ARCHITECTURE : MAUVAISE PRISE D’UN MOT

De l’urgence d’arrêter de croire que l’architecture soit du bâtiment

Notre civilisation s’est trompée sur le sens du mot “architecture”. À ce jour, il désigne du bâtiment. C’est une erreur. L’architecture n’est pas plus du bâtiment que du régime politique ou du soutien gorge. L’architecture est ce mot par lequel les sociétés incarnent leurs morales dans la réalité. Elle est la mise en forme du réel contenue dans toute compréhension du monde. Cette mise en forme concerne l’ensemble des productions humaines: vêtement, musique, rapports de domination, couleurs et formes des drapeaux… L’architecture est une fonction, elle est la courroie de transmission qui lie les idées à la construction du monde. Elle est ce par quoi un système d’idées tente de se pérenniser dans l’histoire et la géographie. Si nous avons confondu architecture et bâtiment c’est uniquement parce que les édifices sont les productions humaines qui se rapprochent le plus d’une image totalisante du monde, d’un monde d’idées effectué, réalisé, parfait. Mais l’architecture n’appartient pas au bâtiment. Elle est tout aussi présente, et s’acquitte tout aussi efficacement de sa tâche, dans un col de chemise ou une virgule que dans une colonne dorique.


Anaïs Enjalbert, Les inquiets de l’après-midi, 2012 – 70 x 50 cm – Acrylique sur bois

Si cette querelle peut apparaître comme un pinaillement sémantique stérile, il n’en est rien. Le problème majeur posé par cette erreur est qu’elle nous maintient dans l’hypothèse d’un monde sans pilote. Clore l’architecture dans la “cage bâtiment” laisse supposer que la construction de la réalité n’est pas orientée. Le monde n’est qu’une somme d’action inorganisée et l’architecture-bâtiment devient dès lors ce jeu formel inutile ne concernant plus que les personnes employées à la produire, fait de batailles ayant perdu toute raison d’être. Car que se joue-t-il dans le fait qu’un bâtiment soit symétrique ou non? Le fait que ce soit joli? Non. C’est le débat d’une civilisation sur le sens qu’elle souhaite se donner d’un monde ordonné ou désordonné. Cette lutte idéologique se joue tout autant dans la coupe d’un veston, un alexandrin ou la couleur d’un train… que dans l’habitat, la tombe ou l’édifice public.

Il s’agit ici de tenir une chronique d’architecture. Chacune des contributions visera à casser la croyance selon laquelle l’architecture serait du bâtiment. L’objectif est de prendre appui sur l’actualité de ce que recouvre ce terme. Mais à travers cette actualité, c’est la fonction anthropologique profonde du terme “architecture” qu’il s’agira toujours de réveiller.

Chroniques à venir: Naissance du logement ouvrier – La redingote – L’émotion architecturale de masse – Virgule - Le pavillon du réalisme de Courbet – Soutien-gorge – L’art du XXe siècle, refoulé de l’architecture – l’« architecture vernaculaire” – Le rectangle des drapeaux

Xavier Wrona