JEAN-MARC DURAND-GASSELIN : L’ÉCOLE DE FRANCFORT

Quels sont les concepts fondateurs de ce que l’on a appelé « l’école de Francfort » ? Qu’est-ce qui unit et sépare les personnalités qui l’ont incarné ? L’ouvrage L’Ecole de Francfort, premier livre de Jean-Marc Durand-Gasselin propose d’y répondre en même temps qu’il en fait l’analyse. La pensée politique de l’école de Francfort aura été indispensable au 20ème siècle (leurs observations sur la personnalité autoritaire, et plus largement sur la possibilité de la démocratie) de même que la critique de la modernité capitaliste sous l’angle de la réification telle que ses auteurs l’ont formulé reste toute actuelle. Les questions posées par Thodor Adorno et Max Horkheimer avant la seconde guerre mondiale et immédiatement après ont gardé elles-aussi toute leur pertinence au regard des tensions qui traversent l’Europe actuelle. Dans son introduction à Éros et Civilisation, Herbert Marcuse notait « le développement du progrès semble lié à l’intensification de la servitude. Dans tous l’univers de la civilisation industrielle, la domination de l’homme par l’homme croît en étendue et en efficacité. Cette tendance n’apparaît pas comme un recul accidentel et passager sur le chemin du progrès. Les camps de concentration, les génocides, les guerres mondiales et les bombes nucléaires ne sont pas des rechutes dans la barbarie, mais les résultats effrénés des conquêtes modernes de la technique et de la domination. L’asservissement et la destruction de l’homme par l’homme les plus efficaces s’installent au plus haut niveau de la civilisation, au moment où les réalisations matérielles et intellectuelles de l’humanité semblent permettre la création d’un monde réellement libre. » C’est dans la philosophie émancipatrice d’Herbert Marcuse (lire Éros et Civilisation et L’Homme Unidimentionnel) puis dans l’œuvre de Jürgen Habermas et celle d’Axel Honneth que se poursuivront l’héritage du projet de Max Horkheimer et la pensée de Theodor Adorno.

L’ouvrage est également à recommander à quiconque contribue aujourd’hui d’une manière ou d’une autre à la machine culturelle. Outre le fait de revenir sur la critique de la kulturindustrie formulée par Adorno et Horkheimer, le livre de Jean-Marc Durand-Gasselin fournit une analyse rare et rigoureuse du marxisme esthétique. Hérité de Georg Lukacs (qui reposait la question du réalisme dans Histoire et conscience de classe) et de Walter Benjamin, le marxisme esthétique apparaît comme un courant de pensée qui dépasse les limites de l’école de Francfort. Incarnation de la pensée de Marx pour la culture, il accompagne et témoigne de la politisation de l’art des avant-gardes. Comme le précise l’auteur « la poursuite de cette lignée Lukacsienne aboutira ainsi, chez Benjamin et Adorno, avec l’éclipse de la perspective émancipatrice attachée au mouvement ouvrier, à chercher dans l’art une sorte de sujet de l’émancipation capable de lutter contre la réification. » De là viendra la défense systématique des avant-gardes chez par exemple Theodor Adorno ainsi que l’idée de résistance intellectuelle (abordée par Adorno dans Minima Moralia).
Cette émancipation théorisée par les successeurs d’Horkheimer est aujourd’hui plus que jamais une nécessité.

Jean-Marc Durand-Gasselin
L’École de Francfort
Tel – Gallimard, 2012

http://www.gallimard

Ecole de Francfort Lefevre Durand-Gasselin