POLITIQUE : LA CULTURE A L’ŒUVRE

Pendant des semaines, les candidats à l’élection présidentielle en France se seront succédés, chacun vociférant et gesticulant, créant ensemble le grand spectacle du match médiatique de circonstance. La droite n’y croyait plus elle-même, consciente de la manière dont semblait déjà être perçue son bilan, la voilà pourtant dans le peloton de tête. La presse s’enthousiasmait depuis des semaines à l’idée de pouvoir enfin annoncer quelle serait la « révélation » de la campagne de 2012. Dimanche 22 avril, nous l’avons tristement découvert.

I.
Le fait qu’une figure de gauche apparaisse en tête ne doit pas faire oublier la majorité d’une droite douteuse placée juste derrière. Quelle est donc cette France qui vote en faveur de l’extrême droite, cette France pleutre qui ne dit pas son nom et qui déploie sa haine chaque fois que les urnes lui donne la possibilité de le faire ? Quelle est cette France du repli sur soi ? Est-elle à ce point tombée en ignorance ou bien a t-elle cédé à l’idiotie ?
Gilles Deleuze écrivait « le néo-fascisme est une entente mondiale pour la sécurité, pour la gestion d’une « paix » non moins terrible, avec organisation concertée de toutes les petites peurs, de toutes les petites angoisses qui font de nous des micro-fascistes, chargés d’étouffer chaque chose, chaque visage, chaque parole un peu forte, dans sa rue, son quartier, sa salle de cinéma. » Je veux croire comme lui que l’opinion s’est laissée instrumentaliser par ses petites peurs, les mêmes qu’on lui a inculqué et qui sont destinées à détourner le regard des véritables enjeux. Cette France qui s’est exprimée encore un 22 avril et dans laquelle nous ne nous reconnaissons plus s’est exprimée sans la pensée.

II.
Quand de telles idées s’expriment si massivement, quelle qu’elles soient, il ne convient en effet pas de les ignorer ni de les rejeter mais de s’interroger sur les causes de leur fondement.
Les idées ne se volent pas, elles s’empruntent. Une idée reprise est une idée partagée. Ainsi en puisant autant dans l’extrême droite, Nicolas Sarkozy en a très largement banalisé les idées. Le travail de sape du jugement individuel mené ces cinq dernières années a largement contribué à faire croître si dramatiquement le score du front national. En écartant leurs lecteurs et leurs spectateurs des vrais débats, la presse elle aussi a largement contribué à l’ignorance. La France ne croit plus en l’Europe, pas plus qu’elle croit en l’égalité ou en la fraternité. Elle se retranche derrière ses portes et regarde ses pieds. La peur de l’islam – principal fer de lance du parti d’extrême droite – est largement partagée non pas seulement par les sympathisants du parti d’extrême droite et par ceux qui s’en inspirent mais également sous-jacente dans l’ensemble de la population. A mesure que les idées abjectes s’enracinent, l’opinion publique s’isole et consent.
La démocratie est en crise quand l’opinion est manipulée et instrumentalisée. La démocratie est en panne quand les intérêts privés économiques et financiers dictent les règles des gouvernements.

III.
Nous devons y mettre un terme.
Juste après les résultats du second tour des élections présidentielles de 2002, Jean-Claude Milner publiaitY a t-il une vie intellectuelle en France ? Dans l’ouvrage, Milner étudie la place des intellectuels en France à la suite de plusieurs changements de son histoire récente. 10 ans plus tard et dans un contexte comparable la question reste ouverte. Ne soyons pas les « roquets de compagnie » de cette majorité pour reprendre l’expression de Milner. 
Les intellectuels, artistes, professionnels de l’art, de la culture et citoyens que nous sommes, nous nous devons de résister. Les positions que nous occupons peuvent nous permettre d’essayer de vaincre la peste de la xénophobie, du repli sur soi et des iniquités sociales de tous ordres banalisées ces dernières années. Il nous faut faire la plus mauvaise publicité qui soit possible de ce repli sur soi et de ce système économique qui tue par l’exclusion à présent même ses « mauvais élèves » du sud de l’Europe. Car ne nous le cachons pas, c’est précisément ce système qui est la racine de la haine des uns contre les autres.
A nous, passeurs que nous sommes, de nous impliquer en qualité d’individus et de citoyens dans nos œuvres, de susciter la réflexion et le regard critique non plus sur notre art mais aussi sur le contexte dans lequel il évolue.
Nous devons utiliser les mêmes armes, à savoir les idées, et les faire partager. Nos armes sont les livres, les expositions, les articles, les conférences, les universités, les concerts, les salles de cinéma, les quartiers ou le bâtiment pour l’architecte. Les œuvres sont des véhicules. La création va inventer des manières de dire à quel point notre idée du vivre ensemble est opposée à la leur. Nous devons nous faire les objecteurs de la fabrique de ce consentement en même temps que les résistants à leurs idées.

A nous d’affirmer que la culture est, maintenant plus que jamais, force de contestation et de non renoncement.

Jérôme Lefèvre
et la rédaction de Dust-Distiller