KALEIDOSCOPE 6 – L’ENFANT, CET ABSENT REMARQUABLE

Dans un roman de 527 pages, même réparties entre trois narrateurs, et faisant intervenir à des degrés divers une trentaine de personnages (quoique certains d’entre eux ne soient mentionnés qu’une seule fois et n’apparaissent que brièvement), il est toujours tentant de repérer des catégories d’individus unis par un lien social, idéologique ou encore psychologique. Mais, en procédant de la sorte, on manque parfois des catégories plus considérables qui devraient pourtant « sauter » aux yeux. Or, chose étrange, il n’y a pas un seul enfant présent, réellement présent, dans ce long roman. On peut certes, comme Anna Barawi, gloser sur le thème de la recherche de l’enfant perdu à travers l’inversion coupable de l’ordre des générations (qui veut que les parents s’effacent pour faire place nette aux enfants); il arrive également que tel narrateur évoque son enfance à propos d’un souvenir particulier ( par exemple, Thérèse Rodier décrit assez longuement l’impression vivace que lui a laissée la visite à la Tate Gallery, lors de son premier voyage en Angleterre en 1985, d’une exposition consacrée à Francis Bacon). Il n’en demeure pas moins qu’il s’agit alors d’enfant symbolique ou imaginaire, jamais d’un enfant réel et présent en acte. De plus, on serait bien en peine de trouver une réflexion sur l’enfance, pour ne pas même parler d’une analyse psychologique ou sociologique dans des récits qui aiment pourtant intégrer des considérations intellectuelles. Même un homme aussi capable d’introspection et d’auto-analyse que Sir Charles n’accorde pas une ligne d’attention à sa propre enfance : c’est symptomatique d’un déni d’autant plus étrange que ce graphomane est enclin, non seulement à « avoir des opinions sur tout » comme le note Thérèse, mais surtout à ausculter les états d’âme de ses proches avec une redoutable précision d’entomologiste doublée d’un soupçon de psychanalyste.
D’où vient alors cette absence d’enfant? On pourrait tout d’abord dire que l’enfant hante en creux chacun des récits comme un fantôme qui ferait divers signes sans pouvoir parler – ce qui correspond à son étymologie infans. Un indice probant en est le mutisme obstiné et le côté moins taciturne qu’empêché de parler de certains personnages: le jardinier Teddy (qui, tel un enfant, n’a pas de patronyme révélé dans le roman) est si avare de mots que, même pour faire comprendre son amour à Thérèse (qui rapporte l’événement), il ne trouve d’autre moyen que de lui offrir un singulier bouquet de roses composé de « vingt roses blanches, huit roses rouges, cinq roses jaunes, etc. ». Il ne faut pas être grand clerc pour s’apercevoir que les vingt roses blanches correspondent à la lettre T, la vingtième de l’alphabet, les huit rouges à la lettre H et ainsi de suite. Teddy agit comme un enfant et non comme un idiot; son offrande à Thérèse témoigne même d’une intelligence sensible et subtile mais qui ne parvient pas à s’exprimer par des mots. Le « sentimentalisme » de Teddy ne signifie pas l’absence de savoir, simplement celle de codes sociaux qui conduisent Thérèse à mal interpréter son geste et à rejeter avec dédain cette déclaration d’amour en mettant les roses à la poubelle. Si l’enfance est une coquille vide, ce n’est pas qu’elle soit vide de sentiments, ni même d’idées, mais simplement vide de l’usage des mots. D’où la substitution opérée par Teddy qui fait intervenir un codage à la fois aisément déchiffrable et original: si les mots ne vont pas de soi, pour lui comme pour l’enfant, ils sont cependant une matière utilisable mais à recomposer symboliquement (en l’occurrence, un nombre tient lieu d’une lettre).
Mais, d’autre part, l’absence réelle d’enfant révèle l’omniprésence souterraine d’une quête à la fois permanente et décevante : nous sommes toute notre vie endettés par rapport à ce qui nous devance. Et ce qui nous devance, c’est l’infans, c’est-à-dire le rapport que nous entretenons, avant le langage, avec un autre que, devenus des êtres parlants, nous devons assumer afin de payer cette dette inaugurale. En d’autres termes, y a-t-il une différence de nature ou simplement de degré entre l’infans et le petit être doué de langage dont je dois me dire qu’il est moi ? Ceux qui acceptent de payer cette dette s’en tirent généralement mieux que ceux qui, consciemment ou non, la refusent ; de ce refus, Sir Charles est sans doute le représentant le plus radical : « Je peux davantage supporter qu’on batte un enfant plutôt qu’un animal car l’enfant peut, lui, au moins comprendre pourquoi on le bat ». N’en doutons pas : ce n’est pas seulement la maltraitance de l’enfant qu’il recherche, c’est sa mort et tout d’abord la mort de l’infans en lui, de cet infans qui ne cesse de le troubler et de le culpabiliser. En effet, cette mort voudrait dire qu’il n’a plus aucune recherche à mener (sur la véritable identité de Thérèse Rodier par exemple : est-elle sa fille ? A travers cette quête, c’est évidemment l’infans qu’il était qu’il espère illusoirement saisir) ; et s’il n’a plus besoin de chercher, c’est le signe que le manque qui est à la source de ce besoin a été comblé.
Mais quelle est la nature de ce manque ? S’agit-il d’enterrer l’infans définitivement perdu ? Ou s’agit-il de reconnaître et d’accepter l’incapacité à le faire taire, « même dans le linceul où un dernier cri inaudible retentit » comme le dit Andrew Marsh à Thérèse lorsqu’il lui fait voir à Bâle le tombeau du Christ d’ Holbein le Jeune ? Dans les deux cas, le manque existe et Sir Charles a bien compris qu’il ne pourrait le combler ni en mettant fin à ses jours (il n’est pas suicidaire), ni en produisant un récit complet qui satisferait toutes les réclamations de l’infans : « Lorsque j’ai vu Esther jeter l’enfant dans la piscine, j’ai voulu me porter immédiatement à son secours mais quelque chose m’en a empêché et ce n’est pourtant pas la peur qu’elle me voie et comprenne mon forfait. Mais j’étais pétrifié à l’idée que ce bébé, pourtant incapable de parler, ne hurle dans mes bras salvateurs : « Pourquoi ne m’as-tu pas abandonné ? ». Je ne pus me résoudre à agir et, au contraire, je m’enfuis moins par lâcheté que par crainte de ne pouvoir répondre à sa question muette ». Nous ne nous étendrons pas sur le fait que cette explication soit ou non empreinte de mauvaise foi et du désir rétrospectif de justifier, autant que faire se peut, un comportement immonde ; retenons simplement que la seule rencontre physique qui aurait été possible dans ce roman a été manquée.
Mais peut-être faut-il interpréter autrement cette absence remarquable de l’enfant ? Si celui-ci est en effet un être à la fois disparu et inaccessible, refuser non seulement de le convoquer mais de surcroît le fuir comme le fait Sir Charles constitue un projet radical : en finir avec l’enfance, ce n’est pas principalement vouloir en finir avec un socle de l’erreur et du préjugé comme le prétend la tradition cartésienne, c’est aussi se démettre du monde du rêve, des fictions et de l’irruption du nouveau qui sont l’apanage du roman. On peut certainement interpréter en ce sens la surprenante décision d’Anna O. de quitter brusquement à la fois son amant et son emploi parce qu’elle ne veut pas, selon Andrew, « d’un monde pré-établi où l’avenir de son enfant, même doré, serait déjà celui d’un adulte ». Andrew déforme peut-être les intentions d’Anna O. mais on peut toutefois supposer que celle-ci avait compris que la présence d’un enfant, en tant qu’intervention perturbatrice, déséquilibrerait, non seulement l’ordre social (c’est-à-dire l’ensemble des récits qui se tiennent dans le cercle à la fois familial, amical et intellectuel) d’un milieu attaché à des valeurs bourgeoises traditionnelles, mais aussi elle-même, porteuse de cette silencieuse présence qui en fait l’incarnation de l’infans : Anna O. ne prend jamais la parole dans les récits d’Andrew ou de Sir Charles (les deux seuls narrateurs à l’avoir connue) qui, de plus, ne font même jamais mention de ce qu’elle aurait pu dire ; les éventuels propos d’Anna O. ne sont rapportés par eux qu’indirectement et souvent allusivement. On ne sait par exemple rien de ce qu’elle pensait de sa future maternité. C’est pourquoi il est improbable que sa brusque disparition ait eu pour but d’humilier Andrew ou d’expier un quelconque sentiment de faute et de culpabilité ; elle veut simplement préserver l’ infans en elle en s’écartant (ainsi que son enfant à naître) de l’histoire à laquelle elle aurait pu prendre part : exclue de la famille de Sir Charles et de Petra Weir, elle l’est aussi du roman. Celui-ci ne précise d’ailleurs pas comment la maîtresse en question a accueilli le départ impromptu de sa femme de chambre. Ce silence est du reste communicatif : récit de transmission (s), Esther Doerrie suggère que Petra Weir, femme de pouvoir et autoritaire, hérite avec le départ d’Anna O. de cette part d’ infans qui lui revient désormais, non seulement parce qu’elle n’a pas eu d’enfant, mais parce qu’elle est, au moins temporairement, en première ligne : « Elle avait beau vociférer, personne ne l’entendait » écrit Andrew lorsqu’elle lui reproche d’être revenu de France accompagné de la volcanique Thérèse Rodier. L’infans, ce n’est pas alors celle qui ne parle pas, c’est celle que l’on n’entend pas.
Petra Weir ne retrouvera d’ailleurs pas de femme de chambre comme Anna O. Elle emploie donc Thérèse Rodier à temps partiel mais on ne saurait considérer celle-ci comme un infans,même pendant son service. Thérèse subvertit rapidement les consignes de Petra (qui n’aime rien tant qu’une servante soumise et silencieuse) en ne cessant de parler et d’introduire dans son travail des éléments perturbateurs qui distillent insidieusement un soupçon sur la place de chacun : non seulement elle dynamite la répartition des voix et des rôles, mais elle entraîne Petra à faire en sens inverse le même parcours. Thérèse le note mi ingénument, mi perfidement : « Quand elle était au comble de la fureur, je souriais et le plus souvent, comme par miracle, elle se taisait subitement, parfois même se mettait à rire, soit parce qu’elle se souvenait de notre pacte ludique, soit parce qu’elle retrouvait une part d’enfance qui ne l’avait au fond jamais quittée malgré son apparente sévérité ». Or, n’est-ce pas le propre de l’enfant que d’occuper tous les rôles, notamment quand il joue ? Le « pacte ludique » porte précisément sur la proposition que Thérèse fit à Petra de l’employer, après le départ d’Anna O., comme femme de chambre pendant quelques heures par jour tout en lui laissant ses prérogatives patriciennes les autres heures. Ainsi, elle pouvait fort bien servir le repas des maîtres le midi et se trouver à leur table le soir. Elle fait alors l’expérience de la possible répétition bégayante de l’enfance dans des situations de la vie adulte, y compris les plus inattendues mais faut-il s’en réjouir ? Il y a un enjeu métaphysique qui va au-delà de la question de l’immaturité chère à Witold Gombrowicz ; car l’immaturité peut être dépassée alors que l’ infans fait toujours retour, même chez ceux qui le refoulent le plus ostensiblement. Petra Weir, femme énergique et volubile, reste coite quand Thérèse lui révèle son intention : « Elle me fixa sans dire un mot, bouche bée comme un enfant pris au dépourvu par la question d’un professeur à laquelle il ne sait pas répondre ». Ce n’est pas en vérité que Petra ne sache pas quoi répondre, mais elle ne peut pas répondre comme si le langage venait subitement à lui manquer et qu’elle éprouvait soudain la béance d’un monde sans mots, celui de l’ infans, celui aussi de la servante Anna O., qui menace finalement toute institution. Plus que d’être un objet d’amour ou de haine, l’enfant nous rappelle la fragilité de la loi qui suppose la possession d’un logos toujours susceptible d’être « pris au dépourvu ».

Florence ESTANQUEIRO