KALEIDOSCOPE 2 – UN ROMAN D’OUTRE TOMBE ?

Il peut paraître paradoxal de considérer qu’Esther Doerrie, le dernier roman de Manfred Huschner, soit un roman d’outre-tombe dans la mesure où le seul personnage qui meure effectivement est Andrew Marsh (si l’on excepte Esther Doerrie elle-même, mais sa mort est antérieure au déroulement du récit) et son suicide n’intervient et n’est révélé qu’à la fin du roman.

Pourquoi oser alors ce titre, avec d’ailleurs un point d’interrogation ? Parce que le lecteur comprend que, non seulement les deux narrateurs survivants sont en bout de course (Thérèse Rodier est aphasique et on devine que Sir Charles ne tardera pas à sombrer dans un état de déliquescence psychique), mais surtout qu’un autre roman commence alors et que c’est celui-là qui irrigue l’attention du lecteur qui aura à l’esprit le célèbre précepte d’Auguste Comte : « Les morts gouvernent les vivants ».

Le texte est constitué de trois récits successifs qui ont plus en commun d’évoquer des passions obsessionnelles et d’intarissables angoisses que de construire une histoire linéaire, progressivement dévoilée. Manière de signifier que si le passé est subjectif, parcellaire et recomposé en permanence, il n’en continue pas moins de subsister et même de se répéter de protagoniste en protagoniste. Chacun est d’ailleurs peu ou prou le mémorialiste de l’autre ; le suicide d’Andrew est révélé par Sir Charles dans le dernier récit mais Andrew est en revanche le prophète de l’aphasie finale de Thérèse…dès leur première rencontre : « A son flux ininterrompu et surjoué de paroles, j’ai l’impression qu’elle ne cherche à parler que pour masquer le sentiment de vacuité de ses discours. Quand elle le comprendra, elle se taira « (journal du 26 mai 2008). Enfin, la jalousie mortifère de Sir Charles est rapidement diagnostiquée par Thérèse à des signes immédiats : « son obsession pour les portes fermées, sans parler de la porte de son bureau toujours fermée à clé, m’a tout de suite frappée. Mais quels secrets et quelles dissimulations pouvait-il bien vouloir cacher derrière ces portes qu’il ne supportait pas de voir même entrebâillées au point de se lever en plein repas pour fermer la plus anodine, celle de la buanderie par exemple ».

Dans cet affrontement entre les trois personnages principaux se dessine en creux un dolorisme qu’accentue paradoxalement une écriture détachée, parfois même précieuse, hostile au cliché d’un langage « réaliste » qui voudrait que l’interlope Thérèse s’exprime avec vulgarité et en accumulant les barbarismes. Même son mutisme final sonne comme le vestige d’une quête introuvable… dont l’issue ne lui apporterait d’ailleurs aucun secours. Voilà l’enjeu du livre auquel Manfred Huschner ajoute pour le décor des thèmes et des intrigues secondaires : le clivage des relations sociales, le goût de l’ascétisme des uns contre l’hédonisme des autres, l’angoisse de la mort contre la sanctuarisation de l’érotisme, les blessures de la jalousie contre l’innocence de l’amour. A cet égard, le choix du titre est révélateur : Esther Doerrie n’est que le fantôme d’une morte qui hante progressivement le livre. Absente des préoccupations d’Andrew qui en ignore l’existence, elle surgit énigmatiquement dans le poème que découvre Thérèse dans un tiroir et qui, lu en acrostiche, dessine son nom. Mais ce n’est que dans le récit de Sir Charles que la portée véritable du legs d’Esther Doerrie est dévoilée ; car ce qu’elle lègue à Sir Charles, bien plus que la culpabilité diffuse de l’avoir tuée et d’avoir pu épouvantablement tuer son bébé (même si ce second crime n’a pas eu lieu) en incendiant sa maison (tout en prétendant qu’il croyait qu’elle n’était pas chez elle), c’est l’ombre ineffaçable de sa présence invisible : « Je pense tout le temps à elle, c’est comme si elle avait pu crier avant de mourir : « Je meurs mais désormais tu seras moi comme si la cendre que tu ramasseras de mon cadavre s’imbibait dans chaque veine et dans chaque artère de ton corps ».

En tuant Esther, Sir Charles a pris le visage de la morte de même que, si l’on peut tourner les pages d’un livre, rien ne fait qu’on puisse effacer « cet enroulement de mots précédents qui parfois s’interpose tellement à la perception des mots lus qu’ils s’y substituent au point de faire perdre le sens de la lecture ». De telles images, malgré leur hermétisme, ont toutefois le mérite de restituer ce qu’il peut rester d’humain chez cet individu traversé de contradictions et dont la quête d’unité est finalement la quête majeure ; mais au prix de quelles chevilles pour se construire ante mortem un « mausolée » afin de susciter, par le principe compassionnel du « Mettez-vous à ma place » (d’autant plus efficace qu’il mélange principe d’individuation et principe d’identification), une adhésion générale et de transformer, par une rhétorique subtile, des actes horribles en réalité acceptable, voire inévitable. Telle fut l’habile défense de l’avocat de Sir Charles lorsqu’il fut accusé d’avoir prémédité et organisé la mort d’Esther Doerrie. Bien sûr, la rhétorique réduit la complexité du réel et l’empathie que recherche l’accusé avec un improbable lecteur a un aspect, non seulement moralement inacceptable, mais aussi logiquement faux. Plus il nous offre les berges du réalisme psychologique, plus – et c’est la faiblesse principale de son récit – il nous détourne de prêter attention à son histoire.

Ce qui la sauve malgré tout d’un total désintérêt et de la tentation de refermer immédiatement le livre, c’est la rigoureuse équivalence qu’il établit entre la dissimulation de ses actes et la dissimulation de son écriture : « Ce que j’avoue ne pourra pas être compris de mon vivant, ni sûrement même longtemps après ma mort. C’est que, malgré mon crime épouvantable, je refuse l’identité de criminel. Mais j’ai dû, pour ne pas me confondre avec cette identité, user de moyens divers, y compris littéraires, pour préserver en public mon innocence. Ce qui concerne ma contrition et ma lassitude innommables ne regarde que moi et ne peut être communiqué ». Les apparences du gentleman britannique impassible et indifférent à la souffrance comme au remords cachent cette tentation prométhéenne, ou plus encore christique : endosser la souffrance de tous ceux qu’il a fait lui-même souffrir car, même morts, ils ont plus de réalité que lui qui doit à la fois vivre en soutenant leur mémoire (qu’il a pourtant brisée) et cesser de vivre, d’une certaine manière, en reconstituant leur mémoire (et ses aveux dans son récit en sont la tentative) afin de donner à ses victimes, du moins le croit-il, la paix… outre-tombe.

Laszlo FERRAGUS