Mort d’Athanase Shurail : Le temps de l’écriture

Après la mort, l’éthique, la Méditerranée, les références cinématographiques, voici venu le temps de l’écriture. Enjeu majeur de cet ouvrage entre fiction et poésie, l’écriture se veut chez Alexandre Castant le dernier rempart, face, non pas aux images, mais aux ennemis du langage. Et pour finir, l’auteur nous livre les tenants et les aboutissants de sa relation avec André Pieyre de Mandiargues, et pourquoi Jan Karski (2009) de Yannick Haenel, lui a redonné le goût de la fiction.

 

CLG : P71-P72 : « Elle l’avait ému, touché. C’était comme un langage. Il avait décidé de l’habiter, d’y vivre (…). » Pour moi cette phrase est un aveu. Même si les images vous attirent, n’êtes-vous pas en train de nous dire que votre camp est l’écrit ? Que vous rentrez dans un combat pour son maintien en tant que premier médium ? Comme faiseur d’images ? D’ailleurs P87, encore une fois vous avouez : « (…) Mais seulement des moments produits par l’écriture. »

AC : Ce livre dit rigoureusement cela ! L’écriture comme médium, au sens plasticien du terme, pour explorer l’image au plus loin : pour l’expérience du visuel et du visible à la fois. Le langage, verbal pour ainsi dire, est un océan dans lequel je tente de faire corps avec mon écriture… C’est sans doute une expression un peu blanchotienne, mais, sincèrement, je n’en vois pas d’autres qui m’intéressent… Utopie du langage ? Je n’ai aucun doute à ce sujet, il serait trop « vulnérable », selon moi, de vivre sans cette utopie ! Précisons encore que je n’ai jamais organisé une quelconque opposition, ou confrontation, entre les images et les mots ! J’ai toujours perçu les uns comme un accompagnement des autres, et inversement ; les images sont le compagnonnage, supérieur, de la relation à l’écriture de Mort d’Athanase Shurail.

 

CLG : Un indice de plus P91 : « Toute la difficulté de ce problème résidant, d’abord, dans l’énoncé du point de vue, donc moins dans l’image que dans les mots qui font image : une impossible image ? Celle de la poétique, du désir et de l’imaginaire ? »
L’ombre d’André Pieyre de Mandiargues plane-t-elle encore sur vous ? 
Je pense notamment à cette phrase, P253, dans la conclusion de votre livre-thèse sur l’auteur du Musée noir (1946) : « Ces concordances entre l’écriture et l’image s’ouvrent sur l’horizon d’une même expérience. »

AC : C’est vraiment intéressant que vous releviez cette phrase, déjà en écrivant Mort d’Athanase Shurail, puis à sa relecture, je me suis dit qu’elle aurait pu figurer dans un essai, et, en l’occurrence dans mon livre sur Mandiargues. Elle est d’ailleurs un peu isolée dans sa nouvelle « Intérieur », comme un programme poétique en soi.

En fait, l’œuvre de Mandiargues m’a accompagné à double titre pendant la rédaction de ce livre. D’abord, comme je l’ai déjà dit, car j’étais en phase de rédaction de ma thèse sur l’image dans son œuvre, en même temps que j’écrivais cet ensemble de nouvelles. Ensuite, car ma jeunesse dans les années 1980 fut littéraire, et si les romans que j’écrivais alors se sont révélés infructueux, du point de vue éditorial, ils m’ont permis de découvrir l’œuvre de Mandiargues (quelques amis, plus âgés que moi, les rapprochèrent en effet de ceux de l’auteur de La Marge : la découverte eut ainsi lieu !). Et sa lecture ne fut pas sans conséquences… Quoi qu’il en soit, à la fin des années 1990, quand j’écris Mort d’Athanase Shurail, la mémoire de ces premiers émois poétiques est toujours très vive.

Or, pour évoquer à nouveau la question de la recherche, l’œuvre de Mandiargues ne m’a jamais vraiment quitté. Aussi, actuellement, je retourne même assez considérablement à l’étude de l’écriture mandiarguienne, en particulier avec le colloque que je co-dirige à Cerisy-la-Salle en août 2021 (Mandiargues : écrire entre les arts, prévu en 2020, il a été reporté d’un an du fait de la pandémie du COVID-19). Ce colloque portera, notamment, sur l’actualité et la prospective de son écriture, en liaison avec la photographie, l’art contemporain ou la création sonore, la littérature contemporaine et le cinéma… Ce sera comme une passerelle, évidente à mes yeux, entre Mandiargues et la recherche actuelle en poétique et en esthétique. Aussi, et plus généralement à propos de Mort d’Athanase Shurail, mon travail en fiction et en poésie est à considérer comme « complémentaire » de celui de mes essais (sur Mandiargues, bien sûr, mais aussi sur l’image, la photographie, le monde sonore…).

Castant-Mandiargues

CLG : Avez-vous lu Spinoza ? Connaissez-vous sa proposition pour nous rendre éternel ? « Sentir et expérimenter que nous sommes éternels. » (Dixit Gilles Deleuze dans son cours sur “le prince des philosophes”)
J’ai l’impression que tous vos personnages et leurs multiples reflets et fantômes existent pour penser cet axiome spinoziste. Qu’en dites-vous ? La mort chez vous ne serait-ce pas juste une caution à l’éternité ?
D’ailleurs la dernière phrase de votre opus montre à quel point vous êtes sur une ligne de crête, entre le néant et l’éternité. L’éternité serait-ce l’écrit ou l’image ? Et le néant l’inverse ?

AC : Je suis vraiment très heureux que mon livre suscite d’aussi belles lectures et réflexions, je n’ai pas grand-chose à rajouter sur votre analyse des bords entre le néant et l’éternité, il ne m’appartient d’ailleurs pas de trancher (mais on peut aussi penser, avec Mort d’Athanase Shurail, au poème de Rimbaud « L’Éternité » lu à la fin de Pierrot le fou de Jean-Luc Godard, après que Belmondo s’est fait sauter à la dynamite dans un paysage précisément méditerranéen : « Elle est retrouvée./Quoi ? – L’Eternité. »). Alors, vous évoquez la fin de Mort d’Athanase Shurail, très importante car elle résout en quelque sorte son énigme avec, entre autres, pour décor celui du magnifique Théâtre de la Mer de Sète (le Languedoc méditerranéen est un personnage à part entière du récit). Quoi qu’il en soit, cette fin est aussi un hommage – très discret, allusif – à l’un des plus beaux moments de la littérature et du théâtre qui existe, selon moi, le célèbre monologue final de Sonia dans Oncle Vania de Tchekhov (1897). Une référence à une telle justesse dans le ton pour évoquer l’empathie, la mélancolie, le désespoir et le réconfort (tout cela n’est-il pas une sorte d’histoire de fantômes ?) me semblait très appropriée pour évoquer le deuil d’Athanase.

 

CLG : Pour autant n’auriez-vous pas envie de réaliser un film ?
Ou finalement les mots suffisent-ils à combattre le néant ?

AC : Non, je ne me suis jamais imaginé cinéaste. Les mots suffisent et me satisfont pleinement. À cet égard, les seules fois où je me suis « aventuré » vers un autre médium que l’écriture, en l’occurrence le documentaire radiophonique (et, par ailleurs, avec un réel plaisir !), ce fut pour appréhender les sons (voix, musiques, bruits) pour le montage verbal, langagier, sémiologique et là encore si proche des mots que le documentaire sonore rend possible. Donc, les mots… En outre, j’ai toujours aimé la modeste économie des moyens techniques dont on a besoin pour écrire, et, ce faisant, la liberté (essentielle !) que les mots rendent possible. L’écriture est une promesse d’indépendance, de solitude et d’autonomie. Je pense aussi que, pour cette raison, faire un film ne m’est jamais venu à l’esprit. Y collaborer, en revanche, peut-être. 

 

CLG : Après la lecture de votre remarquable poésie remplie d’« images sonores », nous avons l’impression que vous avez voulu inclure le lecteur comme un personnage, à qui vous faites vivre toutes sortes d’aventures, mais avec de temps en temps, comme dans certains films, les personnages ou le narrateur se retournent face caméra, et interpellent le lecteur-regardeur pour lui dire : 
« Attention vous êtes dans une fiction ! Reprenez-vous ! »
Ne seriez-vous pas au bout du compte un surréaliste analytique ?
Et pour finir : Pourquoi la fiction ?

AC : La question des « images sonores » est évidemment importante, et sans doute faudrait-il l’approcher parallèlement à mes livres sur le son dans l’art contemporain. Quant à la déconstruction de la position du lecteur, et à la mise en abyme du récit, spécularité d’autant plus fréquente qu’elle est motivée par la notion d’image (qui s’y prête bien !), ce sont des techniques ou des procédés narratifs qui nous renvoient au début de notre conversation : je me vois plutôt comme un auteur « théorique », « analytique » comme vous dites. Toutefois, je n’évoquerai pas le terme de « surréaliste », très circonscrit à une époque, et puis le prochain livre est d’une tonalité assez différente (moins onirique en fait, sur 1914-1918, une période vue depuis aujourd’hui…). En revanche, je revendique l’influence que l’imaginaire des films de David Lynch a indéniablement eue sur Mort d’Athanase Shurail. Dès lors : pourquoi la fiction ?

Je vous ai dit que les projets éditoriaux de ma jeunesse, nourrie par la littérature et la poésie, restèrent en suspens. En revanche, je découvris alors avec plus de réussite le monde de la critique d’art, puis de l’essai sur l’art, et j’en fus très heureux. Avec le temps, je parvenais même, parfois, à faire trembler l’écriture comme la construction de mes essais sur les bords de la fiction (par exemple dans Planètes sonores, Écrans de neige, 2014, ou Journal audiobiographique, 2016). J’aurais pu en rester là. J’avais trouvé mon rythme de croisière et, finalement, tout cela, à sa façon, était assez cohérent. Alors pourquoi la fiction aujourd’hui ? Pourquoi tout compliquer de la sorte ? Dans ce pays toujours très cloisonné dans ses pratiques d’écriture (poésie, essai, recherche universitaire, fiction…), et même si celles-là se déplacent, fort heureusement, mieux qu’avant… J’ai en fait obéi à un besoin irrépressible, une envie profonde qui n’était plus négociable, et, pour être absolument honnête, elle est arrivée de façon très précise.

Alors que je me consacrais à mes livres sur l’art et à mes échanges avec des artistes contemporains, et que je pensais révolu, et même en partie oublié, mon désir d’écrire des fictions et de la poésie, j’ai lu, à sa parution en 2009 car il suscitait des débats intéressants, le livre de Yannick Haenel Jan Karski. Le choc esthétique  – c’était de cet ordre – fut absolu. Je le lus en deux jours et retrouvai les émotions de mes premières lectures, les plus importantes : Alejandro Carpentier, Albert Camus, Fiodor Dostoïevski, James Joyce, Claude Simon, Mandiargues. C’était bouleversant. Mais pourquoi ? Avec une approche aussi précise qu’expérimentale de la langue et de la structure du roman, de sa composition conceptuelle, Jan Karski de Yannick Haenel posait – lointainement, en creux, symboliquement, mais j’étais sûr que c’était le nœud du problème – une question en littérature contemporaine qui, finalement, m’interrogeait fondamentalement. Et dont les réponses, vertigineuses, ne m’avaient semblé jusque-là trouvables que dans le cadre, en réalité, des sciences humaines. Quelle est la place dans l’Histoire pour « notre » génération ? À l’ère du cinéma (ou du post-cinéma, plus tard, dans Tiens ferme ta Couronne en 2017), et aussi de la mort du lyrisme, où se jouera encore « notre » utopie ? La réponse formelle de l’écriture et de sa composition (entre art conceptuel, archives audiovisuelles et cinéma, post-lyrisme), en même temps que le personnage de Jan Karski, officier polonais, résistant et figure du messager comme du secret m’avaient subjugué ! Tout était encore possible ! Je fermai le livre et me remis (presque) aussitôt à la tâche, comme avant, de la fiction et de la poésie !

Vous aviez bien raison, Christophe, de citer le « conatus » de L’Éthique de Spinoza.

P91 : « Construire une maison avec des livres, seulement des livres … »

Alexandre Castant
Mort d’Athanase Shurail
Coll. Brèves rencontres, éditions Tarabuste, 2019, Saint-Benoît-du-Sault
http://www.alexandrecastant.com/2019/11/08/athanase/
http://www.laboutiquedetarabuste.com/fr/collections/breves-rencontres/castant-alexandre-mort-d-athanase-shurail/264

Pour se procurer Esthétique de l’image, Fictions d’André Pieyre de Mandiargues : http://www.editions-sorbonne.fr/fr/livre/?GCOI=28405100879130

Et pour les autres ouvrages de l’auteur, voici la page à suivre sur son site :
http://www.alexandrecastant.com