DAVID BOWIE IS, VICTORIA & ALBERT MUSEUM, LONDRES, 2013

L’odyssée visuelle et sonore – David Bowie

2013 aura été l’année du retour, tout à fait inattendu par ailleurs, de David Bowie, absent, manifestement suite à des problèmes de santé, de la création discographique depuis dix ans… Or, l’espace décennal aura précisément été l’amplitude temporelle des cycles de ses processus créatifs et de leurs envers. Ainsi, dix ans constituent l’ère visionnaire qui le fait inventer et réinventer – de The Man Who Sold the World en 1970 à Scary Monsters (and Super Creeps) en 1980 – le rock et le post-rock à chaque nouvel album (parfois au rythme de deux disques par an !). Puis, de 1983 à 1993, autant dire de Let’s Dance à Black Tie, White Noise, ce sera la lente, implacable et méthodique descente et remontée des enfers du show-business. S’ouvre alors un nouveau cycle, brillant et novateur, apaisé parfois, que traversent en majesté les albums 1. Outside et Earthling – le premier ayant été produit avec Brian Eno qui, décidément, après Low, Heroes et Lodger dans la décennie 1970 aura conduit Bowie au firmament de la recherche expérimentale et sonore pop –. Cycle musical qui sera dès lors clôturé, imprévisiblement et sur scène à l’issue d’un sérieux accident artériel, en 2003 ! Nouvelle décade… Depuis, le silence discographique de David Bowie s’est répandu comme un nuage de mélancolie dont personne ne pensait sortir. Aussi, l’arrivée planétaire de l’album ironiquement ou tragiquement nommé The Next Day, préparé dans le plus grand secret et construit comme la lettre crépusculaire qu’il adresse à son œuvre, revisité dans chacune des chansons de l’album, ne peut qu’émouvoir à l’instar du portrait publié à l’intérieur du livret : citation quasi littérale, et un rien malicieuse, de l’autoportrait à la tête de mort de Robert Mapplethorpe en 1988. Or, au fil de la production luxuriante de Tony Visconti, les mélodies et les arrangements de The Next Day semblent reprendre, continuer, poursuivre, avec une troublante cohérence, et par une incroyable articulation, l’histoire musicale bowienne là où elle s’était arrêtée en 2003 avec l’album Reality, il y a dix ans… Comme si le temps, encore, avait été suspendu, comme si, prise dans une ellipse, un vertige, une spirale arachnéenne, l’esthétique musicale de Bowie refaisait jour, dans un style cette fois inchangé… Reste que le salut artistique, irrévocable, de David Bowie survient, une fois de plus, par l’image, par les images et avec elles, par son corps et le corps des images ! L’idée de portrait, d’abord, qui porte, toujours, la marque de sa beauté légendaire, étrange, glamour et inquiétante – image qui, par-delà le temps, porte inévitablement le miroir de celui-ci, son reflet (Dorian Gray, bien sûr), ses métamorphoses, ses transformations. Images-mouvements, ensuite, des vidéos qui accompagnent de nombreuses chansons de The Next Day – avec le soin inchangé que Bowie prête depuis toujours à la dimension visuelle, quasiment plastique, de sa musique – comme autant d’explorations toujours aventurières du son, de l’image et du son… Ainsi de ses nouvelles vidéos, donc… Testamentaire avec Tony Oursler qui, dans Where Are We Now ?, revisite le Berlin où David Bowie composa Heroes avec Eno, mais aussi le mythe de l’atelier du peintre qui, dans Look Back In Anger de David Mallet en 1979, était déjà mis en scène (symbole qui rappelle, en passant, qu’il n’a jamais vraiment abandonné sa formation initiale de plasticien et les pratiques, expérimentales, qui en découlent). Puis, c’est Floria Sigismondi qui, en réalisant cette fois un film lynchien, surréaliste, élégant, pour The Stars (Are Out Tonight) précédé de Plan, explore l’une des relations à l’image les plus subtiles de Bowie : la couleur et ses variations, ses harmonies, sa saturation, son matiérisme et sa plasticité, ses dissonances synthétiques, ses nuances… Le film The Next Day, à nouveau fait par Sigismondi, prolonge cette recherche coloriste en tension dans un mélange de religiosité gothique et de millénarisme orgiaque procédant de cette part de provocation que l’artiste a toujours fait valoir avec classe. Dernière vidéo à ce jour, l’adaptation minimaliste et fiévreuse – comme l’est son œuvre, emprunt de passions brûlantes et défuntes – de la chanson Valentine’s Day par Markus + Indrani montre enfin un chanteur, toujours séduisant dans le temps qui passe, et qu’il habite avec lucidité. Un musicien qui, campé dans un troublant silence public, poste régulièrement des films arty sur internet pour mieux mettre en scène son absence (médiatique, scénique…). Variation, à l’ère numérique, sur Les Deux Corps du roi ?

David Bowie is exhibition, 2013. © Victoria and Albert Museum, London

Dans un tel contexte discographique et vidéographique, sonore et visuel (prévu, imprévu ?), l’exposition David Bowie is que le Victoria & Albert Museum de Londres a consacré au printemps dernier à David Bowie – notamment à partir des archives personnelles de celui-ci – sollicite l’argument de l’acte créatif : son élan. En effet, si le projet bowien, traversée des arts dont il s’est toujours nourri, est finalement aussi fulgurant que constant, il constitue, aussi, un miroir fantastique du développement des expériences créatrices, prises dans le passage de la deuxième moitié du XXe siècle au début du XXIe, et de fait un miroir du principe même de poïétique. Suivre et donner à voir, percevoir et parfois comprendre le processus de création artistique de Bowie reste, dès lors, l’objet d’une exposition qui, loin de toute illustration, le déconstruit avec sophistication. Sélective, procédant par périodes ou par thématiques, David Bowie is invite, de façon pointilliste, l’histoire comme l’évolution sociétale des idées et des mœurs, la littérature, l’art ou la mode qui ont marqué Bowie – et qu’il a irrigués ou influencés en retour – pour éclairer un parcours qui, comme un ready-made, va vite promouvoir le rock au statut d’œuvre d’art en puisant également, pour cela, dans le cinéma ou une théorie visionnaire des médias (la gestion du silence qui a entouré la production de The Next Day, et l’avalanche médiatique qui s’ensuivit, participent de cette intuition stupéfiante). Dès lors, ce sont les mises en exergue, les possibles ramifications ou arborescence des travaux de Robert et Sonia Delaunay (peinture simultanéiste), de l’expressionnisme allemand (Metropolis de Fritz Lang), des aléatoires de John Cage ou, plus tardivement, de Brian Eno et de Peter Schmidt dans le cadre de Oblique Strategies, de William Burroughs (poétique, cut-up, hallucination) et de Gilbert and Georges (performance, excentricité, dandysme), de Kansai Yamamoto ou d’Alexander McQueen dans le domaine de la mode qui articulent une relation poïétique à l’œuvre de Bowie. L’histoire de la vidéo en étant, encore et toujours, le symptôme aigu à l’instar de clips parodiant des héroïnes de drames hollywoodiens qui auraient pu être filmées par Kenneth Anger (Bowie lui-même dans Boys Keep Swinging, 1977), ou de mise en scène – citation d’Entr’acte de René Clair ? – de The Man Who Sold The World avec Klaus Nomi et Joey Arias en choristes transgenres (Saturday Night Live, 1979). L’œuvre bowien comme synthèse en mouvement des avant-gardes ?

David Bowie is exhibition, 2013. © Victoria and Albert Museum, London

Si cette exposition, curieusement posthume du vivant de l’artiste, met essentiellement l’accent sur le processus et la dynamique artistiques d’un créateur contemporain, elle pose toutefois, dans sa dernière étape, une bouleversante question phénoménologique. Comment faire revivre l’émotion du concert, du live, quand l’idole, morte ou s’étant elle-même effacée, a, au pied de la lettre, disparu ? Comment restituer l’expérience d’un concert à ce point incarnée, à ce point adhérant à la présence d’un artiste, dès lors in absentia ? Aussi, l’immense salle noire qui clôt le parcours très maîtrisé de David Bowie is, et sur les murs de laquelle une multitude d’écrans sont disposés pour diffuser, diffractées, mises en abyme, des images de concerts de Bowie, donnent un élément de réponse à cette présentification des temps modernes, iconiques et médiatiques, fantasmées, idéelles et fantomatiques, post-mortem et post-moderne. Les images et les sons qui, la lumière revenue, laissent place à des mannequins hiératiques portant les costumes de scènes bowiens, ces images et ces sons construisent, dans cette soudaine caverne de Platon du troisième millénaire, une projection, mentale et audiovisuelle à la fois, qui donne étrangement vie à l’histoire de l’esthétique des images et des sons qu’a conçue, par la bande, David Bowie. Mais surtout, ils figurent le titre de l’exposition, David Bowie is, qu’il faut alors moins voir comme une nouvelle citation des changements, des mutations et des travestissements laissés ouverts par le musicien, que comme une recherche, contemporaine, sur la restitution ou, à tout le moins, le devenir possible de l’expérience sensible d’un sujet en l’absence de son corps, d’une présence, scénique, forcément transitoire et fugitive, fixée dans une odyssée visuelle et sonore.

David Bowie is exhibition, 2013. © Victoria and Albert Museum, London

L’exposition est attendue à la Cité de la Musique, à Paris en 2015, et c’est à la compréhension et à la restitution de ces passages sonores, visuels et plastiques et de leur expérience in absentia que l’on mesurera si la Cité de la Musique, souvent littérale sur ce type de croisements, saura entendre cet œuvre qui vient d’ailleurs.

Alexandre Castant

David Bowie, The Next Day, Iso/Columbia, 2013.

David Bowie is, Victoria & Albert Museum, Londres, 23 mars-11 août 2013.