ARMAND MORIN. architecte du glissement

À l’origine du travail d’Armand Morin, il y a le tourisme, le fait de déambuler dans des lieux autres que celui où il vit d’ordinaire. Le terme n’en inclut pas systématiquement un autre, similaire, celui du voyage, du déplacement physique et lointain. Dans la construction de ses recherches, Armand Morin utilise les moyens mis à sa disposition par l’industrie des loisirs : salon du tourisme, cinéma populaire, etc. C’est avant tout par ses rencontres désincarnées qu’il décide d’excursions pour éprouver empiriquement les décors, jusqu’ici couchés en quadrichromie ou pixélisés sur le net.

 

Armand Morin, Climatic Fictions, 2009
Vidéo, 5min30sec. Courtesy de l’artiste

 

Armand Morin s’intéresse précisément à la manière dont l’industrie des loisirs et du divertissement traitent le paysage. Elle nous présente, exemple parmi tant d’autres, les cages des animaux au zoo comme des espaces naturels, qui concentrent en un temps et un espace réduit, le passage du visiteur et l’écosystème d’un animal. Il cherche à donner de l’épaisseur à des ersatz, des produits culturels, scénographiés, organisés et contrôlés : des « natures construites », oxymore entre ce qui existerait hors du monde humanisé et le travail par la culture. Dans Climatic Fictions (Arizona Control), la voix du guide de Biosphère 2 – centre d’étude scientifique où quatre écosystèmes ont été recréés artificiellement – résonne : « We can control the space ».

En se nourrissant de ses rencontres et de son observation du paysage, il en fait émerger sculptures, installations et vidéos, où se mêlent matériaux, supports et références.
Bien plus qu’un simple critique, Morin, sous un regard ethnologique, puise de ces moyens de représentation un ensemble d’études scénographiques et géographiques dont il tire un principe de travail, celui du collage. De même que les espaces hybrides qu’il observe, les films de l’artiste mêlent anachronismes et analogies. Dans Pardon Our Dust, tourné à Miami en 2009, sur un fond musical qui nous semble passé au ralenti, le temps, à l’oreille, semble s’étirer, alors qu’apparaît à l’écran un marais à mangrove, puis un crabe à l’arrière d’un gros plan et plus tard, une mariée assise. Le son n’est déjà plus le même, il laisse place à la répétition d’un défilé militaire, la clameur monte, un fondu enchainé et l’on perçoit un paysage qui brûle, la fumée qui monte à l’écran. La diégèse, comprenons ici, la narration du film, est multiple. À la construction artificielle des paysages culturels, l’artiste répond par sa propre méthode de travail : le montage, la superposition de différents niveaux de lecture.

 

Armand Morin, Pardon Our Dust, 2009
Vidéo HD, 20 min. Courtesy de l’artiste

 

Armand Morin, Reconstructions, 2011 
Vidéo HD, 5min. Courtesy de l’artiste

 

L’artiste le souligne « Le voyage m’intéresse là où il relativise notre histoire personnelle et stimule notre capacité d’interprétation. ». Il nous pousse à nous interroger sur notre faculté à donner une signification à ce que nous voyons, à ce que nous reconnaissons, mais aussi notre capacité d’émerveillement ou de réserve face à l’inconnu, ce que nous ne comprenons pas ou ne voulons pas comprendre. Les vidéos de Morin ne sont pas de simples documentaires. Chacune contient plusieurs éléments narratifs qui s’imbriquent et s’entrecroisent, multipliant ambiguïtés et polysémies. Elles entrent alors dans la fiction, ou plutôt, dans le récit. Les paroles rapportées sous la forme de sous-titres d’Emmanuel Janssens-Casteels, sculpteur animalier, sont retranscrites dans Reconstructions. Pour s’accommoder d’un manque d’information quant à la représentation scientifique, il est nécessaire d’inventer, d’imaginer, d’ « essayer de trouver quelque chose qui pourrait fonctionner ». Mais la vidéo devient elle-même le récit d’un principe de travail : réinventer en provoquant des collisions d’images.

« On ne sait pas si c’était comme ça, mais ça peut correspondre. »

 

Lucie Orbie, novembre 2012

Prochainement : Festival Ososphère, Strasbourg, du 7 au 16 Décembre 2012
http://vimeo.com/armandmorin

 

Armand Morin, Panneau de Particules, 2011
Sculpture, étagère en bois pétrifié concassé et résiné, étagère en MDF, stallagtites en ciment, écrans diffusant la vidéo d’une raie manta sculptée, bois pétrifié, corail blanc, piètement en ciment. Courtesy de l’artiste

 

Armand Morin, Panorama 14, 2012 
Installation, Diorama d’un canyon, poussière, programmation de jets d’air comprimés, programmation lumineuse. Courtesy de l’artiste

 

Armand Morin, La Grotte / Visite en barque, 2012 
Sculpture, Polystyrène extrudé, feuille de Mylar. Courtesy de l’artiste