La Chronique d’Alexandre Castant : Art actuel en Chine, Franz West

Chaque mois, la chronique Arts, photographie, vidéo, son…  d’Alexandre Castant. Chronique de novembre ? Art actuel en Chine, Franz West au Centre Georges Pompidou.

Confucius, qui vécut à Zou et mourut à Qufu, dans l’actuelle province du Shandong, participe avec Mencius – au regard de leur philosophie intimement nourricière de la culture, l’histoire et la civilisation chinoises – au rayonnement de la région… « Ville des sources », Jinan en est la capitale construite autour du jardin idéal de la source BaoTu, et de sa végétation d’exception qui abrite, notamment, un pavillon merveilleux à la mémoire de Li Qingzhao (1084-1151), poétesse chinoise de l’époque de la dynastie Song. Des sculptures traditionnelles, composition de roches en forme de corps – ou l’inverse – y reposent, ouvertes par ce jardin à l’imaginaire… Ensuite, c’est la tombée de la nuit, la dérive urbaine des lumières de vidéoclips électro, l’amplitude des néons de bâtiments – qui auraient pu être stylisés par James Turrell… - leurs lueurs en pointillés… La Shandong University of Arts de Jinan célébraient l’anniversaire de ses soixante ans de pédagogie en arts, entre musique classique chinoise, arts traditionnels et contemporains, danse classique ou chorégraphie spectaculaire, chants lyriques, travail de la calligraphie, de la céramique ou du bois, opéras chinois, en relation, par ailleurs, avec des départements de recherche et de prospective en photographie, vidéo, cinéma. Un programme dense et impressionnant qui se concluait, le lendemain, avec l’inauguration de l’exposition des professeurs artistes de la Shandong University of Arts au Musée d’Art de Shandong.

Chi Hao, Les Vacances, Musée d’Art de Shandong

Chi Hao, Les Vacances, Musée d’Art de Shandong

Si l’époque couverte par l’exposition (1958-2018) témoigne de l’importance de l’enseignement de la peinture chinoise à l’huile et traditionnelle, il est toujours troublant d’observer, au fil de critères en l’occurence modernistes, comment des tableaux figuratifs, hyperréalistes ou abstraits, font apparaître, comme en surface, des détails esthétiques ou plastiques déroutants. Ainsi, des contrastes chromatiques (Wan Mingqiang, Le Repos de la mer) ou la plasticité de la transparence (Yu Lei, Clarté ; Zhang Bochen, Ressource de la nature), mais aussi des références possibles à l’histoire de l’art (Zhao Zhentang, Les Nénuphars), aux compositions photographiques (Yu Zhengyuan, Portrait de famille), à l’idée de plan cinématographique (Yang Songli, Les Inventeurs) ou d’iconographie adolescente (Chi Hao, Les Vacances) semblent repérables et offerts à l’interprétation dans ce projet curatorial et pédagogique, actuel et sophistiqué. Panorama que prolonge et complète, dans le même musée, l’exposition Energy, 1978-2018, et ses tableaux d’histoires exploratoires (Li Qian, Préparation du départ), ses paysages teintés d’abstraction (Wang Keju, Vallée de Luan, n° 3) comme sa recherche matiériste, chromatique et abstraite (Wang Yancheng, Sans titre), ses portraits métaphysiques (Lu Jianjun, Wangong – La dernière Impératrice ; Wang Yidong, Le Voile rouge) et ses mises en abyme (Yang Songli, Soutenance). Ces œuvres donnent à lire, là encore de façon spéculaire et spéculative, une iconologie soudain devenue post-moderne… Retour à Shanghai, maintenant, quelques années après un premier séjour en 2014, promenade dans Pudong, à nouveau : écran mis en abyme, comme à l’infini, une perspective virtuelle, et dont le monde sonore pourrait-être un bruit que l’on n’entend pas : celui des téléphones portables, numériques, qui submergent de visualité ce paysage écran, phosphorescent, cette image hors d’atteinte… Xuhui District, dans le charme toujours discret de l’ancienne concession française (India Song de Marguerite Duras semble à sa façon apparaîtreà l’hôtel YongFoo Élite), la galerie Bank Mabsociety présente l’exposition prospectiviste, stimulante et pop de trois jeunes artistes…

Parking de Kim Laughton, Galerie Bank Mabsociety, Shanghai, 2018

Parking de Kim Laughton, Galerie Bank Mabsociety, Shanghai, 2018

Parking de Kim Laughton y est un film, entre réalité crue et onirisme scintillant, qui trouve ses ressources dans les images 3D. Or, la littéralité de la profondeur virtuelle étant prise au pied de la lettre, les objets, présents dans le film, sont exposés, réellement, dans l’espace d’une galerie conçue comme un chantier. Fractionné, film en morceaux, Parking explore son propre dispositif narratif : les objets, mis en espace et en scène dans la galerie, sont les volumes projetés, en images de synthèse, à l’écran… Avec A Twinkle, Sun Yitian propose ensuite un ensemble de peintures entre figuration chromatique (à l’instar d’un goût non consommé pour les pneumatiques bariolés) et abstraction (fragments, détails, coulures sur des montants de châssis…), un ensemble de peintures, donc, qui privilégie les glissements de la figuration à l’abstraction (pop), et l’inverse… Un mur complète ces expériences : un panneau d’images, de type instagram ou post-internet, en dévoile le laboratoire.

Wang Rui, Fuzzeautiful, Galerie Bank Mabsociety, Shanghai, 2018

Wang Rui, Fuzzeautiful, Galerie Bank Mabsociety, Shanghai, 2018

Enfin, Fuzzeautiful de Wang Rui est la troisième exposition de la galerie Bank Mabsociety. Actuels et enjoués, vifs et colorés, entre figuration et abstraction encore, les tableaux de Wang Rui offrent une euphorique hétérogénéité qui, dans un art du détail et sa distorsion, produit d’énigmatiques atmosphères (tels les gros plans d’un baiser ou de talons aiguilles blancs…).

Maya Kramer, Decoy, Capsule Shanghai, 2018

Maya Kramer, Decoy, Capsule Shanghai, 2018

Non loin de la galerie Bank Mabsociety, dans l’arrière-cour d’une maison 1930 cette fois, la galerie Capsule Shanghai présentait les découpes végétales, les papillons en relief et les sculptures arborescentes de Maya Kramer et son exposition Decoy: monde délicat et sensible – et l’artifice qui l’anime – dans ce quartier hors du temps… Il était alors venu le moment de visiter l’exposition de Michel Blazy, au luxueux hôtel Sheraton, Le Tombeau de la vaisselle. C’est sur une table, qui évoque un banquet, et des socles comme recouverts de napperons, que Michel Blazy invite le public à déposer le résultat d’une expérience chimique, aux remarquables effets, qu’il aura préalablement faite. Il s’agit pour cela de mélanger, dans de la vaisselle (qui sert en l’occurrence à mouler), de l’eau, de la poudre d’agar-agar (soit de la gélatine végétale à base d’algues) et des colorants alimentaires, puis de déposer l’ensemble sur la toile de la table ou des socles : la couleur se diffusera, aléatoirement, sur le textile, tandis que la gélatine produira avec le temps une forme, recroquevillée, évoquant une pierre ou une peau de fruit pourrissant. Principe de la corrosion du temps, organique et évolutive que Michel Blazy continue d’explorer, cette fois du dernier étage d’un hôtel avec vue sur le futur…

Franz West, Centre Pompidou, Paris, 2018.

Franz West, Centre Pompidou, Paris, 2018.

Franz West au Centre Pompidou
Sculptures, peintures, photographies, collages, mobilier ou dessins de Franz West (1947-2012) sont mis en espace dans une salle du Centre Pompidou qui, avec ces œuvres, crée des perspectives et des ouvertures inédits… C’est donc au fil de cette exposition, à la configuration passionnante, qu’il s’agira d’introduire, ici, à l’œuvre d’un artiste autrichien parmi les plus influents de sa génération. Amateur des arts et de leur traversée esthétique (philosophie, littérature, musique), témoin précoce de la scène autrichienne de la décennie 1960, notamment des actionnistes viennois, familier du pop art dès ses origines, Franz West revendique toutefois une indépendance intellectuelle salutaire qui, toujours, semble prendre pour référent le geste artistique et la création (la réflexion de l’artiste sur la sculpture – du socle ou du mobile à l’art collaboratif, de la parodie aux matériaux pauvres – est un des vecteurs de l’exposition).

Franz West, Centre Pompidou, Paris, 2018.

Franz West, Centre Pompidou, Paris, 2018.

Dès lors, si sa production traverse les arts plastiques, les actions et le design mobilier tout en brouillant les frontières entre la création et la vie, avec un souci d’indépendance, de provocation, d’iconoclasme subversif et d’humour sarcastique, c’est l’esthétique originale et constamment inventive de l’artiste que l’exposition met au jour. Or l’un des critères, parmi les plus évidents, qui se développe dans cette œuvre reste celui de la couleur. Il y a en effet chez Franz West une délicatesse décorative et une euphorie pop, toutes deux devenues trash, un équilibre chromatique constamment mis en tension, troublé, dévié, dérivé vers la question – supposée – du laid (excrémentiel, sécrétions corporelles diverses, organiques à l’instar de ses multiples Passstücke). À cet égard, l’œuvre Psyche (1987) est exemplaire. Miroir polyptyque, chaises décoratives (réalisées avec Mathis Esterhazyl), et lieu possible de défécation réhaussé d’une vive couleur mauve : s’agit-il, avec Psyche, d’une rédemption par la couleur et sa séduction (son attrait, ses dialogues possibles avec d’autres notions poïétiques) ou, inversement, d’une destruction chromatique en tout ?

Ainsi ce dialogue troublant, qui interroge et met en crise, déstabilise avec érudition, trivialité ou sensualisme la perception de la couleur par le spectateur, s’opère dans les collages de Franz West (Sans titre,2002), dans L’Art pour l’art (1997), œuvres sur papier et carton dont la vue d’ensemble du mur d’images évoquerait presque, à certains égards, un mur de pochettes graphiques et bigarrées de disques vinyles (Franz West a par ailleurs déclaré emprunter aux musiciens le principe de remix…), ou encore, également, dans Groupe avec cabinet (2001), ensemble de sculptures en papier mâché, fait avec des annuaires en forme de rochers aux subtiles teintes matiéristes ! De ce point de vue, la vidéo de Bernnard Riff Capri/Capra (1993) sur la création de Capra - sculpture en cours de la patte d’une chèvre par l’artiste – sur fond d’horizon méditerranéen à Capri, procède de cette inversion des genres : le sublime, le banal voire le trivial, et, toujours, le chromatisme. Celui-ci aura donné une forme, avec Franz West, à l’idée d’invention permanente.

Musée d’Art de Shandong, 11777 Jingshi Road, Lixia District, Jinan.
http://www.sdam.org.cn//

Shanghai, divers lieux :
http://www.bankmabsociety.com
https://capsuleshanghai.com/

Franz West, Centre Georges Pompidou, Paris, 2 septembre-10 décembre 2018 https://www.centrepompidou.fr

Remerciements : Antoine Réguillon, Krystel Cosquéric, Zhang Bochen, Paul Devautour, Yu Guozheng.

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