LE PASSAGE A L’ART – LE POINT DE VUE DE LA SOCIOLOGIE

Le Passage à l’art, Conférence au Centre Pompidou, le lundi 12 mars 2012
avec Nathalie Heinich, Roberta Shapiro (sociologues), Jean-Marie Schaeffer (philosophe), et Philippe Mourrat (directeur de la Maison des Métallos, centre culturel de la Ville de Paris).

Rencontre autour du livre De l’artification, enquêtes sur le passage à l’art, dirigé par Nathalie Heinich et Roberta Shapiro, éditions de l’EHESS, 2012, Paris

Le sujet de cette rencontre proposée par le Centre Pompidou et l’EHESS était le concept d’artification, définit par Nathalie Heinich et Roberta Shapiro dans leur dernier ouvrage : De l’artification, enquêtes sur le passage à l’art. Pour présenter ce livre, résultat d’une étude avec un laboratoire de recherche à l’EHESS, Nathalie Heinich a évoqué le déplacement de la frontière entre art et non-art, en tant que le résultat de processus sociaux datés et fixés. L’artification serait donc l’ensemble des processus qui font passer une pratique d’un statut de non-art à un statut de pratique artistique, reconnue en tant que telle par la société. Le livre aborde le problème de l’artification du point de vue des métiers d’arts, de la danse hip-hop, de la mode, du patrimoine, et de l’art brut.

Après une description du contenu du livre par les auteurs, Jean-Marie Schaeffer, enseignant-chercheur à l’EHESS, apporte un point de vue philosophique sur le problème et le caractérise par l’abandon de la question essentialiste “qu’est-ce-que-l’art ?” pour la remplacer par “quand-y-a-t-il art ?” selon la méthode du philosophe analytique Nelson Goodman. Ainsi, on part du principe que l’ontologie de l’art est intermittente et construite, et dépend fondamentalement du contexte spacio-temporel. Il insiste sur le fait que le statut et la légitimité de ces objets sociaux que sont les œuvres d’art est fondée dans des pratiques sociales et dépend de la représentation de ces objets. Plus loin, il met l’accent sur le caractère divers et multiple de ces dynamiques d’artification, et met en garde contre le fait de ne pas remplacer l’essence par l’institution, c’est à dire ne pas considérer que tout revient à l’institutionnalisation des pratiques. Selon lui il y a des agents très divers et des processus contingents qui sont en jeux dans l’artification, au delà de l’institution (ou en son sein – il ne faut pas considérer l’institution comme une énorme machine unique et même qui fonctionnerait indépendamment de ses acteurs). Ainsi, il met en valeur le fait que cette étude sur “le passage à l’art” ne constitue pas une prise de point de vue sur la valeur artistique des pratiques ou des objets, mais qu’elle se base sur une observation des processus de changement des statuts. La question qu’il pose à Nathalie Heinich est la suivante : “L’esthétisation est-elle un facteur qui amène à l’artification ?”. Nathalie Heinich répond que non car elle écarte de son sujet la question esthétique, étant sociologue.

Cette rencontre au titre accrocheur était pleine de promesses, le sujet étant au cœur de nombreuses problématiques artistiques actuelles. Il faut dire aussi que du point de vue des pratiques de l’art depuis les années soixantes, cela fait un moment que la question “Qu’est-ce qui fait art ?” revient aux oreilles des artistes, des théoriciens et des historiens de l’art. Le point de vue de la sociologie analytique apporte une méthode intéressante qui est évoquée par ailleurs dans le travail d’artistes comme Mel Bochner, avec l’œuvre No thoughts exist without a sustaining support (1969) par exemple, mais également dans les réflexions de la théoricienne Lucy Lippard dans son ouvrage Six years : the dematerialization of the art object from 1966 to 1972 1. Car si l’œuvre est immatérielle, ce n’est plus l’objet qui fait l’œuvre, et pourtant il y a œuvre ; dans ce cas, que reste-il si l’on considère également que l’œuvre d’art n’a pas d’ontologie ? Quelle peut être la puissance du statement, de l’énoncé performatif ? Il s’agit bien de la même problématique que celle de Nathalie Heinich, mais à l’inverse de cette position extérieure, elle vient du cœur des pratiques artistiques.

Ce que je regrette dans la proposition de Nathalie Heinich et Roberta Shapiro est, tout d’abord de façon assez surprenante d’avoir totalement ignoré ou évincé le fait que leur sujet a été non seulement déjà abordé par les artistes eux-mêmes au sein de pratiques passées et présentes, mais aussi qu’il y est de première importance (dans l’art conceptuel, Fluxus, le happening, la frontière entre l’art et la vie, le non-art d’Allan Kaprow 2) et qu’en cela il est plus connu sous le terme d’ “artistisation” (concept dont parlent entre autres les philosophes Georges Molinié dans Hermès Mutilé 3, et Fabien Vallos dans Six modèles d’analyse herméneutique 4, tous deux publiés récemment).

Le processus d’artification serait-il alors une version sociologique du processus d’ “artistisation” ? Dans ce cas il est étonnant de constater que ce qui semble être une méconnaissance des sociologues à l’égard du terrain artistique en constitue leur postulat. Si ce n’est pas une méconnaissance, est-ce une volonté de strictement cloisonner les disciplines ? On regrette que les deux approches semblent s’ignorer plutôt que de chercher à se répondre. Heureusement, la présence de Philippe Mourrat, directeur de la Maison des Métallos (le seul non-universitaire des conférenciers) a permis d’apporter une parole d’expérience du terrain mettant en évidence les contradictions d’une approche purement théorique. Il semble arbitraire de séparer ceux qui font les pratiques artistiques au quotidien de ceux qui ont la visibilité nécessaire pour être écoutés lors qu’ils en parlent.

Une autre rencontre autour de ce livre est prévue le jeudi 29 mars prochain, pour plus d’info : http://lettre.ehess.fr/3586

Clémence de Montgolfier

1 LIPPARD, Lucy, Six Years: The Dematerialization of the Art Object from 1966 to 1972, University of California Press, 1997. 
2 KAPROW, Allan,
Art Which Can’t Be Art, 1986

3 MOLINIÉ Georges, Hermès mutilé. Vers une herméneutique matérielle. Essai de philosophie du langage, Éditions Honoré Champion, coll. “Bibliothèque de Grammaire et de Linguistique”, n°21, 2005.
4 BABONI SCHILINGI Jacopo, VALLOS Fabien, Six modèles d’analyse herméneutique, éditions Mix, 2008, disponible sur http://www.editionsmix.org/main.html