LA CULTURE DANS LE VISEUR DES ANTI-LUMIÈRES

Depuis l’automne, Paris a connu une actualité artistique particulièrement riche. Au temps fort de la FIAC réouvrait le nouveau Musée Picasso et la Fondation Louis Vuitton était inaugurée. Et pourtant, dans le même temps, l’exposition de Paul McCarthy à la Monnaie de Paris débutait tristement, non seulement par le vandalisme de son œuvre mais aussi par l’agression physique et verbale de l’artiste. On apprenait aussi ces dernières semaines que deux centres d’art de la région parisienne étaient menacés de perdre leur conventionnement. À Chelles, le centre d’art Les Eglises fermera ses portes en juin 2015. Pour Brice Rabaste, maire UMP de Chelles élu aux dernières municipales, le centre d’art est non seulement coûteux mais également “trop élitiste” et au final, facultatif. Il préconise une forme d’art « plus grand public. » Précédemment, le maire sortant avait initié pour sa ville un programme de sculpture dans l’espace public. Le projet a vite été enterré.

Non content d’être régulièrement choquant, l’art contemporain serait donc élitiste. La question des critères se pose alors. Aussi, de quelle politique culturelle parle t-on en privant certaines zones d’accès local à l’art contemporain ? Ces arbitrages constituent une politique de remise en cause d’acquis remontant aux lumières et aux fondements de la République.

Quelles que soient les raisons invoquées, l’art fait régulièrement l’objet d’attaques dans lesquels se mêlent les questions d’ordre moral et politique.

En 2000 déjà, à l’époque où les deux commissaires de l’exposition Présumés Innocents au CAPC de Bordeaux avaient été accusées de faire l’apologie de la pédophilie par l’association La Mouette. Le maire Alain Juppé avait non seulement refusé d’assister au vernissage mais avait interdit ses adjoints de s’y rendre. Dans le procès, le directeur de l’institution et une partie des artistes eux-mêmes avaient été sommés de rendre des comptes. Bien que la portée politique ne soit pas aussi claire, l’épisode McCarthy n’est pas si éloigné de celui de Présumés Innocents. Dans les deux cas, l’art constitue en quelque sorte un outrage aux bonnes mœurs. On remarque dans les deux affaires, ce qu’a constaté l’avocat parisien Michard Malka, chargé du dossier bordelais, que les ligues de vertu tentent « d’imposer leur vision névrotique de la sexualité à une société dans son ensemble, en assimilant art et pornographie. »  C’est l’un des positionnements de l’association catholique Civitas, largement connue depuis son opposition radicale au « mariage pour tous », lorsqu’elle fustige l’art contemporain, avec en ligne de mire des artistes comme Andres Serrano et Paul McCarthy. Le magazine de Civitas consacrait justement son numéro de septembre 2014 à l’art contemporain, avec en couverture la phrase « Lorsque je vois l’art contemporain, je sors mon revolver », se référant très directement au tristement célèbre « Quand j’entends le mot culture… je relâche la sécurité de mon Browning ! » du nazi Hanns Johst. La phrase de couverture portant en sous-titre « Le prétendu art contemporain : le démasquer, s’y opposer » : un véritable manuel 1. L’art agace l’arrière-garde politique au point qu’un élu Front National ait proposé, dans un article élégamment titré “Un écrin pour de la merde”, de revendre les œuvres du FRAC Champagne-Ardennes pour renflouer les caisses de la mairie.

On ne saurait en réalité qualifier ces combats autrement qu’en terme d’anti-lumières. Ils s’inscrivent dans un courant moral né de l’opposition à l’esprit des lumières et à la révolution Française, dont Zeev Sternhell a fait l’étude dans l’ouvrage Les anti-lumières – Une tradition du XVIIIe siècle à la guerre froide 2. C’est à Nietzsche qu’on doit le terme d’ «anti-lumières ». Et l’idée selon laquelle l’art contemporain serait “trop élitiste” pour être justifié dans certaines régions peut revêtir les aspects d’une volonté assez semblable. On sait d’abord que la thèse est peu crédible, il suffit de considérer les chiffres de fréquentation des grands événements d’art contemporain comme la Documenta de Kassel (860 000 visiteurs pour la dernière édition), les foires comme la FIAC ou les expositions comme celles du Château de Versailles. De même, la plupart des européens citent dix artistes du vingtième siècle beaucoup plus facilement qu’ils ne citent dix artistes des siècles précédents. En réalité, l’argument de l’élitisme de l’art contemporain est aussi habituel qu’historique à l’extrême droite. Peut-être le résultat de la « droitisation » des classes politiques, l’argument est désormais partagé par une bonne partie de la droite classique. Comme l’écrivait Stéphanie Moisdon « La critique de goût est une critique de droite. 3 ». En définitive, juger l’art contemporain trop élitiste témoigne en définitive d’un rapport pour le moins étrange à la culture, tant sur le fond que sur la forme. Car s’il est vrai que quelques centres d’art et FRACs pourraient espérer attirer davantage de visiteurs, ces institutions assurent justement des missions capitales de démocratisation et d’éducation à l’échelle locale. Ils sont parfois l’unique chance d’accès. On sait aussi que l’éducation culturelle qui garanti l’égalité, est celle fondée sur la connaissance de la culture savante, qu’il s’agisse des anciens, des classiques, des modernes ou des contemporains.  On aimerait donc savoir quelle forme d’art grand public et non élitiste propose le maire de Chelles à la place de la programmation du centre d’art Les Églises.

Quand les droites attaquent la culture elles ne sont pas contre l’art – d’ailleurs ceux-là peuvent tout à fait acheter de l’art à titre personnel – mais elles semblent en revanche fondamentalement contre l’idée de culture pour tous. La culture devient affaire de distinction. L’obscurantisme était une des bases du courant moral d’opposition aux lumières. Et en face, le conseil révolutionnaire votait la volonté de création des musées nationaux garantissant l’accès à l’art pour le plus grand nombre. C’est ainsi que naît en 1791 le principe des musées nationaux pour permettre à tous l’accès aux oeuvres, et que fût créé le Louvre en 1793. La démocratisation de la culture est un des principes fondateurs des politiques culturelles depuis la création du Ministère de la Culture en 1959. C’était la volonté d’André Malraux à travers les maisons de la culture. C’était aussi celle de Jack Lang à travers les FRACs, dans le but de garantir justement un accès en région à l’art contemporain. Ce serait faire obstacle à l’idée même de culture que d’en priver d’accès ceux qui s’y autorisent déjà difficilement. C’est pourtant précisément ce qui est à l’œuvre aujourd’hui lorsqu’on prive nos institutions de leur conventionnement.

Il faudrait pourtant inventer aujourd’hui des projets d’envergure et de qualité, portés par des politiques culturelles et éducatives qui fédèrent plutôt que de distinguer. Nous aimerions dire, pour paraphraser Jack Lang : « C’est parce qu’il y a crise qu’il faut investir massivement dans la culture. 4» Et plus encore qu’un investissement financier, ce devra être une détermination inflexible pour les nouvelles politiques culturelles.

C’est le défi qui s’offre à la gauche qui osera son nom.

Jérôme Lefèvre


1Civitas, revue catholique des questions politiques et sociales, numéro 53, septembre 2014.

2 Zeev Sternhell Les anti-lumières. Une tradition du XVIIIe siècle à la guerre froide, Gallimard, collection folio-histoire, 2010.

3 Stéphanie Moisdon dans Mme de Fursac publié dans Frog numéro 2, automne-hivers 2005.

4 Jack Lang interrogé par Nicolas Truong dans la version numérique du quotidien Le Monde le 26 juin 2014.