La Chronique d’Alexandre Castant : Waiting for Another Coming, Martin Dammann

Chaque mois, la chronique Arts, photographie, vidéo, son… d’Alexandre Castant. Chronique de janvier ? Waiting for Another Coming au Château Ujazdowski, Centre d’art contemporain de Varsovie ; Martin Dammann à la Galerie In Situ, Paris

C’est une variation artistique sur les relations historiques, géopolitiques, et, la sémiologie politique entre la Lituanie et la Pologne que propose l’exposition Waiting for Another Coming (Château Ujazdowski – Centre d’art contemporain de Varsovie). Pourquoi un tel sujet ? Car il est d’abord et fondamentalement historique. Les relations entre la Pologne et la Lituanie ayant été, l’une et l’autre, intimement liées au fil du temps. Unie pendant près de quatre siècles à la Pologne, la Lituanie cesse toutefois d’exister politiquement en 1795 après les trois partages de la Pologne par la Russie, la Prusse et l’Autriche, à la fin du XVIIIe siècle. À la sortie de la défaite allemande de 1918, la Lituanie redeviendra polonaise avant d’être annexée, en 1944, par l’Union soviétique ainsi que, différemment, la Pologne, après Yalta, fera également partie du bloc de l’Est. En 1990, elles trouveront toutes deux leur indépendance sur fond, évidemment, d’effondrement du mur de Berlin et de nouvelle économie, partageant à nouveau, mais cette fois autrement, un même destin européen, passionnel et souvent contrarié. C’est néanmoins le présent qu’interroge, maintenant, l’exposition Waiting for Another Coming et la certaine indifférence mutuelle qu’entretiennent, l’un pour l’autre, actuellement, ces deux pays. En réunissant pour cela de jeunes artistes lituaniens et polonais (la plupart d’entre eux sont nés dans les décennies 1980 ou 1990), dans une exposition, présentée en deux volets sensiblement différents, d’abord à Vilnius puis à Varsovie, et, en inscrivant Waiting for Another Coming dans le sillage des travaux de Michel Foucault sur l’hétérotopie (in Des espaces autres, 1967), les trois commissaires de l’expositions, Anna Czaban, Jarosław Lubiak et Ūla Tornau définissent ainsi, avec autant de modestie que de pertinence et d’efficacité leur projet : « L’art contemporain, considéré comme un langage global d’échanges symboliques, est le parfait outil pour une appréciation mutuelle des positions actuelles de ces pays voisins, et, pour explorer ce qu’ils ont en commun derrière les troubles de leurs relations passées problématiques ». En résulte une exposition d’une grande complétude, c’est à dire que sont associées avec finesse une certaine idée de l’Histoire – son amplitude et sa déconstruction – et de stimulantes inventions formelles qui, tout en prenant cette première pour fond autobiographique, la dépasse dans une recherche plastique hétérogène.

Jokūbas Čižikas, Robertas Narkus, The Race, 2015, video. Photographie : Andrej Vasilenko (Waiting for Another Coming, Château Ujazdowski, Centre d’art contemporain de Varsovie, 2018-2019).

Jokūbas Čižikas, Robertas Narkus, The Race, 2015, video. Photographie : Andrej Vasilenko (Waiting for Another Coming, Château Ujazdowski, Centre d’art contemporain de Varsovie, 2018-2019).

Arborescence politique
L’exposition se diffuse, arborescence en expansion telle un arbre, avec des propositions aussi différentes qu’imbriquées les unes dans les autres à l’instar de l’espace, le groupe et la communauté, le marché libéral. Ainsi les notions de paysage, de territoire et de frontière sont celles que l’on retrouve aussi bien, filmées d’en haut par un drone comme à perte de vue dans la vidéo The Race (2015) de Jokūbas Čižikas et Robertas Narkus, que dans la lande de Viktorija Rybakova, Geography of Senses, magnifique pièce ouverte à l’observation et au perceptif : terre éventrée, augmentée de verre fluorescent et d’inscriptions murales (2018). Or de cette variation sur l’idée de terre à observer (forcément géopolitique) en découle une autre sur celle de symbole à l’instar de celui de Varsovie – la sirène – également présent dans The Race à travers les plans filmés d’une fête privée où une danseuse, en sirène donc, se roule à terre ou, plus explicitement encore, dans Sirenomelia de Emilija Škarnulytė (2018). Dans cette dernière œuvre, lituanienne comme la précédente, la sirène y devient une forme phosphorescente dans une eau à la limite du noir profond. À cet égard (géopolitique des deux pays : leurs métaphores), une pièce fait la synthèse de telles perspectives (Twin Sisters de Małgorzata Goliszewska, 2014) par le biais de la figure des sœurs jumelles « astrologiques » que l’artiste a pu trouver à travers le monde – de l’Indonésie à Israël – puisque, symboliquement, ce sont, en fait, des femmes qui ont en partage la même date de naissance. Une communauté est-elle née ? C’est l’une des questions posées avec insistance par l’exposition et elle se décline de plusieurs façons. Screen Tests de Darius Žiūra est un dispositif interactif, un studio luminescent, dans lequel les spectateurs doivent se laisser photographier, appartenant dès lors à une œuvre commune et sans fin.

Rafał Dominik, Selfie couple, 2018, 3D-printed sculpture. Photographie : Andrej Vasilenko (Waiting for Another Coming, Château Ujazdowski, Centre d’art contemporain de Varsovie, 2018-2019).

Rafał Dominik, Selfie couple, 2018, 3D-printed sculpture. Photographie : Andrej Vasilenko (Waiting for Another Coming, Château Ujazdowski, Centre d’art contemporain de Varsovie, 2018-2019).

Mais cela pourrait être aussi la communauté des corps de synthèse, asexués ou dématérialisés… Celle des post-dessins, des sculptures 3D ou des vidéos numériques, conçus à partir d’images pop de Rafał Dominik, celle des formes cosmiques et flottantes de Planet of Human Bodies de Julijonas Urbonas (2018), ou encore, et non sans humour, celle d’un mélange de personnages, issus de La Planète des singes ou de figurines de Paul McCarthy, dans la vidéo Day de Duonis Donatas Jankauskas (2006). Toutefois cette communauté à venir n’est-elle pas, aussi, celle des dangers contemporains avec la vidéo Under the Flag de Artūras Raila (1999-2000), ou, tout à fait différemment, avec les portraits de villes de Kristijonas Naglis Zakaras ? Dans Under the Flag, d’abord, Artūras Raila a filmé, en Autriche tandis que Jörg Haider prenait le pouvoir (préfigurant ainsi les populismes européens contemporains), les commentaires, sans détours et terrifiants, d’un groupuscule lituanien néo-nazi sur la vie quotidienne, à Vienne, pendant cette période électorale. Ensuite, les portraits des villes d’Amsterdam, de Vilnius ou de Varsovie, faits par Kristijonas Naglis Zakaras en 2013-2018, sont, en réalité, des livres de descriptions de personnes recherchées par la police au jour, arbitrairement, choisi par l’artiste. Ces informations, dont Kristijonas Naglis Zakaras a pu incroyablement s’emparer, donnent une impression étrange de monde sous contrôle permanent qui, en même temps, prend l’eau de toute part.

L’espoir même
Reste, pour conclure cette approche (plastique) d’une réflexion sur la communauté à venir, la plus dramaturgique des pièces, celle du Studio Spongé (Kipras Dubauskas, Eglė Razumaitė, Vytautas Juozėnas), Down to Earth (2018) qui traverse la mémoire sensible du monde. Un jeune homme polonais y part en Lituanie sur les traces du poète Jan Kochanowski qui fut son aïeul, et, de sa famille sur laquelle pèserait une malédiction. Il rencontrera sur sa route des paysans, des situations étranges, des fantômes, des gestes, des objets, un cimetière, des animaux (le corbeau noir qui se retrouve, par ailleurs, dans les armoiries familiales), des routes, des sans-abri et des notables (champ/contre-champ), et, enfin, des militaires dans un accident qui lui coûtera la vie. Down to Earth, malgré une fin un peu attendue, est un joyau d’émotion dont la matière filmique (évoquant les archives des films super 8) comme l’autobiographie, la mélancolie et le travail sur la mémoire citent avec justesse l’œuvre importante, essentielle en l’occurrence, de Jonas Mekas… Il n’en demeure pas moins que, s’il y a une raison à chercher pour comprendre ce monde déliquescent, elle sera, inévitablement, à trouver du côté d’une critique de l’hyper-libéralisme dans les pièces de Nomadic State (Karolina Mełnicka et Stach Szumski) Prospect Revenge et  Free Export (2018). Du commerce international à la symbolique des monnaies, ces œuvres font feu de tout bois pour critiquer, avec un humour potache inspiré, avec énergie et conviction, le monde capitaliste et ses « non-lieux commerciaux » avec lesquels leur génération d’artistes, polonais ou lituaniens, a grandi. Mais, dès lors, où est la sortie du labyrinthe ? Chacun trouvera midi à sa porte dans Waiting for Another Coming… Et le son est une de ces issues ! Il est en effet passionnant de voir comment, dans une exposition aussi politiquement critique et engagé, le son est présent ! Sous forme de pièces sonores (Technoshaman de Jokūbas Čižikas, 2018 ; The Non-Returning Point de Bartosz Zaskórski, 2018), ou d’installations où guitares, vinyles et ampli procèdent d’une réflexion sur le monde renversé du Chaos dans Entropy/Che Fare ? de Dainius Liškevičius (2018). Le sentiment d’urgence n’y est certes pas réglé, encore moins seulement dénoncé, mais il y est au moins transcendé.

Martin Dammann, Vue de l'exposition Abstieg, Galerie In Situ – Fabienne Leclerc, Paris. Courtesy de l’artiste et Galerie In Situ – Fabienne Leclerc, Paris  © Thomas Lannes.

Martin Dammann, Vue de l’exposition Abstieg, Galerie In Situ – Fabienne Leclerc, Paris. Courtesy de l’artiste et Galerie In Situ – Fabienne Leclerc, Paris
© Thomas Lannes.

Oxymores de Martin Dammann
C’est une exposition dont la résolution est en quelque sorte à la fin : les planches sur lesquelles Martin Dammann réalise de séduisantes aquarelles – de grand formats – clôturent, au bout d’un couloir, Abstieg à la Galerie In Situ (à titre informatif, Martin Damman, artiste allemand né en 1965 et vivant à Berlin, a, par le passé, travaillé à partir de photographies de guerre). L’exposition Abstieg commencerait donc par la fin et c’est un signe. Car tout y fonctionne en miroir et, depuis son titre qui signifie « Descente », en contradictions métaphoriques. En effet, dans les aquarelles saturées, taches en expansion, coulures délavées, composées par Martin Dammann, les corps semblent plonger vers le haut, s’élever vers le bas… En outre, si l’aquarelle explore d’ordinaire l’évanescence, l’effacement ou la disparition, ici, elle creuse la profondeur, joue du trop plein, affine l’étouffement du sujet par une recherche chromatique qui, dans cet effet toujours inversé, semble sans fin. Dès lors, quand au regard de cette saturation des images et de leur point mental d’origine, apparaît le vide incandescent des supports sur lesquels les aquarelles d’Abstieg ont été faites, cette exposition en forme d’énigme se résout en partie. Leur épure seulement constituée de traces, d’empreintes (la photographie ?), fait se renverser l’exposition Abstieg sur elle-même pour donner, pour code à ses œuvres, celui d’un imaginaire bouleversé. À tel univers, hyper-colorisé, obsessionnel et clos, lynchéen en diable, et plus particulièrement encore à l’impressionnante série de dessins – traits touffus de crayon – intitulée Suchen (Recherche), il est alors possible d’associer la figure du « dru » que le linguiste Émile Benveniste avait analysée comme celle du jet, du saillant, du puissant et d’y voir, dans Abstieg, une métaphore de l’espace imaginaire, de ses reflets et ses effets déroutant d’image.

Alexandre Castant

Waiting for Another Coming (25 octobre 2018-27 janvier 2019), Château Ujazdowski, Centre d’art contemporain, Jazdów 2, 00467 Varsovie (Pologne)
http://u-jazdowski.pl/

Martin Dammann, Abstieg (8 décembre 2018 – 2 février 2019) Galerie In Situ – Fabienne Leclerc (catalogue de l’exposition édité par la galerie avec un texte de Amélie Lavin), 14, Boulevard de la Chapelle, 75018 Paris
www.insituparis.fr

Remerciements : Véronique Pittolo, Iwona Tokarska-Castant.

A noter différents rendez-vous en Normandie avec Alexandre Castant 

Alexandre-Castant-FRAC-Caen