GERHARD RICHTER / PANORAMA

J’ai voulu voir Richter.
L’exposition était passée par la Tate Modern à Londres et par la Nationalgalerie de Berlin avant d’arriver à Paris où elle avait été copieusement annoncée. J’avais pris soin de me rendre imperméable aux avis – condition de survie du libre arbitre en milieu hostile – tout en sachant mon intérêt pour Richter, conquis à l’avance par les toiles des années 60, les nuages, les grandes abstractions et les photographies peintes (1).

Voilà quelqu’un qui revendique une peinture rétinienne – ce dont je me méfie toujours beaucoup – et qui pourtant me fascine. Un effort d’analyse s’imposait.
C’est que la peinture de Gerhard Richter appelle la contemplation, cette emprise de l’œuvre non pas sur le regard mais sur l’intérioté de l’être, comme la musique composée par des gens comme Messiaen ou Cage (Cage auquel Richter aime se référer). C’est de ce pouvoir dans la peinture dont parle Paul Claudel dans L’œil écoute. C’est cette faculté trop rare qui est à l’œuvre chez Richter. Que ce soit à travers le paysage, l’abstraction aussi bien que dans les œuvres agissant en périphérie de la peinture comme les 4 panneaux de verre, c’est de contemplation dont il est question ici.
C’est la force de la peinture en tant que media, ce qui me semble particulièrement pertinent aujourd’hui. Alors que la radio, les magazines et la télévision tendent à conférer à la vie une tristesse documentaire – d’autant plus dramatique qu’elle fait de nous nos propres narrateurs – la peinture est complexe, elle appelle l’analyse, on ne la saisit jamais d’un seul regard. Elle est probablement la seule de toutes les disciplines « plastiques » à savoir si bien susciter – pour ne pas dire provoquer – la contemplation. D’aucun pourrait penser que le cinéma possède cette capacité. Il me semble qu’il n’en est rien. Le cinéma est souvent un media de divertissement, trop attaché aux sentiments basiques dont il fait la caricature (angoisse, peur, rire, désir, etc.) et à la narration (aux histoires). Le cinéma, dans sa fonction narrative, apparaît comme une version écranique de ce qu’était la peinture du 19 eme siècle (la peinture historique, le réalisme, la peinture romantique, les allégories de l’art pompier, etc.). La modernité a aidé la peinture à dépasser la narration et les histoires pour se concentrer sur l’essentiel, laissant la narration à d’autres. De là vient toute l’histoire de la peinture américaine et allemande d’après 1945, dans un contexte politique sans précédent qui est celui de l’après-guerre, d’après la bombe nucléaire, celui de la guerre froide, celui enfin du passage des idéologies aux statistiques.
Leur peinture est politique sans dire le moindre mot, sans narration.

J’avais voulu voir Richter disais-je.
Il est des œuvres qui sont des plaidoyers pour leur média. Celle de Gerhard Richter est de celles-ci. Tout comme Christian Marclay le serait pour la vidéo, ou Richard Serra pour la sculpture. L’œuvre parle et l’œil écoute.
Malgré l’ironie qui caractérise au fond beaucoup de ses pièces, la peinture de Richter s’inscrit profondément dans la tradition. Il la respecte trop. Néanmoins voilà un travail qui rappelle à l’essentiel au moins en deux endroits : la force d’une œuvre sur le temps plutôt que le regard d’une époque sur celle-ci d’une part et réapprendre ce qu’est la contemplation d’autre part.

Jérôme Lefèvre


Gerhard Richter
4 Panneaux de verre, 1967
verre et fer, 190 x 100 cm chacun
(c) Gerhard Richter 2012

Notes :
(1) Gerhard Richter Overpainted Photographs
Museum Morbroich, Leverkusen et centre de la Photographie, Genève, catalogue publié chez Hatje Cantz 2008

Gerhard Richter , Panorama, une rétrospective
Au Centre Pompidou jusqu’au 24 septembre
www.centrepompidou.fr

Catalogue sous la direction de Mark Godfrey et Nicholas Serota avec Dorothée Brill et Camille Morineau