La Chronique d’Alexandre Castant : Emma Dusong, Julie Béna

Chaque mois, la chronique Arts, photographie, vidéo, son… d’Alexandre Castant. Chronique de mars ? La Voix libre d’Emma Dusong à la galerie Les Filles du calvaire ; Anna & The Jester dans La Fenêtre d’Opportunité de Julie Béna au Jeu de Paume, Paris

Après avoir réalisé, précocement, une œuvre vidéo remarquée au début des années 2000, Emma Dusong s’est intéressée au son, pour ainsi dire, au chant, plus particulièrement à la voix comme médium, son mouvement, sa hauteur et sa transparence, entre présence et absence, distance et disparition, par goût du risque, précise l’artiste, de la prise de risque. La voix libre, exposition à la galerie Les Filles du calvaire, fait en quelque sorte le point sur cette dernière pratique. Aérienne, légère, évanescente, la voix – libre, c’est-à-dire ouverte, comme le titre de l’exposition le manifeste – est en effet présente à travers trois pièces : Classe, L’Observatoire, Et O. Expérimentée, déclinée de différentes façons (chant, mot, vidéo), la voix s’inscrit dès lors dans la perspective plasticienne que les arts sonores, de Kristin Oppenheim à Susan Philipsz, ont ouvert ou explorent avec un médium entre souffles, murmures, mots, chants, appréhendés comme couleurs et lumières : l’espace, ses limites invisibles, des sculptures immatérielles.

Emma Dusong, La voix libre, 2019. Vue de l’exposition Galerie Les Filles du calvaire.

Emma Dusong, La voix libre, 2019. Vue de l’exposition Galerie Les Filles du calvaire.

Ainsi Classe (2012) se compose d’un mobilier en bois de salle de classe (qui renvoie, de façon troublante, à celle de Zéro de conduite de Jean Vigo), installation/sculpture dont le bruit des pupitres mécanisés s’exerce, tel le coup sec de la règle, avec une autorité qui est, aussi, celle du savoir et son issue : la liberté que la connaissance permet de conquérir (l’un des enjeux, thématiques, de cette pièce pour l’artiste). En outre, dans une performance à laquelle Emma Dusong donne, plus généralement, le nom de déclenchement, l’artiste y chante, ponctuellement, en même temps que ses mains tentent d’échapper aux coups secs des pupitres qui, dans une lumière orangée, ocre, auratique, se ferment brusquement. Puis, lorsque Classe s’éteint une autre œuvre commence, L’Observatoire (2017). Cette fois, après la diffusion d’une suite de murmures comme coagulés, l’artiste pose ou plutôt récite des questions, un flux de questions qu’elle consigne par écrit au quotidien, et qu’elle restitue, ici, dans une œuvre sonore où la voix, enregistrée maintenant, apparaît comme un flux, enveloppe de mots qui s’étendent, élastiques, dans l’espace… Or, la voix d’Emma Dusong est diffusée en même temps que, dans l’ouverture de l’étage de la galerie, une projection d’images de nuages a lieu, des nuages tel un paysage inventé, et, qui sont le reflet inversé du puits de lumière de la galerie Les Filles du calvaire… Un ciel projeté vers le bas ? Les nuages comme autre figure donnée aux mots, aux questions, à la voix, au son… On se souvient alors d’Alfred Stieglitz qui, ayant réalisé sa fameuse série photographique des Équivalences des nuages, dit, ou cherche à ce qu’on en dise, « C’est de la musique ! » (ce que fera d’ailleurs le compositeur Ernest Bloch).

Emma Dusong, La voix libre, 2019. Vue de l’exposition Galerie Les Filles du calvaire.

Emma Dusong, La voix libre, 2019. Vue de l’exposition Galerie Les Filles du calvaire.

Dans L’Observatoire, les carnets d’Emma Dusong consignant ces questions sont également exposés, ouverts, scellés, ils montrent en partie ces mêmes interrogations, manuscrites, calligraphiées avec soin, bouclant ainsi ce cycle d’interrogations, vocales et sonores, de mots. Enfin, une troisième œuvre approche la voix dans La Voix libre, Et O (2019), vidéo réalisée par Emma Dusong à la Maison Bernard, située dans les Alpes-Maritimes, une villa avec vue sur mer, et, à l’esthétique organique conçue entre 1975 et 1989, par l’architecte « habitologue » Antti Lovag. D’une lumière diurne, méditerranéenne, à la tombée de la nuit, l’artiste se promène (Emma Dusong semble tourner en rond dans cette maison de la sphère et de la rotondité), et, chante précisément une ronde, un phonème en forme de cercle sonore … « O ». Vêtue d’une robe monochrome rouge, plissée, de Issey Miyake, comment ne pas penser alors à Camille qui marche, elle aussi dans un habit monochrome, sur le toit de la villa (ocre) Malaparte, dans Le Mépris de Jean-Luc Godard ?

Emma Dusong, Et O, 2017, œuvre sonore in situ à déclenchement, paroles, voix et composition Emma Dusong. Collection Maison Bernard.

Emma Dusong, Et O, 2017, œuvre sonore in situ à déclenchement, paroles, voix et composition Emma Dusong. Collection Maison Bernard.

Inverser les langages
Dans Et O, précise l’artiste, « je confie mon chant à l’espace et au temps ». Habiter le monde par la voix est une logique dont le chant comme la parole et ses sonorités, ces corps invisibles hors du corps, ont souvent été les vecteurs : or, dans La voix libre, cette logique est aussi celle du mot. De ce point de vue, L’Observatoire reste une œuvre significative, faite de questions, de langage, d’un travail de copiste (l’artiste y collecte des interrogations, les siennes mais aussi celles posées par son entourage), pour composer un livre sonore, virtuel et invisible, évanescent dont les carnets exposés, dans La voix libre, soulignent la présence immatérielle possible (ne dit-on pas, remarque Emma Dusong, composer une page comme on le dit d’une musique ?). Quant à Et O, n’est-ce pas une variation sonore sur la lettre « O » ? Elle traverse l’architecture (organique, des bulles), la promenade de l’artiste (en boucle, elle dessine un rond), le monochrome rouge de sa robe dans une maison ocre (à cinq reprises au moins, un « o »), le phonème de l’ « eau » … L’analyse d’Histoire de l’œil de Georges Bataille par Roland Barthes, dans La Métaphore de l’œil, ne semble pas si loin, le signe y circule, prolifère … À une lettre près, à un son près, le signe s’inscrit dans le visible, le lisible, le sonore, l’utopie des signes … Le titre de l’exposition nous renseignait d’ailleurs, à ce sujet, est-ce La voix libre, ou comme le remarque Loïc Le Gall dans son introduction à l’exposition, La voie libre ? ou encore La voix livre ? À une lettre près, souvent, cette œuvre bifurque, une lettre, donc le mot qui devient matière sonore et plastique, et, ce faisant, crée une friction avec sa propre immatérialité, une potentielle fiction … Dans une œuvre antérieure (Ta voix, 2013), Emma Dusong exploite des taies d’oreillers, leur son potentiel en produit une métaphore de l’inconscient, le langage y est à l’œuvre comme un secret, à écouter entre l’éveil et le rêve (sommeil, silence et voix). L’exposition La voix libre, qui explore aussi le langage, ses lettres et ses mots, ses silences et ses sonorités, entre deux mondes (entre le jour et la nuit de sa scénographie) le dit autrement dans la pièce L’Observatoire : il fallait inverser les nuages.

Julie Béna, Anna & the Jester in Window of Opportunity, 2019, Vidéo. Coproduction : Jeu de Paume, CAPC musée d’art contemporain de Bordeaux et Museo Amparo, Puebla. © Julie Béna et Galerie Joseph Tang.

Julie Béna, Anna & the Jester in Window of Opportunity, 2019, Vidéo.
Coproduction : Jeu de Paume, CAPC musée d’art contemporain de Bordeaux et Museo Amparo, Puebla. © Julie Béna et Galerie Joseph Tang.

Nouvelles du monde flottant
C’est dans le cadre de Satellite 12 du Jeu de Paume intitulé Le Nouveau sanctuaire, programme de recherche de Laura Herman qui propose des réflexions d’artistes sur l’espace, l’architecture, l’environnement, sur vivre et percevoir dans les nouveaux lieux qu’ils constitueront, que Julie Béna présente la vidéo d’animation 3D Anna & The Jester dans La Fenêtre d’Opportunité. Conte virtuel, chromatisme scintillant du numérique, onirisme de science-fiction, transparence d’un futurisme en 3D participent de la texture brillante, organique et plastique de ce film du futur. Artiste des temps et des espaces parallèles, que mettent en scène les fictions qu’elle invente, Julie Béna conçoit, dans Anna & The Jester dans La Fenêtre d’Opportunité, un personnage multiple, baroque, composé de son double (Anna) et d’une figure du fou du roi (The Jester), entre Arlequin et marionnette aussi, création célibataire d’ordinateur, avatar encore. Un verre se casse, vole en éclats et l’histoire commence … Celle d’un monde à venir et nous y projetant, sa critique de la transparence architecturale, temporelle et cosmique où des êtres déréalisés, asexués, cellulaires se rencontrent et se perdent dans son espace virtuel, visible et invisible à la fois, où des formes historiques semblent pourtant apparaître, comme un repère possible, dans le néant des algorithmes (verre duchampien, lèvres de Man Ray, formes molles de Salvador Dali, voix kubrickienne de 2001 …). À ce futur inhospitalier – d’Anna & The Jester dans La Fenêtre d’Opportunité -, à ce monde à venir d’une transparence bizarrement sans magie, où se perdre et se dissoudre dans des miroirs infinis coule de source, et demeure sans appel, la recherche graphique sur la lettre et le mot à l’écran, la présence malgré tout des quatre éléments, les diffractions d’une lumière spectrale et la création sonore galactique de Simon Kounovsky donnent, heureusement !, de l’air. Un objet singulier, donc, entre tristesse et poésie, horreur et douceur, vide, effroi, millénarisme, émerveillement.

Alexandre Castant

Emma Dusong, La voix libre (26 janvier-23 février 2019), Galerie Les Filles du calvaire, 17, rue des Filles-du-Calvaire, 75003 Paris
https://www.fillesducalvaire.com/

Julie Béna, Anna & The Jester dans La Fenêtre d’Opportunité (12 février-2 juin 2019), Jeu de Paume,
1, place de Concorde, 75008 Paris
http://www.jeudepaume.org/index.php?page=article&idArt=3389
http://www.capc-bordeaux.fr/programme/julie-bena