WILLIAM MORRIS POLITIQUE

William Morris est bien connu, souvent pour des raisons différentes. Il fut en effet designer textile, architecte, artiste et auteur, instigateur d’Arts & Craft avec John Ruskin, et également une des grandes figures du militantisme socialiste dans l’Angleterre de la fin du 19ème siècle. Militant, il le fut dans sa vie mais aussi par ses écrits et ses conférences dont s’inspirent aujourd’hui la gauche et les militants écologistes. Autant de raisons de ne pas l’ignorer. On ne connaît en revanche en France de ses écrits que des ouvrages tels que Les arts décoratifs, leur relation avec la vie moderne et News From Nowhere. Les éditions Le Passager Clandestin ont entrepris de permettre aux francophones de redécouvrir à leur tour les écrits directement politiques de William Morris en rééditant deux textes importants : Comment nous pourrions vivre (dans une version préfacée par Serge Latouche et agrémentée de l’entretien titré Construire le « biorégionalisme », une démocratie par le bas.[1]) et La Civilisation et le travail.

La lecture de ces textes est indispensable à qui veut comprendre la pensée de William Morris, sa vision non seulement politique mais aussi esthétique. Comment nous pourrions vivre est le texte d’une conférence prononcée en 1884 dans le cadre de la Socialist League. L’auteur y expose un modèle de production (de l’industrie et de la distribution) selon de nouvelles règles dans une verve comparable à celle qui caractérise son célèbre pamphlet de Morris L’Âge de l’ersatz et autres textes contre la civilisation moderne. Il décrit notamment dans la conférence la guerre perpétuelle sur laquelle repose le capitalisme mondial. On notera quelle avance avait William Morris sur l’écosophie théorisée par Félix Guattari contre ce qu’il nommera le Capitalisme Mondial Intégré. L’auteur Anglais prononce notamment dans le texte de la conférence : « On vous a souvent dit, je le sais, que la concurrence, de nos jours règle de toute production, est une bonne chose, qui stimule le progrès de l’espèce. Mais ceux qui vous le disent, s’ils voulaient être honnêtes, devraient désigner la concurrence par son abréviation et parler de guerre. » Le texte s’appuie sur une critique précise du capitalisme industriel d’alors, lequel entretenait déjà tour à tour la hiérarchie des classes sociales, les esclavages consentis, mais aussi la guerre et plus loin la colonisation et l’exploitation de la misère dans ce qui deviendra le Tiers-Monde.

La pensée de William Morris coïncide en plusieurs points avec celle de l’Américain Henri David Thoreau, précurseur de la pensée et de la lutte écologiste. Les deux auteurs sont aujourd’hui reconnus et étudiés comme des figures inspiratrices de que l’on nomme aujourd’hui la « décroissance volontaire ». Il faut remettre aussi leur pensée dans le contexte des enseignements, novateurs à l’époque, de Darwin. La conférence constitue en outre une très belle leçon de socialisme. Elle est un témoignage du socialisme initial, désormais vaporisé et dont on retrouve les traces dans l’anarchisme contemporain.

Le second ouvrage, La Civilisation et le travail, s’inscrit dans la continuité de Comment nous pourrions vivre. Il est préfacé par Anselm Jappe, spécialiste de Guy Debord, et agrémenté lui aussi d’un autre texte de Morris, Des origines des arts décoratifs, et d’un texte sur la mondialisation signé Guy Valette. William Morris expose ici méthodiquement les principes de base pour définir le travail selon l’intérêt de chacun plutôt que selon l’intérêt d’une poignée de personnes garantissant leur privilège par l’exploitation. L’enseignement de ce texte vise à refonder les sociétés sur leurs besoins respectifs, sans le gaspi ni l’exploitation inhérents aux productions effrénées.  Il écrit comme une conclusion : « Une fois libérés de l’angoisse quotidienne de la faim, quand ils auront découvert ce qu’ils veulent vraiment et que rien sinon leurs propres besoins n’exercera plus sur eux de contrainte, les gens refuseront de fabriquer les niaiseries qu’on qualifie aujourd’hui d’articles de luxe ou le poison et les ordures qu’on nomme articles bon marché. »

Les deux livres s’insèrent dans une collection de rééditions de textes politiques emblématiques initiés par Le Passager Clandestin. Citons parmi ces références essentielles La désobéissance civile de Thoreau ou le De la servitude volontaire de La Boétie. Nous vous les recommandons vivement, vous invitant à les recommander à votre tour.

 

William Morris, Comment nous pourrions vivre, préface de Serge Latouche, Le Passager Clandestin

William Morris, La Civilisation et le travail, préface d’Anselm Jappe, Le Passager Clandestin

www.lepassagerclandestin.fr



[1] L’entretien de Christian Arnsperger « Construire le « biorégionalisme », une démocratie par le bas » est paru initialement dans Imagine demain le monde n° 80, juilet-août 2010.