JORIS VAN DE MOORTEL, ERRATUM MUSICALE

S’il est des parcours exemplaires, celui de Joris van de Moortel en fait assurément partie. Né en 1983 et installé à Gand, il connaît déjà une carrière internationale.
Le chaos de Joris van de Moortel est d’une redoutable efficacité. Ce qu’il donne à voir c’est toujours les vestiges d’une performance ayant eu lieu le soir du vernissage ou dans la discrétion. Elle est parfois le fruit d’une collaboration, c’est le cas pour les performances musicales. Chez lui une action in situ précède l’œuvre telle qu’on la voit exposée. L’exposition au titre duchampien à la galerie Les Filles du Calvaire ne déroge pas à la règle.


Joris Van de Moortel
erratum musicale who for, and who for, I don’t know
Vue de l’exposition. Courtesy Galerie Les filles du calvaire.

L’œuvre de Joris van de Moortel est intéressante en cela qu’elle questionne moins la pratique de l’art que sa genèse.
Dans sa démarche en effet quand la pièce est terminée l’action n’est plus. Ce que verra le spectateur, c’est précisément la dernière étape du cycle de création. En l’occurrence le résultat est un délabrement, une ruine. De la genèse naît directement le chaos.
On considère en général la ruine comme le dernier stade de cycle de la vie, juste après le déclin. C’est en réalité la fin d’une histoire et l’annonce de celle qui suivra. Chez Joris van de Moortel, la création et la destruction se confondent, participant du même effort. Chacune des ruines engendrées se fait la métaphore de l’art lui-même.
Faut-il y voir un certain romantisme ? Ce n’est pas exclu.

L’endroit de la genèse de l’art, c’est en général l’atelier. C’est là où les idées deviennent forme. Dans une exposition précédente où j’ai pu collaborer avec lui 1, Joris van de Moortel avait installé son atelier dans l’exposition même. Il l’a construit, y apporté le nécessaire à son pratique (table de travail, peinture, outils de découpe, mais aussi sa guitare) et a travaillé (au son de Black Sabbath et d’AC/DC) pendant le montage de l’exposition. L’atelier n’était plus appréhendé comme le lieu de la genèse de l’œuvre mais l’œuvre elle-même, exposé comme telle.

Mettre l’atelier directement dans l’exposition, c’était finalement une des idées de Szeemann avec « Quand les attitudes deviennent forme « en 1969. Mais ce qui change ici, c’est le délabrement résultant de la pratique de Joris van de Moortel. Cette ambiguïté entre création et destruction ouvre des perspectives intéressantes en terme d’esthétique (au sens philosophique). D’une part, le délabrement apparaît comme un des fondements de la modernité historique. Rappelons-nous le bruit comme radicalité moderne en musique (avec Russolo) et le chaos comme radicalité moderne en art (DADA, Fuxus), cette idée de « détruire l’art ».
D’autre part, puisque la démarche consiste en la ruine – le dernier cycle d’une vie – alors elle est l’annonce d’un « à venir ». Elle promet quelque chose de neuf en même temps que la mort du moment précédent, peut-être celui de l’art hyper-esthétisant – kitsch ? – qui aura caractérisé les 15 dernières années ?
L’idée n’est pas absurde. Elle l’est d’autant moins que Joris van de Moortel appartient à une nouvelle génération d’artistes en rupture avec celle qui l’a précédé et appliqués à la ruine.
Pour l’ensemble de ces raisons réjouissons-nous et retournons voir l’expo.

Jérôme Lefèvre

Notes :
1 – Pearls of the North, Palais d’Iéna, Paris, octobre 2011. Exposition co-curatée avec Caroline Smulders.

Joris Van de Moortel
erratum musicale for 3 guitars and a metronome
4 mai – 16 juin 2012

Galerie Les filles du calvaire
17, rue des Filles-du-Calvaire
75003 Paris
Tél: +33 (0)1 42 74 47 05
www.fillesducalvaire.com