Jean-Michel Alberojoux et Arnaud Labelle-Rola (à moins que ce ne soit l’inverse)

Jean-Michel Alberola et Arnaud Labelle-Rojoux pourraient être mes grands frères. Ils ont « tout lu, tout vu, tout bu », comme chante Dutronc.
Arnaud, je le pratique depuis près de vingt-cinq ans ; on a fait les quatre cents coups ensemble, selon la formule consacrée : la « Tournée des bars », le « Cabaret ésotérique troupier », jusqu’à tenter, avec Xavier Boussiron, de percer « Le Cœur du Mystère ».

Jean-Michel, c’est une histoire plus récente. Comme avec Noël Dolla à vingt ans, c’est moi qui lui ai écrit dans l’espoir de le rencontrer. La lettre est restée sans réponse. Quelques mois plus tard, je lui ai envoyé une carte postale de l’Île d’Elbe, où je barbotais en compagnie… d’Arnaud, comme j’aurais jeté une bouteille dans la Méditerranée. On m’avait assuré qu’il n’avait pas le téléphone. Pourtant, le 06 inconnu qui m’a appelé ce matin d’octobre 2015 était bien le sien.
J’aime me souvenir que cette exposition a finalement germé quelque part dans cette eau chaude et salée comme des larmes qui est un peu leur berceau à tous les deux, exilés méditerranéens qu’ils restent.

A droite : Jean-Michel Alberola, donc à gauche : Arnaud Labelle-Rojoux © Stéphane Corréard

A droite : Jean-Michel Alberola, donc à gauche : Arnaud Labelle-Rojoux © Stéphane Corréard

Arnaud et Jean-Michel forment une paire de parenthèses dans ce qui reste ma belle et douloureuse expérience de commissaire artistique du Salon de Montrouge. En effet, ils auront été le premier (en 2009) et le dernier (en 2016) des invités d’honneur que j’ai voulu donner comme « modèles » aux artistes à découvrir que j’y ai rassemblés. Je ne crois pas du tout à l’enseignement, mais je crois aux modèles, pour paradoxaux qu’ils puissent paraître ; tout ce que je sais, je l’ai appris en voulant me rapprocher, autant que possible, des artistes que j’admire.

Pourtant, Arnaud et Jean-Michel ont tous deux été des professeurs extrêmement importants pour les étudiants des écoles où ils ont enseigné. Comme quoi, on peut certainement instruire en « distraisant », ainsi que le chante Bobby Lapointe, non sans ajouter : « treize ans et demi maximum, après, je prends ma retraite ».

Arnaud et Jean-Michel ne sont pas mes grands frères, et je n’ai pas été leur élève. Il a donc fallu une épiphanie pour que me vienne l’idée de les réunir. « Ce sont les mêmes », m’est-il venu un jour, comme une de ces fulgurances réservées aux authentiques paresseux.

Quoi ? Le peintre « sophistiqué » qui signa longtemps ses oeuvres en latin, « Acteon Fecit », et le performer « vulgaire » qui n’hésita pas à enfoncer un camembert coulant dans la raie d’une comparse (« Un petit coin de Normandie », performance duchampienne s’il en est), deux faces d’une même médaille ? Depuis toujours, je suis hanté par ce mot adressé à Alfred Jarry par Stéphane Mallarmé au lendemain de la première d’Ubu Roi : « j’ai trouvé un frère ». Oui, il y a du « Amicalement vôtre » là-dedans.

Quasi exacts contemporains, Arnaud et Jean-Michel viennent d’univers sociologiques radicalement différents. Pour des raisons inverses, ils ont en effet « tout lu, tout vu » ; évoquer devant eux tel roman, telle théorie, tel film, tel tube ou au contraire tel morceau « culte », ou même complètement oublié, c’est s’exposer à une vraie leçon d’humilité. Non seulement leur connaissance (du cinéma, du rock, des avant-gardes, des mouvements sociaux ou politiques, etc.) est encyclopédique, mais l’expérience profonde, intime, subtile, sensible qu’ils en ont, force l’admiration.

Conséquence imprévue (quoiqu’implacablement logique) : derrière les apparences, leurs oeuvres sont rigoureusement jumelles. J’ai écrit un jour de celles d’Arnaud qu’elles défient l’entendement, parce qu’elles sont soit abstruses, soit « dramatiquement triviales ». Je pourrais écrire exactement la même chose, mot pour mot, de celles de Jean-Michel. Je les aime symétriquement parce qu’ils sont justement la preuve vivace qu’il n’y a « rien à comprendre » dans l’art. Et, pourtant, tant à apprendre.

Le mystère absolu demeure que ces deux-là, alors que strictement rien ne les poussait à se rencontrer (manière de justifier de mon utilité, et au passage de se demander ce qu’a fichu Bernard Marcadé pendant toutes ces années !), se soient si souvent exclamé, alors que nous préparions cette exposition : « J’ai fait exactement la même chose ». Cette interjection pouvant s’appliquer, au choix, à un agneau portant un loup, ou au détournement d’une improbable photographie d’un troubadour à moustache jouant de la guitare en levant la jambe.

Dans cette « rencontre fortuite » se joue, je crois, la part majeure de ce que nous appelons « beauté ». Bien entendu, personne ne m’aurait jamais laissé monter une exposition les rassemblant (je vous promets, j’ai essayé !). Personne, sauf Sébastien Planas et l’irremplaçable Filaf, ce festival du bout de la France où, chaque début d’été, convergent une cohorte d’artistes et de fidèles passionnés pour partager quelques jours d’amitié et de pensée authentiques. Qu’ils en soient profondément remerciés, au premier chef Laura Angot. Heureusement que les autres m’ont dit non. En fait, je n’aurais voulu faire cette exposition nulle part ailleurs, vraiment, que dans cette terre de Méditerranée et de profonde indépendance.

Stéphane Corréard,
dans le train entre Paris et Perpignan,
le dimanche 16 juin 2019

 

AlberolLAbelle-Rojoux
Jusqu’au 21 juillet 2019
Couvent des Minimes, Perpignan
https://www.filaf.com/galerie—librairie

Exposition de Jean-Michel Alberola et Arnaud Labelle-Rojoux
Commissariat Stéphane Corréard
Coproduction Filaf / Ville de Perpignan