VARG VIKERNES : LE TEMPS DU LOUP

Ah, voici revenu le temps de l’éternel débat sur la séparation du créateur avec sa création ! Ce qui, soit dit en passant, arrangerait bien Dieu : entre lui et l’humanité, pas de rapports ; au diable les actes terribles et injustifiables ! Tiens, voilà que le bouc envoyé à Azazel montre le bout de sa queue et qu’il redevient question de victimes expiatoires…. Avec cette fois dans le rôle de l’émissaire, Varg Vikernes, pas non plus foncièrement un agneau.

 

Ipso facto

Revenons brièvement sur les faits, en ce soir du 17 juillet. Kristian Vikernes, puisque les médias lui ont rendu son nom de baptême, a été arrêté le 16 juillet 2013 à son domicile corrézien, avec sa femme, car suspecté de vouloir préparer un « acte terroriste d’envergure » dixit Emmanuel Valls, ministre de l’Intérieur. Pour mener à bien leur terrible dessein, le couple et leurs trois enfants s’arment de quatre carabines 22 long rifle achetées légalement. De quoi « troubler gravement l’ordre public par l’intimidation ou la terreur » ? Si le ministère a depuis précisé que Vikernes n’avait « ni cible, ni projet spécifique », il aurait pu ajouter que rares sont les terroristes « d’envergure » qui déclarent leurs armes à visées criminelles à la préfecture, et les choisissent parmi celles capables d’abattre un lapin à vingt-cinq mètres. Mais mieux vaut appliquer le fameux « principe de précaution » réplique-t-on, surtout après les failles de l’affaire Merah, et dans un contexte politique, intérieur et international, pour le moins tendu. On passera sur l’emballement médiatique qui, en cette période d’apathie estivale, ne peut que se réjouir d’une piqure, heureusement sans conséquences, de sensations fortes : on joue à (se) faire peur, catharsis sociale non sans danger celle-ci.

Car voilà, Varg Vikernes n’est pas n’importe quel norvégien. Il est ancien détenu, 16 ans de prison suite au meurtre d’Euronymous du groupe Mayhem et d’incendies d’églises en bois debout. Surtout, il alimente régulièrement un blog de pensées qui ne laissent pas de places à l’ambiguïté. Oui, Vikernes est raciste. Oui, il est xénophobe. Oui, il est antisémite. Et oui, il prône la défense d’une race supérieure menacée, selon lui, d’extinction par métissage. De là à surveiller tous les racistes de nos campagnes…. Ou à arrêter tous ceux qui, en plus, possèdent une arme à feu, ou une arme blanche (rappelons qu’Euronymous a été poignardé) ? Fort heureusement, il existe un cadre juridique pour cela. La France condamne toute publication incitant à, ou faisant l’apologie de, la discrimination, la haine, la violence contre un groupe spécifique, national, racial ou religieux (cf. notamment les articles 23 et 24 de la Loi de 1881). Tout comme est interdit, à titre d’exemple, le « port ou exhibition d’uniformes, insignes ou emblèmes rappelant ceux des responsables de crimes contre l’humanité » (art. R. 645-1 du Code Pénal). Pourquoi la justice n’a pas agi, dès lors, en condamnant Vikernes pour ses propos ouvertement antisémites ? Pourquoi le laisser proférer d’abominables propos en toute tranquillité, mais le placarder en Une de tous les journaux pour d’hypothétiques velléités terroristes sans fondements ? Encore un détail : Varg Vikernes est le membre unique de Burzum, sans doute un des groupes les plus emblématiques du Black Metal norvégien de deuxième génération.

 

Singing from the grave

Ce qui nous mène tout droit à l’épineux problème. A-t-on, moralement, le droit d’écouter Burzum, voire pire, d’en faire la promotion ? La pourtant très sage, et suédoise, et talentueuse, organiste et chanteuse Anna Von Hausswolff en a fait les frais. Interviewée en janvier de cette année par le magazine suédois Dagens Nyheter, elle pose pour les photos de l’article, mains dans les poches, sourire aux lèvres, et t-shirt de Hvis Lyset Tar Oss de Burzum sur les épaules. Déchaînement médiatique dans son pays. Traitée d’ « idiote apolitique », elle rouvre le vieux débat sur les liens de l’artiste et de son œuvre. Mais également celui sur la notion de provocation, d’extrémisme, musical ou autre, avec tout ce que cela engendre de positions, et de limites. De conscience de l’acte, aussi. Etrange coïncidence, Anna Von Hausswolff est la fille de Carl Michael Von Hausswolff, artiste, musicien et curateur ayant notamment participé à la Documenta de Cassel ou à la Biennale de Venise à plusieurs reprises. En décembre 2012, ses pièces Memory Works sont retirées de l’exposition à laquelle il participe à la Martin Bryder Gallery de Lund en Suède. La raison invoquée est simple : Von Hausswolff a réalisé ces œuvres en mélangeant à l’eau des cendres de victimes volées sur le site du camp de concentration de Majdanek en Pologne lors d’une visite effectuée en 1989. Selon le communiqué de presse accompagnant l’exposition, l’artiste déclare qu’il désirait capter les « énergies, mémoires, ou « âmes » de personnes torturées, tourmentées, et assassinées par d’autres personnes lors d’une des guerres les plus effroyables du XXe siècle ». Il n’est pas inutile de rappeler que ce n’est pas le galeriste Martin Bryder qui a pris la décision de retirer les peintures. Il ne voyait d’ailleurs dans la monstration de celles-ci « aucun problème moral ». C’est la pression de la communauté extérieure au monde de l’art, et donc en dehors de ses règles, qui a abouti à cette censure. L’art, qui se targue bien souvent de refléter l’état du monde, ce fameux zeitgeist, air du temps incertain, semble paradoxalement agir hors des réalités des sociétés contemporaines. Il se voit alors opposer de violents rappels à l’ordre qui le sortent de sa bulle. On ne plonge pas impunément un Christ dans de l’urine (Andres Serrano, Collection Lambert en Avignon, 2011), ne montre pas une fillette nue (Nan Goldin, CAPC de Bordeaux, 2000), ni des adultes nus d’ailleurs (Nan Goldin, encore, mais à Rio, au Oi Futuro Flamengo Museum, 2011), ou des combattants palestiniens (Ahlam Shibli, Musée du Jeu de Paume, Paris, 2013), sans risquer les foudres de la censure. Mais quid de Burzum dans tout ça ?

 

Sôl Austan, Mâni Vestan

Deux problèmes se posent alors à nous : doit-on différencier l’artiste de son œuvre, et deuxièmement, l’artiste est-il au-dessus des lois morales, « à l’Est du Soleil, à l’Ouest de la Lune » ? On ne répondra pas ici en quelques lignes à des interrogations d’une telle envergure, mais l’on peut proposer néanmoins quelques pistes de réflexion à partir de l’exemple de Varg Vikernes.

Partons d’un constat simple : être l’heureux propriétaire d’une œuvre de la série Occupations (1969) d’Anselm Kiefer dans laquelle l’artiste allemand pose, bras tendu, à travers l’Europe, ne fait pas de vous un sympathisant nazi. C’est une évidence pour tout le monde. Pas plus que le fait d’écouter, et apprécier, un album de Burzum. Si ce n’est pas une évidence partagée, ça le devrait. Car Burzum n’est pas, contrairement à ce qui est dit en ce moment, un groupe de National Socialist Black Metal (NSBM), et ce, précisément pour la raison qui nous préoccupe ici. Contrairement aux groupes NSBM, Burzum ne fait pas l’apologie du nazisme ou de toute autre forme de propagande raciste et antisémite DANS SON ŒUVRE. Il n’y a pas de paroles, de photos promotionnelles, de pochettes d’album, etc, qui font état de croix gammées et autres signes distinctifs. Ne lui enlevons pas cependant le fait qu’il soit ouvertement antisémite DANS SA VIE. On ne parle pas de chasse aux sorcières dans le cas présent, on ne peut jouer impunément avec le feu sans se brûler les doigts. Contrairement à l’admirable démonstration réalisée par Jérôme Lefèvre sur ce site à propos d’Evgeny Nikitin, nous ne sommes plus avec Vikernes dans la seule provocation, ou l’errance adolescente, qui pourrait justifier ses crimes passés (il avait alors moins de 20 ans). Aujourd’hui, il n’a plus d’excuses. Il a tenu, tient, et tiendra probablement encore, des propos inadmissibles pour toute personne sensée et équilibrée. Mais ce sont des opinions personnelles pour lesquelles il doit être condamné si celles-ci transgressent les lois de la République. Elles n’entachent en rien la qualité de sa musique. Attention : levée de boucliers ! Les pro-Sainte-Beuve refont le débat. Une œuvre s’explique par la vie de son auteur et les deux parties sont donc indissociables. Proust se paie un tour inter-tombal et assiste impuissant à l’échec de sa thèse. Alors, au choix, vous pouvez ressortir Mozart ou Wilde, Baudelaire ou Céline, Socrate ou Riefenstahl : hommes et femme de peu de vertus, simples déviants ou franchement collabos, tous ont malgré tout donné naissance à des œuvres brillantes. Que faire ? Tout brûler et se restreindre à quelques génies moraux ? Mais une telle catégorie existe-t-elle seulement ? L’artiste génial n’est-il pas, par définition, au-delà (pour ne pas dire au-dessus) de la mesure, un enfant de Saturne ?

Quelles répercussions désormais ? La justice fera son œuvre et jugera l’homme. Il est fort à parier qu’il s’en sortira sans condamnation autre que morale, sachant qu’il est dans une optique « survivaliste » avec son épouse et sa famille, faisant une relecture « blanchie » des origines de l’humanité, et s’entraînant au tir probablement en ce sens, à la recherche de l’autarcie, physique et spirituelle. Il n’a pas l’âme d’un terroriste d’envergure, sinon peut-être d’un terroriste des idées. Mais de l’idée à l’acte…. Quant à son œuvre, faudra-t-il s’abstenir de porter les t-shirts ou d’écouter les disques de Burzum dans un paysage culturel désormais assaini ? Encore plus dans l’univers métal, supposé extrême, mais vite enclin à rejeter tout débordement ? Reste le bastion de l’art, dernier espace a priori de liberté. Un certain nombre d’artistes contemporains s’intéressent au Black Metal. Quelques-uns à la figure de Burzum. Et parfois même de manière brillante (on peut citer, entre autres, Banks Violette, Anthony Burdin, Elodie Lesourd, Bjarne Melgaard ou  Damien Deroubaix). Il y a peu de risques de voir s’abattre la censure sur ces œuvres ; ce serait sinon un signe inquiétant de réduction des distances entre l’art et le réel. Rappelons qu’une peinture d’un meurtre n’est pas un meurtre, pas plus que celle d’un viol n’est un viol, ni celle d’une croix gammée fait du peintre un nazi. Oui, Varg Vikernes est sans doute un personnage fascinant pour un artiste, dans ses contradictions entre ses zones d’ombres et l’intensité de sa lumière. Laissons aux artistes le droit de s’en emparer. Il serait ridicule de leur prêter une quelconque allégeance à ses idées ; on peut travailler sur une thématique sans devenir un adepte. Tout comme il serait ridicule de les couper d’une source d’inspiration aussi fertile. Quant à Burzum, il a sorti des albums bouleversants, dans toutes les acceptions du terme, depuis un petit port norvégien, enfermé dans une prison nordique, ou les pieds embourbés dans la campagne limousine. Tout laisse à penser qu’il continuera à alimenter le feu de sa légende d’où qu’il se trouve, Valhalla inclus.

Benjamin Bianciotto

 

        

Varg Vikernes, à gauche (c) photo : Oddmund Lunde, à droite (c) photo : Marie Cachet