PREMIÈRES MESURES RÉVOLUTIONNAIRES

 

L’ouvrage Premières mesures révolutionnaires d’Eric Hazan & Kamo ne vous a sans doute pas échappé. Paru aux éditions La Fabrique en automne dernier, il a fièrement occupé les nouveautés de nos librairies. Comme son titre l’indique (et quel titre !) l’ouvrage entend rien de moins que définir les mesures élémentaires nécessaires aujourd’hui à une révolution.

Le lecteur est d’abord mis en garde : “Nous ne proposons aucun programme, sauf peut-être celui de mettre les mains dans le cambouis et de nous pencher sur cette drôle de mécanique qu’est la révolution. » Mais l’ouvrage va bien au delà, avec comme postulat : “Tout méprisé et haï qu’il est, le capitalisme démocratique n’est pas sérieusement attaqué. On parle de le corriger, de le rendre plus juste, plus viable, plus moral, ce qui est contraire à son principe de fonctionnement – surtout depuis la « crise » dont le « traitement » repose sur les bas salaires et la précarité organisée. Nulle part il n’est question de lui faire subir le même sort qu’ont connu par le passé les régimes d’oppression, de lui donner une bonne fois congé, et pour toujours. » En prenant appui sur les révolutions passées, sur la base ce qui a fonctionné et les raisons des échecs, les premières mesures en question visent ainsi à concevoir un renversement définitif d’avantage qu’une révolte perpétuelle.

Et puisque l’appareil d’État ne sert « à rien d’autre qu’à sa propre reproduction » les auteurs explorent des questions énoncées clairement dès l’introduction : « Quels moyens mettre en œuvre afin de devenir ingouvernables et, surtout, de le rester ? Comment faire en sorte qu’au lendemain de l’insurrection la situation ne les referme pas, que la liberté retrouvée s’étende au lieu de régresser fatalement – en d’autres termes, quels moyens sont adéquats à nos fins ? ”

On sait à quel point Éric Hazan – d’abord chirurgien cardiaque, éditeur de beaux livres et aujourd’hui directeur des éditions La Fabrique – est attachée à la révolution. Il a beaucoup écrit et publié sur le sujet. Toutefois, il serait légitime d’hésiter à croire qu’une révolution puisse avoir lieu aujourd’hui dans les démocraties du capitalisme mondial. Comme l’avaient pressentis Adorno et Horkheimer et comme l’a confirmé Herbert Marcuse, il suffit aux gouvernements de permettre à leurs peuples d’accéder à quelques divertissements primaires et quelques plaisirs immédiats pour que s’éteigne en eux tout désir, faisant tarir en premier lieu le désir de révolution. La télévision, en temps que divertissement comme en temps qu’objet symbolique, génère une pensée et des comportements unidimensionnels. Pour paraphraser Herbert Marcuse « La société existante parviendra à endiguer les forces révolutionnaires aussi longtemps qu’elle réussira à produire toujours plus « de beurre et des canons » et à berner la population à l’aide de nouvelles formes de contrôle total[1]. » Nous avons bien sûr assisté à des sursauts démocratiques comme Occupy Wall Street. Mais lorsqu’en France des masses descendent dans la rue pour faire valoir leur voix c’est plus souvent pour demander moins de droit, moins de liberté et en conséquence d’avantage de relégation : manifestations contre les droits des homosexuels, contre les droits de certaines minorités ethniques, contre le droit à l’avortement, et en même temps manifestation des « bonnets rouges » pour le droit de polluer librement et pétition dites des « 343 salauds » pour la prostitution. C’est la France réactionnaire qui manifeste. Ainsi les colères telles que celles exprimées dans le pitoyable « jour de colère » ne font que montrer l’efficacité du système plus qu’elles ne l’effritent. On ne milite plus pour la paix ni la liberté mais pour l’ordre. La révolution, au contraire, consiste à rompre avec l’ordre établi.

Néanmoins, l’ouvrage souligne un point encore trop peu évoqué hors des seuls milieux intellectuels et sur le terrain des luttes sociales et écologistes les plus radicales : ce que nous vivons n’est pas une crise de la finance mais une crise du consumérisme. C’est par exemple le constat que fait Bernard Stiegler. La croissance économique perpétuelle est une idéologie d’avantage qu’une règle immuable. C’est une idéologie à laquelle adhèrent autant les partis de gauche que les partis de droite et d’extrême-droite. Or, on sait ce qu’elle coûte en misère et en délabrement. L’expansion continuelle de l’homme et l’accroissement de son activité productrice induisent la raréfaction des matières premières pour lesquelles on part à la guerre et le saccage des conditions même de la vie biologique. La planète ne sera peut-être pas viable dans quelques générations seulement si nous ne mettons pas un terme à notre expansion et à notre production. Le confort des uns se fait aussi sur le malheur du tiers-monde dans une misère à faire pleurer les pierres. Pour ces raisons, une gauche qui veut l’être vraiment aujourd’hui ne peut pas ne pas intégrer une profonde réflexion écologiste. De même, et plus vrai encore, un réel parti écologiste ne peut être qu’anticonsumériste, soit à gauche de la gauche.

L’ouvrage intègre cette critique. Aussi pointe t-il des exemples tels que Marinaleda, Tarnac ou la résistance à Notre-Dame-des-Landes aujourd’hui. Il défend des productions à l’échelle locale, contrecarrant les lois du marketing mondialisé. Les premières mesures révolutionnaires préconisent un système différent de tous ceux qui l’ont précédé dont la production ne soit pas la finalité. C’est une condition nécessaire. Et pour ces raisons précises, Premières mesures révolutionnaires est un livre courageux.

Quels rapports entre l’art la révolution ? Quels rapports entre l’architecture et la révolution ? La plupart des lecteurs de Dust Distiller le savent bien. Tous les champs de production symbolique (philosophie, arts, sciences…) sont des champs de transformation du monde, de dépassements par la pensée. Il nous faut semer et faire germer les graines du changement, ou autrement dit comme le propose ce livre, d’inciter à « mettre les mains dans le cambouis ».

 

Eric Hazan & Kamo, Premières mesures révolutionnaires, La Fabrique éditions

www.lafabrique.fr



[1] Herbert Marcuse, L’Homme unidimentionnel, éditions de Minuit, Paris 1968.