À CHARLIE… ET POUR DEMAIN

Morts de rire

Depuis plusieurs années déjà, on voit se multiplier des manifestations contre les libertés, celles par exemple opposées au mariage pour tous… On voit les associations catholiques traditionnalistes attaquer le Piss Christ d’Andres Serrano, le plug de McCarthy et le FRAC Lorraine pour avoir exposé Éric Pougeau… On entend vociférer des Zemmour, des Soral, des Dieudonné… et le Front National, qui attend son tour… Mais ce qui est arrivé mercredi, on ne s’y attendait pas. En plein conseil de rédaction, ce jour là contre le racisme[i], Charb, Cabu, Tignous, Honoré et Wolinski ont été abattus par des paumés se réclamant d’Allah. En voulant venger un prophète illusoire – et ils le sont tous – les auteurs de la tuerie auront donné raison à Charb qui faisaient dire à Maurice[ii] : « Le con a créé dieu à son image… » Et au moment où je prévoyais de relire ce texte, j’apprends que les dits fanatiques se sont à leur tour fait descendre dans une imprimerie, au moment même ou un de leurs complices trouvait le même sort après avoir provoqué une seconde tuerie dans un supermarché cacher…

A l’origine du drame, le retour d’un obscurantisme d’arrière-garde aux mille visages qui prospère sur les frustrations engendrées par la « pornographie du temps présent »[iii] : un contexte où les illusions des peuples ne bénéficient qu’à une minorité de puissants réputés intouchables, un contexte dans lequel, au final, entre mille illusions celle des dogmes religieux n’apparaît pas pire qu’un autre…

Charlie Hebdo nous a fait rire. Nous avons ri de l’absurdité et des salauds en tous genres. Aucun trait ne nous faisait autant plier de rire que les leurs… Les « dictons du jour » de Charb nous faisaient marrer tous les matins ma femme et moi. Espérons rire encore demain.

Oh Charlie, Charlie, Charlie… [iv]

« Je suis Charlie ». Les soutiens sont importants.  La mobilisation a été aussi belle qu’immédiate, non seulement en France mais partout ailleurs.

Pourtant, dès les premiers rassemblements le jour même de l’attentat, nous avons assisté au grand amalgame érotomane : se sont joints au mouvement, affichant le message « Je suis Charlie », des anciens adversaires de l’hebdomadaire jusqu’aux leaders de la droite conservatrice et à l’extrême droite.

Mais qui est Charlie ? Résumer la mobilisation à la lutte pour la liberté d’expression tend à faire oublier quelles étaient les positions et les luttes qui étaient celles de Charb, Cabu et les autres. Charlie Hebdo est – et c’est pour ça qu’on l’aime – un journal libertaire et critique.  Selon les propres propos de Charb : « Charlie Hebdo est un journal anticlérical, en tout cas critique des religions, journal plutôt écolo et de gauche avec tout ce que ça représente d’être de gauche, c’est à dire que ça va de l’aile droite du PS parfois jusqu’à l’aile gauche des anarchistes les plus radicaux. Le message qu’on véhicule c’est “ne vous laissez pas manipuler par des gourous”, les gourous étant les patrons de sectes mais aussi les gérants des multinationales monothéistes. »

Autour de nos martyrs pour la liberté, la mobilisation semble avoir dissipé le parti critique qui faisait la force et la singularité de Charlie Hebdo. La santé des survivants et leur profil n’ont même pas suscité une grande attention. Et pour couronner le tout, la presse ne parle plus que de force policière, à renfort d’images aussi facultatives qu’anxiogènes…

Pour ces raisons, nous affirmons encore que c’est sans le Front National que nous souhaitons marcher ce weekend. Parce que ceux-là sont tout ce que déteste Charlie Hebdo. Ils sont aussi les plus hargneux, avec 47 procès contre le journal. Et puis, on n’invite pas les charognards au chevet des cadavres !

Dans ce fatras, nous sommes heureux que Charlie Hebdo continuera de paraître, peut-être même plus soutenu que par le passé. Il nous faut aussi prendre en exemple le courage de Charlie Hebdo, et que son combat ne meurs pas.

L’exercice de la critique

Le crédo de Charlie Hebdo c’était la critique, par la satire. Une critique de principe, défendue comme un droit fondamental. S’ils étaient partisans, c’est de la critique, échappant aux partis politiques.

Ces dernières années, outre l’extrême-droite, c’est en s’attaquant aux dogmes et aux intégrismes qu’ils avaient rencontré leurs adversaires les plus virulents. Rappelons d’ailleurs qu’en 2012, au moment des fameuses caricatures de Mahomet, Charlie avait fait l’objet de 14 procès de la part des intégristes catholiques en face de cette seule affaire contre les intégristes d’un islam approximatif. Et pourtant nous croyons, comme l’écrivait Marx, que « la critique de la religion est la condition première de toute critique. » La critique est même la condition première de l’éducation et de ce que je considère comme l’intelligence. C’est aussi la plus belle position politique, là où les causes partisanes échouent.

Ce qui est arrivé mercredi nous rappelle que la critique est une arme. Une arme d’éducation, contre la connerie. La critique, pourtant n’a jamais tué personne, sinon les critiques eux-mêmes.

Et demain

Charlie Hebdo vivra et sortira mercredi prochain, tout comme l’exercice de la critique ne doit jamais cesser.

Et si vous allez manifester pour eux, alors dites-vous qu’ils ne doivent pas rester seuls dans leur combat. Alors, les intellectuels et les artistes ont une responsabilité dans le contexte qui se profile. J’utiliserai les mêmes arguments que dans un texte que nous avions publié au moment des dernières élections présidentielles : les positions que nous occupons (en qualité de journalistes, intellectuels, artistes, professionnels de la culture et citoyens) peuvent nous permettre de participer à « Écraser l’infâme » pour reprendre la formule de Voltaire qui, comme Charlie Hebdo, pratiquait l’exercice critique systématique. Il nous faut faire la plus mauvaise publicité qui soit possible du repli sur soi identitaire (et religieux) tout comme des systèmes de relégation de tous ordres (culturels, économiques, sociaux) à l’origine des maux que nous constatons. Nos armes sont les livres, les expositions, les journaux, les conférences, les universités, les concerts, les salles de cinéma, les quartiers ou le bâtiment pour l’architecte. A nous d’affirmer que la culture est, maintenant plus que jamais, force de contestation et d’émancipation.

Jérôme Lefèvre



[i] Selon les propos tenus le lendemain matin à la télévision par le chroniqueur Patrick Pelloux.

[ii] Maurice, le chien de la bande dessinée Maurice et Patapon.

[iii] Pour paraphraser Alain Badiou.

[iv] Référence à l’œuvre Oh ! Charley, Charley, Charley…  de l’artiste Charles Ray, elle-même référence à l’érotomanie.