Mort d’Athanase Shurail : La poésie comme éthique de l’esthétique

Nous avions laissé Alexandre Castant nous raconter sa manière d’écrire et pourquoi les mots et les images sont entrelacés. Nous avions évoqué le sujet de la mort comme déclencheur de toute cette entreprise. Maintenant parlons de morale, ou plutôt d’éthique.

 

CLG : Vous parlez de morale (P29), mais la morale veut dire qu’une entité soi-disant supérieure décide pour nous. Dans votre texte je pense davantage à une éthique puisque nous sommes dans la mise en place d’une sorte de « conatus » à la Baruch Spinoza, davantage qu’à la tentative de respecter un dogme avec une fin décidée en hauts lieux. Chez vous, il y a comme un déterminisme (dans le bon sens du terme) à vouloir conduire l’imagination à un degré de puissance tel, qu’elle en devient l’outil préféré de la raison afin d’arriver à ses fins : réfléchir sur nos manières d’être, « nos modes d’être » dirait le philosophe de L’Ethique (1675), notre indissociable mélange entre corps et esprit, et notre éternité implicite. Qu’en pensez-vous ? Expliquez-nous cette quête de recherche d’éthique dans un ouvrage totalement fictionnel ? 

AC : Sur le mot « morale », en tant que signifiant pour ainsi dire, vous avez évidemment raison ! Mais Mort d’Athanase Shurail est un livre entre fiction et poésie, très sensible et sensoriel, et il était difficile d’y convoquer, explicitement, la conséquence conceptuelle du mot « éthique ». Dès lors, le mot « morale » recouvre – les rares fois où il est employé dans le livre… – le sens de celui d’« éthique », par souci de souplesse si l’on veut, d’élasticité, et j’ai veillé à ce que le contexte le donne à penser ainsi, sans confusion possible. C’est, d’ailleurs, ce que vous avez parfaitement relevé !

Toutefois, deux précisions. Il y a d’abord une acception littéraire de « morale », plus secrète, contemporaine, que j’aime bien et qui peut également apparaître comme tout à fait « immorale » (pour la bonne-conscience ou la bien-pensance), celle de la figure de l’écrivain « moraliste ». Ainsi, de Montaigne à Roland Barthes, et aussi à Serge Daney, il y a des auteurs (dont la figure est très changeante au cours des siècles) dont les principes poétiques, esthétiques, éthiques, politiques édictés (on se souvient du magnifique texte de Serge Daney, « La Travelling de Kapo » in Trafic, n° 4, 1992) sont en réalité et tout autant portés par le style, par l’écriture, si bien que j’ai toujours pensé que la première condition de leur « morale », c’était en réalité celle de « l’écriture elle-même ». Il n’y aurait pas accès aux uns (les principes) sans l’autre (l’écriture comme principe). Ceci dit, et même si j’ai une certaine admiration pour cette acception de « la morale de l’écriture ou du style » (et même une pratique, je l’espère !), ce n’est évidemment pas de « morale » dont parle Mort d’Athanase Shurail, je crois l’avoir déjà dit, c’est en effet de « la relation entre éthique et esthétique ».

Puisque, seconde précision, dès lors que l’on pénètre un monde hyper-esthétique et intime comme celui de ce récit, on accepte d’abandonner l’idée de réalité (ses codes économiques, sociologiques, sociaux, et aussi moraux !) pour côtoyer l’impunité de l’art ou, à tout le moins, son affranchissement des limites et des contraintes, pour s’aventurer dans une recherche de complétude formelle qui se joue, en l’espèce, par-delà bien et mal. Seul le champ de l’éthique peut y subvenir. Votre citation du « conatus » de Spinoza me va parfaitement. Votre analyse est très juste et je ne peux dire mieux. L’imaginaire et l’art ont toujours été pour moi de l’ordre de l’issue, de l’ultime issue en quelque sorte. De la sortie de secours même… C’est précisément pour cela qu’une dimension éthique apparaît dans cette recherche fictionnelle. Cette dernière, à l’heure d’un deuil, doit inventer de nouvelles formes pour créer de « nouveaux espaces » qui, de fait, sont la semence ou la source de l’éthique et de sa hauteur de vue. À cet égard, je me suis récemment aperçu que mes essais se terminaient toujours sur l’idée de liberté « par et avec l’art et l’écriture ». En ce sens, la notion de liberté, d’éthique et de fiction fusionneraient et nous renverraient, cette fois, à Schiller et à sa vision de l’art comme propédeutique à la liberté qu’il présente notamment dans ses Lettres sur l’éducation esthétique de l’homme (1794) ou Sur l’utilité morale des mœurs esthétiques (1796).

 

CLG : Pourquoi dans la partie « La substitution » mettez-vous des glyphes à la place des chiffres pour séparer les paragraphes ?

AC : C’est une des nouvelles les plus violentes du recueil, et, qui joue le plus avec l’idée de vertige du temps (comme s’il y avait une raison temporelle à cette dévastation, ou l’inverse, comme s’il y avait un rapport de causalité interchangeable entre l’une et l’autre). La numérotation des fragments ne pouvait donc suffire, il fallait que la découpe de ce voyage temporel soit clinique et à la serpe et, ce faisant, y proscrire l’idée d’ordre chronologique. « La substitution » est en quelque sorte montée dans le désordre et c’est en cela que la typographie s’est substituée aux chiffres. Et puis, la nouvelle ne s’appelle-t-elle pas « La substitution » ? Le temps est sa grande affaire, le vertige du désastre avec.

 

CLG : La mort comme l’indique le titre est très présente dans votre ouvrage. De quelle mort parlez-vous ? Ne serait-ce pas celle d’une certaine vision de la Méditerranée ? De celle que vous craigniez à la fin de votre ouvrage Logique de la mappemonde (Filigranes Éditions, 2012) ? Ou simplement celle que vous eûtes dans votre jeunesse ?

AC : Donc la mort. Oui, elle est forcément centrale dans ce livre puisqu’il s’agit d’un deuil « transformé » en un ensemble de nouvelles néo-baroques et modernistes (dans le sens où elles ne sont qu’une interrogation sur le langage). La notion de mort, présente dès le titre, y est forcément importante mais, également, comme dans tous mes autres travaux… J’ai en effet écrit sur l’œuvre de Mandiargues pour l’idée de traumatisme qui la hante, sur la photographie car il y avait eu La Chambre claire de Roland Barthes (1980), j’ai écrit, entre autres, Planètes sonores en 2007 pour y intégrer le terme de « nécrophonie »… Logique de la mappemonde, qui étudiait le paysage méditerranéen, porte en réalité sur une conscience aiguë de la création que, effectivement, structure la notion de tragique (en Méditerranée !). Bref, oui, la mort qui m’intéresse est d’abord celle de la disparition et du deuil, de l’intime et de ses fantômes, évidemment. Mais aussi, la mort est la condition (attente, tension, peur, effroi) qui fait apparaître et advenir la « création artistique » comme la seule réponse possible, dans Mort d’Athanase Shurail, au chaos annoncé de la condition humaine : l’absence et la perte à venir que la mort annonce sont, dès lors, les promesses actives de l’invention poétique, artistique, esthétique.

Quant à la mort de ma jeunesse, c’est l’un des rares problèmes que je n’ai pas (même si, à bien y penser, je devrais tout de même trouver cela un peu préoccupant), mais je n’ai aucun problème avec mon âge !

mediterranee

CLG : Une petite question, histoire de m’enlever un doute de la tête. Dans l’histoire racontée dans la partie « La substitution », l’avez-vous écrite après avoir revu Ludwig ou le Crépuscule des dieux de Visconti (1973) ?

AC : La trilogie chromatique et décadente de Luchino Visconti (Les Damnés, 1969, Mort à Venise, 1971, et Ludwig ou le Crépuscule des dieux) fait évidemment partie des références artistiques qui ont nourri tout l’univers, sans exception, de ce récit. Mais, plus particulièrement pour « La substitution », nous sommes à la croisée des images obsédantes de quatre films : La Soif du mal d’Orson Welles (1958), L’Année dernière à Marienbad d’Alain Resnais (1961), Element of Crime de Lars Von Trier (1984) et Le Ventre de l’architecte de Peter Greenaway (1987)… Mais toutes ces allusions sont très furtives, elles fonctionnent en sous-main, comme un texte à déchiffrer, un rébus à deviner en liaison avec un lecteur cinéphile ou esthète, qui serait lui-même hanté par ses propres images intérieures de ces films, et qui penserait que lire c’est voir, revoir, dévisager, défigurer peut-être, transformer. Comme vous l’avez bien perçu l’art, et a fortiori le cinéma, est la soupape de sécurité éthique de ce livre, il en est le salut. Sans compter sa dimension ludique, car on pourrait aussi trouver des réminiscences de India Song de Marguerite Duras (1975) et de Lost Highway de David Lynch (1997) dans « La main noire », de Théorème de Pasolini (1968) dans « Lord de Mazovie » ou du Charme discret de la bourgeoisie de Luis Bunuel (1972) dans « La bibliothèque invisible »… Mais il y a d’autres citations, à découvrir, dans le labyrinthe sous perfusion cinéphilique et artistique de Mort d’Athanase Shurail… Remarquons toutefois que sa matrice date de 1996-1999… C’est donc d’une certaine histoire du cinéma dont le livre prend alors date au moment, précisément, où vont paraître celles, magistrales, de Jean-Luc Godard.

 

CLG : Je vous cite, P53 : « (…) C’était moins le corps, dessiné d’après modèles ou d’anatomie, qui hantait que l’image du corps, son imitation scrupuleusement maniaque devant miroir, une sorte de calque de copie ! Il dessinait des images d’images. Immatérialité de la chair des images du corps. A l’infini. Vertige. » Finalement le diable – Lazare – ne serait-t-il pas dans le plaisir de l’image ?

AC : Ce n’est pas aussi clairement énoncé. Il y a, je l’espère, un plaisir de la lecture avec ce texte, mais les personnages du livre ont-ils accès à la sensation de « plaisir » ? Il y un important travail d’écriture précisément sur les cinq sens, dont le regard et l’écoute, mais aussi sur l’idée de sensation, de sensualité, d’érotisme peut-être, de mélancolie et de tristesse, bref sur toute une palette d’émotions convoquées, dans Mort d’Athanase Shurail, pour les images comme pour le timbre musical qu’elles suscitent. J’ai donc fait de mon mieux, en tout cas, pour proposer au lecteur cette gamme sensorielle et les plaisirs qu’elle suggère, mais c’est de l’ordre de sa réception, du perceptif. Les personnages, quant à eux, il me semble qu’ils n’ont pas accès à la question du plaisir, ils sont trop tragiques pour cela, trop en prise avec leurs démons intérieurs. Les sensations, oui, ils les connaissent intensément à travers l’expérience des cinq sens, mais pour les « goûter », c’est plus difficile, ils sont trop asphyxiés par la tragédie de la mort ou de la séparation intime qu’ils vivent. Il faudrait donc distinguer, les concernant, la sensation du plaisir de sa « conscience »La notion de plaisir, sa conscience dans leur histoire, ne leur est pas accessible du fait de la tragédie qu’ils traversent, fût-elle en apparence luxuriante ou sensuelle (vous parliez de Visconti…).

C’est donc toute l’ambiguïté du plaisir de l’image dans ce texte. L’image, pour moi, de la peinture à la photographie et au cinéma, restant tout de même irriguée par la pensée grecque : voir est un risque, l’épreuve du feu, un danger, peut-être un naufrage. De Narcisse à Méduse, d’Œdipe à Orphée et Eurydice, « voir » est une expérience extatique et à haut risque, potentiellement désespérée.

Deux mots encore à propos du diable et de Lazare. Objectivement, dans Mort d’Athanase Shurail, nous sommes hors-espace et hors-temps, dans un monde onirique dont l’art et l’esthétique sont la projection. Alors le diable, là-dedans, il est battu en brèche depuis longtemps et je ne l’y vois pas trop… En revanche, Lazare, oui, c’est important.

C’est aussi l’occasion de redire que chaque prénom de personnage correspond à une grille signifiante, une typologie, une citation secrète (mais un personnage qui n’est qu’un prénom, ainsi codé, n’est-ce pas un éloge de la textualité ?). Lazare, c’est évidemment Lazare de Béthanie, mort revenu des morts dans le Nouveau Testament et allégorie absolue du cinéma. Il y a un film majeur à ce sujet, c’est Nuit et Brouillard d’Alain Resnais (1956), écrit par Jean Cayrol, poète résistant et catholique qui, revenu de l’indicible des camps, en compose la figure de Lazare comme allégorie. Mort revenu des morts, Nuit et Brouillard, ce film d’Alain Resnais m’a longtemps hanté et il est même à l’origine du livre collectif que j’avais dirigé, en 2010, sur les images mentales dans l’art contemporain (ImagoDrome).

Pour mémoire, dans Mort d’Athanase Shurail, la nouvelle « Le copiste » dans laquelle le personnage de Lazare apparaît se déroule à Berlin.

P61 : « C’est à l’Est que l’Europe est toujours allée mourir ! »

Alexandre Castant
Mort d’Athanase Shurail
Coll. Brèves rencontres, éditions Tarabuste, 2019, Saint-Benoît-du-Sault
http://www.alexandrecastant.com/2019/11/08/athanase/
http://www.laboutiquedetarabuste.com/fr/collections/breves-rencontres/castant-alexandre-mort-d-athanase-shurail/264

Pour se procurer Logique de la mappemondehttps://www.filigranes.com/artiste/castant-alexandre/

Et pour les autres ouvrages de l’auteur, voici la page à suivre sur son site :
http://www.alexandrecastant.com