalité de l’univers de Mort d’Athanase Shurail, entre une histoire post-surréaliste mandiarguienne et le cinéma de Chris Marker ou de David Lynch qui l’irriguent continuellement. Je n’ai pas de dogmes esthétiques : je réagis seulement à des expériences sensibles et sensorielles, conceptuelles aussi, qui me touchent et que j’analyse. En 1990, je voyais la même année, tout à la fois Le Belvédère Mandiargues, une grande exposition à Paris qui réunissait entre autres tous les artistes surréalistes à propos desquels Mandiargues avait écrit dans cinq essais majeurs (ses Belvédère) et Passages de l’image au Centre Georges-Pompidou. Et, précisément et paradoxalement, je trouvais, dans ces deux expositions, un lien évident à propos d’une certaine « idée d’image » (mes essais sur la photographie ou l’image reviendront ultérieurement, souvent et de façon plus ou moins explicite, sur une relation possible entre le surréalisme et l’art contemporain). Mort d’Athanase Shurail en est globalement le résultat poétique en 1999.

P28 : « Les corps dérivent comme des couleurs qui flottent. »

Alexandre Castant
Mort d’Athanase Shurail
Coll. Brèves rencontres, éditions Tarabuste, 2019, Saint-Benoît-du-Sault
http://www.alexandrecastant.com/2019/11/08/athanase/
http://www.laboutiquedetarabuste.com/fr/collections/breves-rencontres/castant-alexandre-mort-d-athanase-shurail/264

Et pour les autres ouvrages de l’auteur, voici la page à suivre sur son site :
http://www.alexandrecastant.com