KALEIDOSCOPE 3 – ESTHER DOERRIE OU COMMENT RATER UN ROMAN

Bien des lecteurs vous le diront : Esther Doerrie est un roman riche et fort mais ennuyeux. L’intérêt romanesque y est constamment interrompu par une propension à des considérations théoriques et métaphysiques distribuées par des narrateurs qui ne sont pas de meilleur aloi pour les tenir. Passe encore pour Sir Charles dont le cynisme permanent a pour contrepoids un écheveau de réflexions destiné à justifier éthiquement le calcul qui l’inspire; mais pourquoi Andrew et Thérèse, êtres de grande sensibilité peu doués pour la théorisation, se croient-ils obligés de s’épancher si fréquemment en remarques philosophiques qui, soit paraissent hors de circonstances (comment croire qu’Andrew, épuisé par une longue journée de marche en montagne, puisse trouver l’énergie nécessaire à des méditations profondes qu’il consigne dans un journal?), soit contredisent la personnalité du narrateur (la cyclothymique Thérèse, tour à tour primesautière et mélancolique, peut certes s’interroger sur ses origines mais il est improbable qu’à partir de son lien anagrammatique avec Esther Doerrie, elle en tire une logique générale du nom propre, d’ailleurs peu convaincante) ?

Paradoxalement, les personnages les plus crédibles du roman sont ceux qui parlent le moins, autrement dit aucun des trois narrateurs. C’est lorsqu’il suggère un trait sans l’appuyer ni le dessiner que Manfred Huschner révèle le mieux la profondeur réelle d’un individu. Ainsi le cas d’Anna O. : aucun des narrateurs ne la fait parler mais chacun lui prête un geste, un sourire ou une intervention dans un rêve qui la rendent plus vivante que les exégèses savantes d’un Grégory Shark, l’ambitieux directeur adjoint de la London Library, dont l’unique apparition dans le roman consiste à pontifier sur les sources secrètement maçonniques de David Copperfield.

Mais alors qu’il disserte tel une marionnette devant un aréopage de collègues réunis chez Sir Charles, voici que la servante Anna O. entre dans le salon en tenant un plateau sur lequel sont disposées des tasses de thé : « Tous les regards glissèrent insensiblement vers la nouvelle venue dont le service se faisait cependant à pas feutrés. Mais le silence dont elle s’entourait, contrastant avec les effets de manche et la rhétorique verbeuse du directeur adjoint, imposait par contamination à l’assistance et même à la péroraison de l’orateur une voix subitement chuchotante, annulant à l’unisson une parole qui circulait entre les convives, celle qui consiste à aligner des formules abstraites et de creuses généralités.D’un simple geste de la main tendant une tasse de thé au premier convive devenu un disciple de la mystérieuse cause qu’il est prêt désormais à servir, elle subvertit, en imposant un silence passager mais total, la vocifération universelle des démonstrations dogmatiques ou des jugements lapidaires » (III, page 419). De tels bonheurs d’écriture sont cependant rares dans Esther Doerrie ; la plupart du temps, c’est l’incantation discursive sous un afflux excessif de philosophie ou de considérations théoriques qui assomment le lecteur sous des références érudites ou sous le goût de ratiocinations stériles. Or, un romancier n’est pas tenu d’être un théoricien pas plus que d’être un documentariste. La valeur d’une oeuvre d’art ne se mesure pas au nombre d’idées qu ‘elle émet. De plus, Esther Doerrie multiplie le mélange des genres : c’est à la fois un roman d’apprentissage (la première partie narrée par Andrew Marsh), un roman d’amour, un roman psychologique, un roman métaphysique (quel est le sens de la filiation?), voire ontologique (qu’engage pour un individu humain le fait de porter tel nom ? Pourquoi le patronyme de Sir Charles n’est-il jamais révélé?), un roman dramatiques, etc.

Bref, cette polyphonie dissout l’homogénéité du roman mais, comme il est lui-même un genre bâtard, il n’y aurait pas lieu de s’en émouvoir si Esther Doerrie ne souffrait pas d’une rupture de son équilibre intérieur : l’architecture du roman croule sous de beaux passages rhétoriques, certes admirablement ciselés, mais plaqués par l’auteur pour justifier avant tout ses positions personnelles.  Ainsi la défense du mariage hétérosexuel de la part de Sir Charles et, corrélativement, sa révulsion à l’égard du mariage homosexuel (qu’il accuse de conduire à terme à la légalisation de l’inceste…à l’issue d’une argumentation aussi ténébreuse que perfide – notons que c’est cette crainte d’un mariage incestueux qui le pousse à saboter le projet de mariage, pourtant hétérosexuel, de Thérèse et d’Andrew) : cette longue justification (12 pages!) qui ne correspondait d’ailleurs à aucune actualité brûlante en 2008 tant en Angleterre qu’en France lasse le lecteur le plus indulgent.

Or, cette indulgence, nous ne sommes pas disposés à la lui accorder car nous sentons trop que ce livre est finalement un plaidoyer pro domo  qui vise, à travers la figure cardinale de Sir Charles (auquel est réservé la dernière narration, la plus avantageuse comme dans une plaidoirie de tribunal), à dédouaner Manfred Huschner de sordides aveux à peu de frais, comme si une mauvaise conscience impalpable mais tenace avait tenu la plume derrière la main de l’auteur.

Jennifer CRAMSKY