ARCHITECTURE : MAUVAISE PRISE D’UN MOT (2)
ARCHITECTURE DE LA FAMILLE OUVRIÈRE ET NAISSANCE DU LOGEMENT SOCIAL DE MASSE

Enseignement ménager et économie domestique au sein du complexe de logements de la rue de Prague, photographie tirée de la vidéo du Cours Public de Marie-Jeanne Dumont, CAPA, Session 2007-2008, cours N°19

Pour bien comprendre le terme architecture, ce à quoi il faut prêter attention dans la naissance du logement ouvrier est qu’il est principalement l’acte de naissance de l’ouvrier lui-même. Ou du moins, de l’ouvrier tel que l’on a souhaité qu’il soit dès lors. Le premier exemple de logement social français de grande envergure est communément identifié comme l’ensemble de logements de la rue de Prague de 1903, commandité par la fondation Rothschild. Marie-Jeanne Dumont rappelle les étonnantes composantes programmatiques de cet édifice: un lavoir, un établissement de bains-douches, une chambre mortuaire, un dispensaire “conçu dans un esprit hautement éducatif”, une garderie, une école de garde, une école ménagère pour femmes et jeunes filles “où on apprend tout ce qui est nécessaire pour bien tenir son foyer”, une cuisine ménagère ainsi qu’une “société de consommation”. Dès lors, ce premier exemple de logement social de masse apparaît comme un “bâtiment monde”, un bâtiment venant se substituer au monde de l’ouvrier d’alors.

À la lecture du puzzle des fonctions invitées sous le toit du “logement social”, on est en droit de se demander ce qu’est réellement le programme de ce bâtiment. Quelle est la raison anthropologique qui préside à sa naissance ? S’agit-il de loger l’ouvrier ? Ou bien de lui donner une forme présentable: puisque la blanchisserie lui apprend à être propre, que l’incitation à prendre ses repas en famille vise à résorber l’alcoolisme ouvrier et les pressions exercées par celui-ci sur le budget familial. Mais cette redéfinition ne s’arrête pas à l’ouvrier lui même puisqu’elle enveloppe dans le même mouvement sa famille toute entière. Les enfants sont éduqués au sein de ce bâtiment, les plats à cuisiner sont enseignés aux jeunes filles et mangés le soir même en famille, la crèche est gratuite jusqu’à l’heure de sortie de l’usine afin de rappeler les parents au foyer. Les jeunes filles apprennent à coudre, tenir un foyer et cuisiner, les garçons à menuiser, jardiner, dessiner 2… Là où l’usine fabrique les objets, le logement fabrique la famille ouvrière.

Le mouvement hygiéniste qui a traversé l’urbanisme du XIXe siècle est inséparable de la condamnation des moeurs des populations indigentes . De la même manière, la mise en place d’un renouveau architectural hygiéniste s’accompagne d’une refondation des moeurs ouvrières. On pourrait être tenté de dire que l’architecture de ce logement social de masse inaugural est singulière en ceci qu’elle est une machine de construction du sujet. L’hypothèse est défendue ici que c’est parce qu’elle est une machine de construction du sujet qu’elle est architecture. Au delà même, elle est architecture “parfaitement” puisqu’elle allie construction d’espace à construction de moeurs, de valeurs, de rites sociaux. Elle est sublimement architecture puisqu’elle redessine pour l’ouvrier les territoires du bon et du mauvais, du bien et du mal. Ainsi, un bâtiment qui ne remplirait pas ces tâches ne serait pas de l’architecture mais du “bâtiment”: un amas de matériaux bien agencés… n’en déplaise aux adorateurs des dieux “lumière” et “matériaux”.

Le chorégraphie du réel qui accompagne l’innovation “logement social” consiste à donner une nouvelle forme à ce personnage dans sa société. Où se situe donc l’architecture dans cette double création? dans la création du bâtiment? Ou dans la création de l’ouvrier? Faut-il vraiment nous pâmer et nous perdre devant les lits de pierre et les modénatures de la façade? Ou nous concentrer sur la réorganisation sociétale dont cette architecture est l’outil?
La définition de l’architecture ici proposée est que celle-ci est une fonction. Un outil par lequel une idéologie s’incarne dans un moment de l’histoire et dans un territoire. Ainsi, ce logement social n’est architecture que puisqu’il est une redéfinition de l’ouvrier par la pierre. Il n’y a d’architecture dans ce logement ouvrier que par la pétrification à cet endroit d’une nouvelle modalité d’existence humaine. Car en effet, ôtons de ce bâtiment les efforts visant à y construire socialement le personnage “ouvrier” et nous nous retrouvons avec un joli tas de cailloux.
C’est à ce titre qu’il faut enfin acter que l’architecture n’est pas plus du bâtiment que du soutien-gorge. Car lorsqu’il y a architecture, il y a organisation du réel et structuration mentale des sujets, qu’il s’agisse du re-dessin du galbe d’une femme par l’appareil “soutien-gorge” ou de la gestion spatiale des moeurs par l’appareil “bâtiment”.

Xavier Wrona

Notes

1. Marie Jeanne Dumont, Le logement social à Paris – 1850 1930, les habitations à bon marché, Editions Mardaga, 1991, voir tout particulièrement le chapitre: “Le concours de la Fondation Rotschild ou l’appel à l’innovation” PP 31-57 et le chapitre “L’oeuvre des fondations ou la mise au point des prototypes”, PP 79-92.
Voir aussi le Cours Public de Marie Jeanne Dumont à la CAPA intitulée: L’invention du logement social moderne: des fondations philantropiques aux Cités Jardins: http://www.dailymotion.com/video/xl2w77_17-l-invention-du-logement-social-moderne-des-fondations-philanthropiques-aux-cites-jardins_creation#.UM4czHwaySM
2. Pour voir détaillés les fonctionnements des divers dispositifs de redressement de la famille ouvrière par ce bâtiment consulter Marie Jeanne Dumont, Le logement social à Paris, op. cit, PP 84-88. Ces dispositifs sont aussi détaillés dans le Cours public cité précédemment.
3. Sur ce sujet citons, d’après Roger-Henri Guerrand un fragment du discours prononcé par Anatole Leroy Beaulieu contre la journée de 8 heures, le 18 mai 1892, à la réunion annuelle de La réforme sociale
“… Nous savons ce qu’il adviendrait avec les moeurs actuelles: la plupart du temps, les “trois huit” serviraient au cabaret et au cabaretier. Et à qui profiterait d’habitude, aujourd’hui encore, la hausse des salaires? À qui profiterait le salaire minimum fixé, comme le rêvent certains ouvriers, par l’État? Serait-ce à la femme de l’ouvrier, à ses enfants, à sa famille? Non, Messieurs. Ce serait probablement encore au cabaretier, au mastroquet du coin. Telle est la triste vérité. Les questions sociales sont des questions morales comme nous le rappelait tout à l’heure votre président. Les questions ouvrières sont dans une étroite dépendance de ces questions morales, et si on veut relever l’ouvrier, il faut commencer par l’affranchir des pires exploiteurs qui le tyrannisent, c’est à dire ses vices.”. Roger-Henri Guerrand, Les origines du logement social en France 1850 – 1914, Editions de la Villette, Paris, 2010, P. 200