BADER MOTOR

L’actualité comme la nouveauté est un concept totalement dépassé – en musique en particulier. La découverte d’un disque et son irruption dans le paysage musical n’est pour chacun que le fruit d’une information qui circule et de l’achat ou de la copie de la musique. La résistance de quelques disquaires permet de retrouver un geste simple et fébrile qui avait disparu : la quête dans un bac de vinyls bien serrés d’une pépite arrivée après un long voyage, d’une occasion inéspérée, d’une découverte improbable. Les parisiens ont de la chance : avec le Souffle continu et Bimbo Tower ils peuvent assouvir ce petit plaisir de repartir avec un sac bien garni et un sentiment bien concret et palpable : celui d’acheter un disque, de posséder physiquement de la musique… Et remonter dans le temps. 2010 mais cela aurait pu être 1980, 1990… Une période grise, un jour gris comme le nom du label fondé par l’artiste Nicolas Moulin : Grautag… Une sortie de crise post-industrielle, post-politique… Une étendue de ruines. Bader Motor… On lirait Baader Motor… Un groupe de circonstance réunissant Fred Bigot, Vincent Epplay et Arnaud Maguet : artistes, musiciens ou musicien, artistes qui assemblés sur ce double vinyle nous plongent dans l’atmosphère d’un monde figé dans la torpeur des années de plombs. La pochette pose le décors entre allemagne de l’est de la fin des années 70 et peut-être ce qui nous attend quand le monde aura définitivement basculé dans cette zone grise du post-spectacle. Ici le peuple paie l’addition – radioactive. De cette dépression généralisée nait un pessimisme combatif : une musique répétitive à la mécanique imparable mais dans lequel des tressaillements électriques et des dysfonctionnements numériques forcent la noirceur et tendent au blanc… On est dans l’entre-deux, un espace extra-lucide, concentré. L’attitude est rigoureuse et le front haut à la manière de ces sculptures néo-réalistes qui sublimaient le travail des forces vives de la révolution. Mais les révolutions, comme les utopies ne sont plus à l’ordre du jour dans ce brouillard artificiel. Quelques diodes clignotent pour tracer des repères et afficher une vision froide de l’au-delà du décors. La musique anticipe. De longs morceaux qui à la différence de ceux écrits par quelques figures tutélaires T.G. ou Cabaret Voltaire laissent beaucoup de place à la guitare, aux ondées psychédéliques, à quelques rythmiques entrainantes. Un rétro-futur lancinant, fascinant. L’arrivée de l’hiver est propice à ce type de dépaysement et il serait dommage d’y résister…
Pour vous faire une idée précise vous pouvez écouter les morceaux sur le site du label - http://www.grautagrec.com/releases/001/gt001.html - mais il est conseillé d’acheter le disque, pour le plaisir de l’objet… de retourner les faces une à une, d’entendre les premiers grésillements du diamant qui laissent place rapidement à un son ample, profond et ravageur… De regarder tourner les sillons… de laisser travailler la mémoire mais d’ouvrir les yeux vers le futur. Sale période.

P. Nicolas Ledoux

 

BADER MOTOR

2010 • Double LP
Grautag records

http://bimbo.tower.free.fr
http://www.soufflecontinu.com