KALÉIODOSCOPE 1 – UNE IDENTITÉ FRAGMENTÉE

Note à l’intention du lecteur :

Le texte qui suit, Une identité fragmentée, est une partie d’un roman intitulé Kaléidoscope, lequel sera pésenté à travers une succession de 60 articles attribués à une dizaine de critiques fictifs (tels Larry Smith pour ce premier, de même que Laszlo Ferragus ou Jennifer Cramsky), d’un roman fictif intitulé Esther Doerrie. Publiés dans Dust Distiller chaque mois, ces textes se répondront, invitant le lecteur à reconstituer, à la manière d’un puzzle, le roman qu’il ne connaît qu’à travers les compte-rendus des critiques. À la fin de la lecture des 60 articles, chacun des lecteurs pourra se représenter à sa manière le roman Esther Doerrie et obtenir à peu près le même texte qu’un autre lecteur…

 

UNE  IDENTITÉ FRAGMENTÉE

Esther Doerrie est un roman de Manfred Huschner moins énigmatique qu’il n’y paraît et qu’il ne voudrait l’être. Sa construction polyphonique, assez commune de nos jours, semble appeler la discontinuité du récit et obliger le lecteur à des contorsions acrobatiques pour en rétablir le fil conducteur. Pourtant, si des pièces du puzzle sont bien manquantes, et l’invite à les façonner sans jamais être certain que l’emboîtement sera ad hoc, le nombre de celles-ci n’est pas si grand qu’il ne permette de donner une unité approximative au texte; d’ailleurs, les « trous » ne lui sont-ils pas aussi nécessaires qu’à la vie ou à la mémoire pour s’oxygéner et trouver un équilibre ? Trois récits, écrits chacun à la première personne et chronologiquement ordonnés, composent ce roman : dans le premier, un jeune londonien, Andrew Marsh, raconte un douloureux périple consistant à refaire le « chemin Stevenson » entre Monestier -sur- Gazeille et le Mont Lozère (où il s’arrêtera) afin d’oublier un chagrin d’amour. Il y rencontre Thérèse Rodier, narratrice du deuxième récit, dont il s’éprend et qui revient avec lui à Londres. Ils s’installent chez un couple fortuné dans une vaste propriété de Regent Gate appartenant à Petra Weir, riche héritière australienne, qui y vit avec son compagnon anobli, Sir Charles, directeur de la London Library. Or, celui-ci, dans le troisième récit dont il est l’auteur, conçoit la nécessité, après que Thérèse a découvert un mystérieux poème, de faire échec à son projet de mariage avec Andrew afin de protéger à la fois sa propre sécurité et celle du couple. A cette fin, il parvient, au prix d’une mise en scène machiavélique, à lui faire croire qu’Andrew la trompe et à séparer les amants. Ce qu’il n’avait pas prévu, c’est que son plan aurait des effets collatéraux dramatiques : Andrew se suicide, Thérèse sombre dans la folie et une révélation finale lui montre l’inanité de sa machination. On pressent qu’il ne s’en relèvera pas.

Chacun de ces trois récits est cependant à la fois le miroir et l’ombre des deux autres: il porte, cache et révèle des éléments fragmentaires qui ne prennent totalement leur sens que dans le récit d’un(e) autre. Ainsi, la figure éponyme d’Esther Doerrie est absente du roman mais, telle la Rebecca de Daphné du Maurier, elle ne cesse de le hanter, à commencer par la découverte inopinée de Thérèse qui lit un poème en acrostiche de Sir Charles dévoilant le nom d’Esther Doerrie; ce n’est toutefois que dans le dernier récit que le sens véritable de ce poème apparaît. De même, le suicide d’Andrew est en quelque sorte « annoncé » dans le périple qui ouvre le roman quoique sa véritable destination ne se découvre qu’ in fine dans l’éclairage de sa relation avec Sir Charles : lequel a trahi l’autre ? Pis encore, lequel a finalement tué l’autre ? Ce qui les oppose est cependant ce qui les réunit : l’idée d’un secret qu’ils ont chacun à prendre en charge, mais qui les tourne moins vers le dévoilement de ce secret que vers la tentation de l’enfouir et de le refouler. D’une certaine manière, leur voeu commun serait de s’être auto-engendré, mais la présence des autres leur montre la vanité et l’inanité de ce désir. Ainsi, Andrew comprend que son voyage cévenol correspond en fin de compte à la recherche d’une mère absente ( elle n’apparaît jamais dans le roman ) et d’un père fantasmé, Thérèse Rodier que son rapport anagrammatique avec Esther Doerrie est peut-être la clé de son occultation de ses parents et Sir Charles qu’il est sans doute capable d’avoir un enfant ( car si l’on rêve n’avoir pas été engendré, rien n’empêche d’engendrer soi-même ) mais qu’il ne cessera pas de faire le deuil d’avoir eu ce désir : « Dans tout désir, il y a toujours un écart insondable entre l’effort pour le satisfaire et le refus d’envisager les conséquences, pourtant prévisibles ne général, de sa réalisation ».

Apre et tragique, non sans un certain humour mélancolique parfois, mêlant des événements ordinaires et d’autres inattendus (par exemple, le double rôle de Thérèse, tour à tour invitée d’honneur et femme de chambre), Esther Doerrie est un livre stimulant et iconoclaste dont la façade de respectabilité ( qui culmine dans le style pondéré et précieux de Sir Charles ) est parfois ironiquement, parfois dramatiquement, mais toujours implacablement détissée comme Pénélope détissait la nuit ce qu’elle tissait le jour.

Larry SMITH