KALEIDOSCOPE 7 – D’OUTRE-TOMBE OU D’IMPOSTURE ?

Dans un article récent, Laszlo Ferragus soutient qu’Esther Doerrie de Manfred Huschner pourrait être qualifié de « roman d’outre-tombe ». Outre la référence écrasante à Châteaubriand, l’argument principal, d’ailleurs formulé dans un style abscons et dogmatique (« la rhétorique réduit la complexité du réel ») quand il n’est pas purement et simplement ridicule (« En tuant Esther Doerrie, Sir Charles a pris le visage de la morte » ou encore: « la sanctuarisation de l’érotisme »), veut attribuer une dimension « christique » à un ouvrage dont les prétentions sont avant tout de l’ordre du divertissement, même s’il se pare d’une intrigue policière assez tordue, de considérations psychologiques rocambolesques et d’intentions métaphysiques obscures.

Car de quoi s’agit-il au juste? De l’inventaire d’un triple naufrage de la part d’êtres sans doute épris d’absolu mais tellement incapables d’y faire face qu’ils en deviennent comiques: Andrew Marsh, après un chagrin d’amour, se rêve en Stevenson faisant avec son âne Modestine une difficile randonnée…qu’il double, pour faire bonne mesure, d’un « jeûne sévère » (il ne doit pas consommer plus de 250 calories par jour). Mais cette résolution ascétique sombre dès l’ascension du Mont Lozère, bien avant d’atteindre Saint-Jean du Gard. Son chagrin d’amour inépuisable s’effondre brutalement entre les bras de Thérèse Rodier.
Celle-ci, de son côté, n’est guère plus crédible en héroïne tragique: ses airs de passionaria volant au secours d’opprimés qui ne lui ont rien demandé ne provoquent que les sourires mi-compatissants, mi-affligés des domestiques dont elle a endossé ponctuellement la condition. Elle se retrouve comiquement le cul entre deux chaises: du côté des maîtres quand elle n’exerce pas ses fonctions de soubrette (elle ne le fait d’ailleurs que temporairement, en attendant que Petra Weir trouve une remplaçante à Anna O.), du côté des domestiques pendant son temps de service. Mais elle n’est finalement prise au sérieux ni par les uns, ni par les autres et, comme le dit Sir Charles, « la manière dérisoire dont elle veut résoudre la dialectique hégélienne du Maître et du Serviteur montre bien l’utopie de l’idée saugrenue d’une réconciliation possible » (que le philosophe situait, il est vrai, à la fin de l’Histoire). Même son aphasie finale, quand son fiancé se suicide et qu’elle comprend la machiavélique mise en scène de Sir Charles (d’ailleurs, la « comprend »-elle? En a-t-elle même l’intuition? Par définition, si le silence permet toutes les interprétations, il n’en valide aucune) semble surjouée: ce n’est pas tant la maladie organique, ni la destruction du lobe frontal gauche (siège du langage) qui la frappe qu’une obstination à se taire relevant en fin de compte de la simulation que les âmes sensibles appellent « blocage psychologique ».

Quant au plus torturé des trois, s’il avoue après le jeune Goethe qu’ « il ne saurait être question de bien finir », ce sont moins des préoccupations d’outre-tombe que d’avant-tombe qui l’animent : il s’agit d’abord pour lui de sauver sa peau et de protéger ses secrets, notamment ceux qui le lient à Andrew Marsh, lequel n’en est pas dupe: « Je préférerais qu’il soit irréprochable; j’aimerais pouvoir l’aimer totalement, mais il n’est guère aimable dès qu’on creuse la surface policée qu’il présente à tout le monde ; c’est peut-être pour cela qu’il m’intéresse, c’est un type finalement louche, un faussaire qui n’est au fond capable de se poser qu’une seule question : comment vais-je me sortir de ce guêpier ? ».

Au fond, Sir Charles – dont les motifs de l’anoblissement ne sont pas révélés au lecteur – n’a rien d’un héros tragique. Il se satisfait fort bien d’occuper une place enviable dans l’ establishment sans qu’elle soit resplendissante – il est directeur de la London Library – même s’il a dû renoncer à la promesse qu’il s’était faite, encore adolescent, de « consacrer tout son temps à une poésie vibrante, incandescente et absolue, celle d’un esprit détaché des contingentes réquisitions du corps ». Il a écrit des poèmes, certes. Mais le seul qui est retranscrit dans le roman parle d’une… éponge. Ses poètes préférés sont Hölderlin et René Char. Pourtant, au lieu des hymnes flamboyants et déchirants du premier qui nous rappellent que là où la poésie ne respire pas, l’homme ne peut pas respirer ou des aphorismes hiératiques et paradoxaux de Char (« Dans nos ténèbres, il n’y a pas une place pour la Beauté. Toute la place est pour la Beauté » qu’il cite un jour où sa compagne Petra Weir lui observer banalement que le jardinier Teddy n’a pas convenablement taillé les rosiers), il écrit un poème sur une éponge ! Il peut y avoir une Idée platonicienne de la Boue comme il y en a une du Beau ou du Bien, mais de là à consacrer un poème à la boue, comme à l’éponge (qui permet certes de la nettoyer), voilà qui témoigne du rétrécissement métaphysique d’un homme qui songe sans doute moins à la félicité post-mortem de son âme sublime qu’à effacer soigneusement, telle une éponge, les aspérités gênantes pour sa mémoire posthume. Sir Charles n’est-il d’ailleurs pas lui-même une éponge ? C’est en tout cas ce que pense Andrew Marsh qui observe qu’ « il était à peu près impossible de retenir exactement ce qu’il avait dit : quelque chose dans la psychologie de son esprit (sic) en empêchait l’auditeur ». De son côté, Thérèse Rodier ajoute qu’il s’arrangeait toujours pour « parvenir à ses fins tout en donnant à son interlocuteur le sentiment que c’était lui qui avait pris la décision qu’il désirait en fait obtenir. C’est vraiment, en y repensant maintenant, ce qui s’est passé quand je lui ai annoncé mon intention de remplacer la servante qui avait largué Andrew. Est-ce qu’il ne m’avait pas soufflé l’idée en me disant que j’avais un talent d’actrice et que je pouvais jouer tous les rôles ? …En tout cas, c ‘est ce que j’avais compris car il s’exprimait d’une façon si alambiquée qu’on pouvait croire une chose ou le contraire ».

S’il y a une part d’outre-tombe dans la personnalité de Sir Charles, elle tient alors uniquement et ironiquement en ceci : construire un tombeau (au sens poétique du terme) en manipulant des « hagiographes » tantôt consentants (Andrew, Petra), tantôt rétifs mais naïfs (Thérèse). Qu’il échoue à y parvenir importe peu en fin de compte : cela signifie simplement qu’il aura renoncé à comprendre le monde qu’il s’est efforcé de bâtir et de modeler selon ses désirs mais qu’il lui restera le temps d’en faire le deuil.

Jennifer CRAMSKY