La Chronique d’Alexandre Castant : L’Envol, Julien Discrit

Chaque mois, la chronique Arts, photographie, vidéo, son… d’Alexandre Castant. Chronique d’octobre ? L’Envol à La Maison rouge, Le Discret et le continu de Julien Discrit à la galerie Anne-Sarah Bénichou.

L’envol est d’abord une métaphore, un sens ouvert, pluriel. Et, l’exposition du même nom que présente La Maison rouge, pour conclure quatorze ans de programmation artistique, joue pêle-mêle de cette polysémie. Outre le sens, littéralement autobiographique, évoquant la nouvelle vie de cette fondation, créée en 2004 par Antoine de Galbert, et le futur promis aux œuvres qu’il y a montrées et défendues, la notion d’envol est une thématique, dans l’histoire de l’art contemporain, à laquelle renvoient, comme dans un évident réflexe, Le Saut dans le vide de Yves Klein (1960), des constructions et des objets de Panamarenko, ou, les photographies de lévitations potaches et stylisées de Philippe Ramette, autant d’œuvres présentes dans l’exposition.

Vue de l'exposition "L'envol" à la Maison Rouge, Paris. © Marc Domage

Vue de l’exposition “L’envol” à la Maison Rouge, Paris. © Marc Domage

Dès lors, au fil d’une sélection parfois répétitive, ou d’une extrême générosité (selon les moments du parcours), se développe une exposition tonique, toujours moderne dans l’esprit (façon début des années 1980 : foisonnante, heureuse et faisant preuve de curiosité, superficielle aussi). Bref, L’Envol inventoriant à l’envi les occurrences et les métaphores de son expression conjugue le fait de décoller, mais aussi de voler, ou d’en avoir le projet, d’échouer, de recommencer, cela concerne ainsi l’utopie du vol, sa poétique ou son objet, conceptuel, matiériste, iconographique, puis, tout à l’avenant : l’air, la hauteur, les cerfs-volants, le ciel, la galaxie, les satellites, et l’extase (il s’agit alors de vols « intérieurs » sous l’emprise de psychotropes et des effets hallucinatoires qui en découlent : Jean-Philippe Charbonnier, L.S.D : Une bombe atomique dans la tête, 1966, Robert Malaval Lucy in the Sky with Diamonds, 1967). L’exposition réunit, pour un tel projet, arts plastiques (dessins, peintures, photographies, vidéos, sculptures, installations), mais aussi BD (SF), danse et cinéma. Autant dire qu’il faut prévoir l’après midi pour visiter avec soin l’exposition. Or l’impression d’ensemble crée un étrange sentiment. En effet, une telle profusion d’envols produit un effet – inversé – de gravité, de pesanteur : le sentiment d’être inexorablement terrien ! Figurer l’air, le ciel et l’envol en quelque sorte ne suffit pas, bien souvent, pour atteindre son projet. En revanche, les œuvres qui en produisent la sensation, ultime et furtive, le font par une stratégie de l’artifice : le trouble, la matière, le saisissement. Cela peut résulter du trouble du grain de la photographie, floue, noir et blanc, saturée, comme provenant d’un autre temps contemporain, quand Lucien Pelen (Chaise n° 2, 2005) ou Agnès Geoffray (Sans titre – série Incidental Gestures,2012) mettent en scène des personnages qui volent, ou qui entrent dans une sorte de lévitation surréaliste ; de la mélancolie matiériste de la source des images, et de la marque du temps qu’elle emporte avec elle (à l’instar d’un film de Otto Piene avec la violoncelliste Charlotte Moorman Sky Kiss – Linz, 1982, vidéo dont la matière de l’image semble s’effacer, s’envoler elle-même) ; ou encore du saisissement que produisent les origines du cinéma exposées, et projetées, depuis le sous-sol de La Maison rouge (Le Voyage dans la lune de Méliès, 1902). Mais la sensation d’envol peut, également, se laisser percevoir dans la matière du fragment et du suspens de l’espace (Aile, étude pour les Bénédictions d’Auguste Rodin), le saisissement des rapports d’échelles et de proportions (celui du corps dans un paysage qui le submerge dans Canyon à Oppedette – pour Marguerite Duras de Dieter Appelt, 1980), le trouble enfin de la démesure intérieure (jeunes filles volant chez Henry Darger, At Jennie Richee – Break Out of Prison Camp Killing or Wounding Guards, 1950-1960). Ces moments rares, loin de toute figuration d’ailes surexposées, d’avions, d’oiseaux imaginaires ou de fusées, produisent donc l’impression, éphémère et fugace, mais tangible de l’idée d’envol. Et c’est alors que, dans la catégorie danse contemporaine, devant un florilège d’extraits de chorégraphies sont entendus, dans Cavalede Yoann Bourgeois (2010), la voix, élégante, grave, aérienne, feutrée, de Roland Barthes citant Pier Paolo Pasolini pour approcher une écriture du neutre, puis celle fluette de Gaston Bachelard évoquant la poétique de son livre L’Air et les songes, soudain, ces voix s’envolent dans l’espace d’exposition ! Non pas ce que l’œuvre donne à voir ou figure mais invente, alors, comme expérience, sensible, de l’envol. Nous y sommes ! Stratégie de l’artifice.

Julien Discrit, vue de l’exposition Le Discret et le continu, Galerie Anne-Sarah Bénichou, courtesy de l’artiste et de la galerie Anne-Sarah Bénichou, Paris.

Julien Discrit, vue de l’exposition Le Discret et le continu, Galerie Anne-Sarah Bénichou, courtesy de l’artiste et de la galerie Anne-Sarah Bénichou, Paris.

Le Discret et le continu
Avec Diagramme n°070816-080816, dernière pièce de l’exposition Le Discret et le continu (Galerie Anne-Sarah Bénichou), Julien Discrit présente la page estampée d’un rêve, retranscrit, préalablement sélectionné parmi ceux que fait régulièrement l’artiste, et, présenté comme l’infra-texte de son exposition. La question est alors de savoir s’il s’agit d’une nouvelle figure – contemporaine – de l’onirisme ? ou de son éternelle actualité ? Car la recherche, artistique, que Julien Discrit effectue sur l’immatérialité comme sur l’invisible, la perception et la fiction, en traversant pour cela un temps contemplatif ou en spirale, interroge dans Le Discret et le continu une exploration minérale, une géographie imaginaire et la recherche d’un langage, plastique, pour les énoncer. Déjà, dans des pièces antérieures (par exemple What is not visible is not invisible, 2008, œuvre invisible qui n’apparaît qu’au passage du visiteur, ou, pour prendre des périodes et des travaux somme toute assez éloignés, le film 67/76, exposé à la Biennale de Lyon de 2017, qui procède d’une quiétude et d’une étrangeté où résonnent le silence, contemplatif, de Mark Lewis et les travellings hypnotiques de David Lynch), l’œuvre de Julien Discrit s’est souvent inscrite aux frontières du visible et de l’imperceptible, d’un onirisme du réel. Aujourd’hui, avec Le Discret et le continu, un ensemble de pièces continue d’explorer ce monde imaginaire et ses ramifications en l’occurrence sculpturales, statuaires, matiéristes. Ainsi, l’exposition évoque dès son titre des notions, entre philosophie et mathématiques, entre le fragmentaire et l’insécable dont Italo Calvino, dans Leçons américaines, Aide-mémoire pour le prochain millénaire avait fait le sel d’une esthétique, littéraire et artistique, à venir. Exposition programmatique donc, conceptualisée avec précision qui se développe, en premier lieu, dans la belle salle des Pensées. Cette série est composée de sept moulages, parfois chromatiques, résultant du ruissellement de l’eau dans du sable et produisant un jeu sur le relief cartographique dont Julien Discrit, géographe de formation, a déjà expérimenté la poétique (États inversés, 2014-2016). Si, évidemment, l’espace se renverse alors (abolition des plans horizontalité/verticalité, du haut et du bas…), c’est toutefois de l’érosion temporelle (simulée, comme en laboratoire), du passage du temps et d’une arborescence, métaphorique, de végétaux et de minéraux qui s’autogénèrent dont cet ensemble entretient le spectateur. Temps qui passe, paradoxalement constitué d’un paysage en forme d’horizon bouleversé, à plat et en creux, comme une empreinte qui s’enfonce. Précisément, dans une autre partie de l’exposition, la question du statuaire, sous forme d’empreinte de la photographie comme du marbre, est explorée, énoncée, miseen scène. C’est le diptyque que constituent L’Ange de Nagasaki, photographie d’une statue mutilée par la bombe atomique en 1945, et Kintsuki, reconstitution en marbre de Carrare de ce visage absent : positif, négatif qui unissent, ontologiquement, l’empreinte de la photographie à celle de la statue : part fantomatique et aérienne du masque qui se substitue à la défiguration. Enfin, fragments de corps, la série Pierres, composée de mains en forme de roches, entre minéraux organiques et fossiles, et le miroir en plâtre, retourné contre le mur et magrittien de Reflet contribuent à faire de l’exposition Le Discret et le Continu une variation organique sur un temps arrêté, imaginaire et enseveli, pétrifié sous le feu invisible d’un volcan à inventer.

Alexandre Castant

L’envol ou le rêve de voler (exposition collective, commissariat de Antoine de Galbert avec Barbara Safarova, Aline Vidal et Bruno Decharme), La Maison rouge, Paris, jusqu’au 28 octobre 2018.
http://lamaisonrouge.org/fr/la-maison-rouge/

Julien Discrit, Le Discret et le continu, Galerie Anne-Sarah Bénichou, Paris, jusqu’au 20 Octobre 2018.
http://annesarahbenichou.com

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