Boris Jouanno : Une partie de tennis

I

Plexus se réveillait chaque matin à l’heure où le soleil rosissant se glissait au travers des persiennes de sa chambrée. Après avoir pris un solide petit déjeuner composé de deux chopines de bière à 7 degrés 9 car la température lui importait, il était alors à quatre grammes, ne pesant que soixante kilos, cela créait alors un sacré distinguo.
Ablutions matinales effectuées, après avoir enfilé d’élégants oripeaux de sa condition, il quittait son joli logis rue du Faubourg Malsain Jacques à sept heures cinq flatulantes.

Menuisier, il ne se faisait bien entendu uniquement rémunérer que par chèques en bois dont la qualité était pour lui essentielle.
Lorsque l’un de ses clients tentait vainement de l’entourlouper par un règlement en contre-plaqué, je peux vous dire que ça chauffait, nom d’une pipe du matériaux susmentionné!
Une épaisse fumé opaque lui sortait des esgourdes, tendis que la moutarde de Dijon -sachant qu’il n’a jamais ni aimé la ville ni les enfants- finissait par lui monter au nez et ce sans ascenseur.
Ses frugaux repas étaient simplement composées du menu du premier compositeur qui avait l’outrecuidance insensée de croiser son chemin, et il ne les prenait qu’en Ré mineur.
Un jour, s’étouffant intensément, il avait fallut faire venir l’accordeur, puis on se rendit compte que c’étaient les condiments du jour qui étaient légèrement à contre-temps.

II 

Un soir, au court de tennis de Saint Germain, il fît la rencontre de Marie. Ses longs cheveux noirs tombant sur son callipyge et généreux divertissoir, son regard malicieux et finement pétillant, puis sa douce voix parfumée d ‘un rire sucré réussirent à le convaincre de disputer une rencontre à balles réelles.
Dès le début du match, les échanges pétaradaient sévère, fort heureusement, ils étaient bien seuls car nul doute que les détonations eurent alerté quelques quidams ou condés.
Dès le début de la partie, sa gironde adversaire fît sourdre en Plexus une concupiscence intérieure qu’il sentait le submerger.
C’était à son tour de servir lorsque des chiens se mirent à aboyer dans le lointain et ne laissèrent aucun répits à la subséquente déconcentration qui leur les brisait.
Il tentait d’occulter les braillements canins cependant rien ni faisait.
Sa compagne de jeux de basse-cour, car ils jouaient
tout-deux piètrement, était elle-même dégoulinante d’une palpable angoisse et de sueur car elle venait de se manger un 40-15 dans la face, et bim ! Sur le premier set en plus !
La rencontre se jouait sur de la terre battue mais pas trop fort, en deux sets seulement mais pas en double ni à Sète, et ce plutôt deux fois qu’une mais pas à Troie non plus. Qui plus est, à dix contre un parce que des potes de la joueuse étaient venus l’aider à remporter la victoire entre midi et deux le lendemain, bien que la rencontre fût finie depuis longtemps.

III 

Un carton rouge fût prononcé à l’encontre de Marie qui profitât d’une de ses balles pour descendre l’agreste arbitre.
Il chutât de sa chaise en hurlant « faute ! » une dernière fois en s’écrasant bien à plat, sur la terre battue en neige à présent, dont il profita du goût avant de succomber.
Les corniauds s’étaient rapprochés, une meute d’un seul mais colossal doberman-sri-lankais se tenait devant l’huis grillagée du court. Le poil noir hérissé, les oreilles dressées, la queue roide, les badigoinces spumeuses ; d’orbites creusement concaves globulaient deux yeux rouges qui braisaient attentivement nos deux joueurs ébaudis, ces derniers s’étant arrêtés à l’apparition de la chimère.
Bien qu’il eut toujours préféré le faire sur la nationale 21, Plexus roula un peu des mécaniques devant Marie, faisant fi d’ignorer la bestiole en l’invitant à servir, c’était sa tournée.
A l’instant même où cette dernière se cambra telle une belle et désirable hétaïre dont les érectiles tétons culminent de petits seins fermes et qu’il faut secouer sinon la pulpe elle reste en bas ; brandissant la munition du bras gauche et prête à frapper de toute sa force du droit, l’animal se mis à aboyer furieusement tant et tant que la balle fini sa course, à pied et dans le filet. Il n’y avait pas faute puisqu’il n’y avait plus d’arbitre, à tout le moins, vivant.
-Peut-être pourrions nous remettre la fin de cette partie à demain ? Demanda-t-elle, la nuit a dut trébucher sur quelque chose pour tomber si vite, je ne vois plus ce que je fais.
Il dut lui répondre en haussant la voix car les grognements devenaient assourdissants.
-Vous avez fort raison ma chère, espérons simplement qu’elle ne se soit point blessifié dans sa chute.
Nonobstant tous deux pensaient exactement la même chose : comment quitter ce lieux face à cette bête qui entrait maintenant dans un état de furie paroxystique en se jetant toute entière mâchoire béante sur l’unique porte de sortie.

IV 

-Peut-être a-t-il faim ? Suggéra Plexus à Marie.
Il se rendit à et au pied du bras gauche du cadavre de l’arbitre et d’un coup sec le lui arracha, il en jaillit une gerbe de crème anglaise.
Il le prit et recula, sans sourciller bien que la tête lui en tournait, il se raclât la gorge, se donnât de l’élan, couru à grandes enjambées devant Marie qui n’en croyait pas ses yeux et jeta le bras, en évitant un tour de reins, par dessus la grille à la bête déchaînée qui n’y prêta aucune attention. Ce fût casse-pied. Pour ne pas dire orchidoclaste.
Plexus est un homme qui a la tête sur les épaules, pensa son adversaire, devant tant de volonté les bras lui en tombaient.
D’un commun accord ils décidèrent d’une réunion au sommet du seul endroit surélevé du court, le fauteuil de l’arbitre.
Bien que la place fût vacante, ils y étaient un peu serrés, mais de là haut ils pouvaient presque s’entendre discourir sans avoir à gueuler.
Face à la jeune ingénue, Plexus, pragmatique, prit les devants sans pour autant détacher le regard de son derrière.
-Ma chère, sans vouloir vous paraître ni cuistre ni indiscret le moins du monde, quel est votre groupe sanguin ?
-Sucré, répondit-elle. Pourquoi donc ?
-Et bien ma jeune amie il semblerait que nous  ayons ici à faire à une bestiole affamée qui n’a nullement d’appétence pour le sucré.
-Vous pensez Monsieur Plexus ?
-Le bras de l’arbitre gisant dans une marre de crème anglaise me le laisse effectivement subodorer…
-Dans ce cas Monsieur Plexus, que suggérez-vous ?
-Mon groupe sanguin est salé. Je serai l’appât. Voilà ce que je vous propose, ouvrez lui la porte du court, il n’aura alors plus qu’une attention, se jeter sur moi et se repaître de ma personne.
-Mais vous encourez tous les risques Monsieur Plexus ! Je ne saurais..
-Allons je me placerai à bonne distance, dès que cette chose pénètre dans l’enceinte, vous l’abattez d’une balle, comme avec l’arbitre, vous en serez capable j’en suis certain.

Le funeste et inexorable instant arrivé, Plexus regardait depuis le fond du court, Marie attendant son signal.
J’ai été trop galant se disait-il, il regrettait quelque peu la vulnérabilité qui était la sienne face au séant somptueusement rebondi de la joueuse toute en courbes suppliantes, il comptais pour tout dire qu’elle sache se montrer reconnaissante de l’abnégation dont il faisait preuve et avait déjà prévu de l’inviter prendre un verre puis toute sa personne une fois ces vicissitudes expédiées.
J’espère qu’elle aime boire, ce sera plus facile songeait Plexus, un peu matois.

VI 

D’une débonnaire bravoure non désintéressée de jours plus doux où une tendre compagnie rend plus dur où il le faut, le jeune homme lança le signal à sa comparse.
D’un coup, elle ouvrit la porte. D’un coup, la créature dégénérée se jeta sur elle. D’un coup, elle lui arracha une guibolle puis se mit à farfouiller dans les tripailles de la jeune fille qui y manifestait un certain désaccord par le truchement de gutturaux « Oooooh ! », « des beuouarrglllleees !», des « arrrrgggghh !! » qu’elle articulait difficilement, des torrents de sang lui dégueulant des orifices de sa jolie frimousse dont il ne serait bientôt plus que macération dans l’estomac de la bête.
Sagace, Plexus résolut de foutre le camp avec promptitude.
Demain, il changerait de sport.

Boris Jouanno