KALEIDOSCOPE 5 – UNE SINGULIÈRE INTRIQUE

Simple en apparence quand on la survole à grands traits, l’intrigue d’Esther Doerrie se révèle épineuse à résumer quand on veut en rendre compte dans ses méandres. C’est qu’elle cherche à combiner la quête d’un jeune anglais de la gentry aux prises avec la construction d’une vie amoureuse stable et l’hostilité énigmatique que son mentor met à la faire échouer. On apprend en outre que celui-ci, Sir Charles (son nom complet n’est pas révélé) aurait une responsabilité directe dans la mort dramatique de son ancienne maîtresse, Esther Doerrie, une femme mariée disparue lors de l’incendie de sa maison ainsi que celle, supposée, de sa petite fille âgée de quelques mois seulement dont le corps n’a pas été retrouvé.
Andrew Marsh revient d’un voyage en France accompagné d’une ravissante jeune fille, Thérèse Rodier, qui ne fait pas mystère de vouloir l’épouser. Pour gagner les bonnes grâces de ses hôtes et notamment de l’actuelle femme de Sir Charles, Petra Weir, elle accepte même un emploi temporaire de femme de chambre dans leur maison londonienne en attendant qu’ils trouvent une remplaçante à la précédente servante, Anna O., qui s’est enfuie après qu’Andrew l’a mise enceinte. Au cours de son travail, Thérèse découvre une liasse de poèmes écrits par Sir Charles dont l’un, intitulé « L’éponge », attire son attention, sans doute pour des raisons de circonstance. Elle le photographie avec son téléphone portable mais oublie de le remettre à sa place exacte dans la liasse. Ce détail n’échappe pas à l’oeil vigilant du maître de maison qui découvre rapidement l’identité de la coupable. Or, ce poème est crypté et, lu en acrostiche, dévoile le nom d’Esther Doerrie. De surcroît, Thérèse Rodier constitue l’anagramme d’Esther Doerrie; il ne lui en faut pas plus pour soupçonner que Thérèse ne soit en réalité la fille miraculée d’Esther qu’on avait cru morte dans l’incendie mais dont le corps n’avait pas été retrouvé. Sur la foi de ces deux indices mineurs objectivement mais importants subjectivement, Sir Charles se persuade qu’il est le géniteur de Thérèse Rodier d’autant plus que les dates pouvaient concorder, sa liaison avec Esther ayant commencé une année avant la naissance de la petite fille. Bien qu’à l’époque Esther Doerrie ait refusé de lui dire s’il en était ou non le père (elle tenait aussi à l’amour de son mari et n’avait pas voulu le quitter; c’est d’ailleurs la persistance de ce refus qui avait conduit Sir Charles, fou de jalousie et de frustration, à incendier sa maison), il ne doute plus que Thérèse ait découvert sa double implication dans sa paternité et dans la mort de sa mère; il ne doute pas non plus que sa rencontre avec Andrew ne doive rien au hasard et qu’elle soit venue à Londres pour se venger.
Il se met alors en place dans son esprit ravagé un faisceau d’interprétations dont nous ne pouvons faire ici le complet inventaire, mais qui culmine dans l’élaboration d’un plan destiné à faire échouer le mariage d’Andrew et de Thérèse ; il s’y prend si bien que, trois semaines avant la date officielle, le mariage est annulé et que, le jour même où il aurait dû avoir lieu, Andrew se suicide en jetant sa voiture contre un mur. Dans la foulée, Thérèse doit être internée dans un état d’extrême mélancolie et d’aphasie.

Ainsi présentée, l’intrigue, quoique retorse et sinueuse, paraît claire. Elle n’est cependant pas sans faille. Tout d’abord, la structure polyphonique adoptée par Manfred Huschner laisse des trous dans la continuité de la narration. Non qu’il y ait des contradictions entre les récits des trois narrateurs lorsqu’on les croise ; ils semblent même au contraire trop bien agencés les uns par rapport aux autres pour qu’on n’y décèle pas parfois la main secrète de l’Auteur ; en revanche, il manque des pièces au puzzle. Or, ou bien on conçoit l’intrigue à la manière d’un roman policier ou d’un mode d’emploi à la Georges Perec de sorte qu’ in fine toutes les pièces s’emboîtent et qu’aucune ombre ne subsiste ; ou bien on conçoit l’intrigue de sorte que des pièces maîtresses manquent et soient impossibles à reconstituer. C’est cette seconde voie qu’Esther Doerrie adopte résolument.
C’est pourquoi ce qui pourrait paraître une faiblesse ontologique de l’intrigue constitue en réalité un dispositif inhérent au sens de l’intrigue si on le rapporte à son étymologie italienne (intrigo, complication) et à sa signification première d’ « affaire compliquée et délicate ». Il y a en effet des failles (volontaires?) dans le récit si l’on veut du moins entreprendre de le clôturer. Tout d’abord, comment Sir Charles peut-il réellement croire être le père de Thérèse Rodier ? En admettant qu’elle soit vraiment la fille d’Esther Doerrie, comme il le croit, il est inconcevable qu’il n’ait pas à l’époque cherché à vérifier s’il était ou non le géniteur et qu’il se soit contenté du refus d’Esther de le renseigner. Peut-être Esther n’a-t-elle rien voulu lui dire par crainte de sa réaction : ou il n’était pas le père de l’enfant à venir et il pouvait en concevoir de la frustration, voire s’estimer trahi ; ou il l’était et c’eût été pire encore : il voudrait faire pression sur elle, exiger par exemple qu’elle divorce, etc. Mais refuser de lui dire la vérité était tout autant contre-productif : elle ne pouvait ainsi qu’encourager son obstination à la faire avouer et un harcèlement dont elle voulait précisément, par sa prudence, se défaire.
La gêne est ainsi immédiate entre Sir Charles et sa fille supposée. Or, il y a une asymétrie entre eux : Thérèse Rodier n’a jamais pensé qu’il soit son père. Seconde faille : pourquoi éprouve-t-elle donc vis-à-vis de lui, en dépit d’ailleurs de la patience et de la politesse qu’il déploie envers elle ? Pourquoi même se montre-t-elle d’emblée provocatrice, voire mufle à son égard si elle n’a aucun grief à lui reprocher ? Le roman ne fournit pas d’explication et nous ne pouvons nous en tenir qu’à une hypothèse : elle doit trouver sa place dans cette nouvelle famille et donc dans un monde inédit…sans autre mode d’emploi que celui qu’elle peut construire. Or, le personnage de fille rebelle peut s’adapter à merveille à sa position d’intruse hiératique dont il faut gagner les faveurs. Elle retourne ainsi habilement la situation en se faisant désirer au lieu de quémander classiquement une reconnaissance de la part d’une famille patricienne.Mais tout est finalement jeu d’illusions : le stoïcisme de Manfred Huschner à l’égard de l’Histoire est illuminé par l’exemple de Thérèse Rodier. Plutôt que de vouloir changer l’ordre du monde, chacun doit d’abord trouver sa place dans le chaos du monde. Huschner est incontestablement nourri de Dostoïevski ; il a d’ailleurs consacré son mémoire de maîtrise à L’Adolescent : la négligence polie de Sir Charles vis-à-vis de Thérèse n’est pas sans évoquer celle de Versilov vis-à-vis de son fils naturel Arkadi et l’incertitude de sa paternité renvoie implicitement à la bâtardise de ce même adolescent ; la jeune femme présente du reste mutatis mutandis des aspects de la vie à la fois de la douce Sonia, mère d’Arkadi, (lorsqu’elle endosse le rôle de femme de chambre de Petra Weir et apporte toute sa compassion aux domestiques) et de l’irascible Katerina Akhmatova (lorsqu’elle dénigre dès son arrivée les oeuvres d’art de Sir Charles ou lorsqu’elle impose à Andrew la date de leur mariage) comme si elle constituait la synthèse improbable mais suggestive de ces deux personnages dostoïevskiens.
Mais surtout, le thème fondamental qui unit Huschner et Dostoïevski, c’est la recherche d’une filiation authentique. Cependant, alors que le croyant russe cherche le Père à travers le Fils, l’agnostique Huschner cherche uniquement un fils capable de lui assurer une postérité à la mesure du nihilisme contemporain. Il reprend à son compte la célèbre thèse de Freud selon laquelle l’enfant est le père de l’adulte mais il s’agit pour lui d’une quête existentielle, non d’un processus psychologique. : le fils détient, parce qu’il porte l’avenir, une vérité que le père ne peut qu’ignorer. Or, cela suppose une totale confiance dans le fils (ou d’ailleurs la fille) que le père refuse par lâcheté et par peur d’abandonner son pouvoir. S’il met le temps « hors de ses gonds » comme le dit Dostoïevski, c’est qu’il sacrifie l’avenir au caprice du passé ; sa culpabilité essentielle consiste à vouloir rogner les ailes de la génération suivante tout en lui répétant à loisir qu’il lui dresse un marchepied. Ni Andrew auquel Sir Charles rappelle subrepticement mais insidieusement qu’il l’aide financièrement, ni Thérèse qu’il considère secrètement comme une bâtarde ne sont pour lui autre chose que les faire-valoir de son ambition démesurée : régner à tout prix. Et pour cela, il lui faut réduire l’autre au même, faire de ces enfants des clones de lui-même en quelque sorte, ce qui exclut qu’ils s’unissent.

Face à lui, il y a le véritable père de Thérèse Rodier, sorte de Deus ex machina, qui n’intervient à la fin du roman que pour désembuer les yeux du lecteur le plus bienveillant qui accorderait du crédit aux interprétations délirantes du père putatif. Lui aussi était à la recherche de sa fille en étant placé dans la situation inverse de celle de Sir Charles : il ignorait où elle se trouvait sans douter un seul instant qu’elle soit sa fille et, dès qu’il l’apprend, il se précipite pour la revoir (« j’habite en France désormais et je viens d’apprendre hier seulement qu’elle était hospitalisée ici ») alors que son homologue sait bien où se trouve Thérèse mais, en dépit de son auto-persuasion, conserve malgré tout une légère hésitation sur sa paternité : « Tout cela ne repose finalement que sur une anagramme (…) Mais non, ce n’est pas possible, une telle coïncidence ! Dieu ne joue pas aux dés ! ».
En tout cas, plus que dans les autres livres de Manfred Huschner, la quête de l’enfant (fils ou fille, peu importe) est plus centrale et plus cruciale que dans les autres romans. Mais alors qu’à la fois biologiquement, historiquement et éthiquement, le parent doit s’effacer devant l’enfant, qu’est-ce qui pourrait donner un quelconque intérêt à l’hypothèse apparemment injustifiable selon laquelle l’enfant doive s’effacer devant la génération précédente pourtant appelée à disparaître avant lui ? Rien d’autre que l’intrigue, poussant au maximum de ses limites (comme on pousse un moteur ; Andrew Marsh meurt d’ailleurs en lançant son bolide à son maximum de vitesse contre un mur) un fait somme toute secondaire et insignifiant mais qui va produire une sorte d’ « effet papillon » : la lecture d’un poème, pourtant anodin, par la seule personne qui n’aurait pas dû le lire. Ce fait dérisoire conduit joue comme le véritable ressort de l’intrigue en conduisant au moins trois êtres à la catastrophe finale qui se passe de toute autre considération que sa « logique contingente » selon l’expression paradoxale d’Andrew.

Anna BARAWI