MEHDI BELHAJ KACEM : INESTHÉTIQUE ET MIMESIS

Mehdi Belhaj Kacem

Inesthétique & Mimesis : Badiou, Lacoue-Labarthe et la question de l’art

Lignes, 2010

Inesthétique & Mimesis est l’avant dernier ouvrage de Mehdi Belhaj Kacem précédant Après Badiou. Je profite du lancement de Dust Distiller pour revenir donc non pas sur le dernier mais l’avant dernier ouvrage, à mon sens décisif sur la notion d’inesthétique.

L’étude prend source dans deux conférences respectivement sur Alain Badiou et sur Philippe Lacoue-Labarthe. C’est en priorité la première conférence qui nous intéressera ici. Nous l’aurons compris, elle prend pour point de départ la théorie de l’inesthétique pensée par Alain Badiou dans son Petit Manuel d’inesthétique (1). Lignes, l’éditeur du présent ouvrage, a par ailleurs publié plusieurs ouvrages de Badiou dont le tout récent Sarkozy : Pire que prévu / Les autres : prévoir le pire, septième volume de la série « Circonstances » (2). C’est donc sur le constat d’échec du critère de la “beauté” comme jugement dans l’art contemporain que débute l’ouvrage. La notion de beauté déployée à travers l’histoire de la philosophie s’est trouvée mise à mal successivement par la modernité, ses avant-gardes et la période contemporaine. Mehdi Belhaj Kacem rappelle le retard, sinon l’impuissance, de la philosophie a analyser l’art contemporain : “L’art contemporain est l’assomption négative de l’effondrement architectonique de l’esthétique, et n’a aucun besoin de la philosophie pour le tenir a bout de bras dans sa tache infinie de déconstruction de l’esthétique”. C’est non pas avec la philosophie mais avec la critique d’art que l’art contemporain a construit sa pensée. Autrefois genre littéraire, la critique occupe ce terrain en cela qu’elle théorise telle démarche ou telle pratique autant qu’elle livre elle aussi – du moins pour quelques talentueux, ne désespérons pas – des « concepts ».

Dans le premier texte encore, sur Badiou, Mehdi Belhaj Kacem confronté au potentiel inesthétique de l’art moderne et contemporain analyse brièvement quel peut être aujourd’hui le beau. A cette notion répond aujourd’hui est le kitsch. Le philosophe mentionne par exemple Jeff Koons. Chacun pourrait de droit rétorquer que le beau s’adressant à l’esprit là où le joli s’adresse à l’œil, l’analogie du beau et du kitsch est par nature contestable. Il n’en est pas moins tristement indéniable qu’un large pan de l’art contemporain a cédé au kitsch dans sa quête à la fois de l’effet et de la séduction rétinienne. Après avoir longtemps été « exposé au rejet » (3) l’art contemporain se veut tendance autant qu’il cultive une impertinence de bon aloi. La phrase de Thomas Bernhard – je prends la liberté de la citer ici – ne perd rien de son actualité : “Allez aux expositions, on ne vous montre que le summum du kitsch et la sentimentalité la plus répugnante.” (4)

A travers Lacoue-Labarthe dans le second texte, l’auteur décortique Schelling, Nietzsche et Heidegger. Il expose en détail son constat – énoncé dès le premier texte – selon lequel la Modernité inesthétique remonte non pas au 19ème siècle mais à Sade, c’est à dire à la Révolution (Française de 1789). Avec Sade la lecture devient une épreuve, le propos est aussi brillamment exprimé qu’insoutenable. C’est dans cette difficulté que résulte l’esprit de la Modernité qu’on retrouvera chez Manet, Picasso et les avant-gardes jusque Fluxus. Ce que trouve Medhi Belhaj Kacem chez Sade et en quoi s’exprime pour lui la Modernité c’est la notion du Mal. Il ne s’agit par contre plus du Mal dénoncé et exorcisé à la manière de Bruegel mais du Mal revendiqué.

La Modernité d’hier et d’aujourd’hui c’est la terreur.

Jérôme Lefèvre

Mehdi Belhaj Kacem

Inesthétique & Mimesis : Badiou, Lacoue-Labarthe et la question de l’art

Lignes, 2010

(1) : Alain Badiou, Petit Manuel d’inesthétique, Seuil, Paris, 1998

(2) : Alain Badiou, Sarkozy : Pire que prévu / Les autres : prévoir le pire, Circonstances 7, Lignes, 2012. L’ouvrage peut être lu comme une continuité du De Quoi Sarkozy est-il le nom ?, Circonstances 4, du même auteur. Lignes, 2007.

(3) : Je fais ici référence à Nathalie Heinich qui a traduit la faible adhésion remporté par l’art contemporain auprès du public non initié dans son ouvrage L’Art contemporain exposé au rejet, Jacqueline Chambon, 1998.

(4) : Thomas Bernhard, Maîtres Anciens, Gallimard, 1988.