FÉLIX GUATTARI – QU’EST-CE QUE L’ÉCOSOPHIE ?

En janvier dernier, les éditions Lignes ont publié un important volume de textes et d’entretiens de Félix Guattari – dont une bonne partie d’inédits – autour du concept d’écosophie.

Dans les années 1990, Félix Guattari rédige en effet un grand nombre d’articles, d’interviews et de conférences sur ce qu’il définit comme une “science des écosystèmes” articulant les écologies environnementale, politique et mentale. C’était l’objet de l’ouvrage Les trois Écologies [1], une pensée s’inscrivant dans la continuité de celle d’Arne Naess [2] à qui l’on doit le terme d’écosophie lui-même. Pour Guattari dans le contexte de la France des années 1980 le concept se forge entre d’une part la pensée de gauche (notamment la déception de la politique du parti de gauche au pouvoir) et d’autre part la montée des partis écologistes en Europe, motivée par une prise de conscience des désastres industriels inhérents au capitalisme. Pour Félix Guattari, comme dans celle d’Arne Naess avant lui, « on ne peut espérer remédier aux atteintes à l’environnement sans modifier l’économie, les structures sociales, l’espace urbain, les habitudes de consommation, les mentalités (…) ». L’auteur entend donc l’écosophie comme une résistance au Capitalisme Mondial Intégré (régulièrement désigné par l’abréviation C.M.I.) en même temps qu’une mise en garde contre la dérive droitière de l’écologie. L’écologie ne peut se permettre le loisir d’être “ni de droite ni de gauche [3]“.

La pensée de Félix Guattari rappelle celle de l’artiste Joseph Beuys, qui fut l’un des fondateurs du parti Die Grunen en Allemagne [4]. Comme le rappellent les textes de Qu’est ce que l’écosophie ? l’art occupe une place centrale dans le système de Guattari. Pour lui l’art est le domaine qui résiste : « C’est dans le maquis de l’art que l’on trouve des zones de résistance à ce laminage de la subjectivité capitalistique. » Comme la philosophie, l’art est entendu comme vecteur d’émancipation. La position de Guattari – au même titre que celle de Deleuze – a profondément marqué l’art des années 1990, en tout cas en Europe. Elle est par exemple l’un des points de départ de L’esthétique relationnelle [5] de Nicolas Bourriaud. Dans son essai, il s’interrogeait sur le rôle social de l’art et pointait des pratiques contemporaines répondant au système guattarien : Felix Gonzalez-Torres, Rirkrit Tiravanija, etc. Nous pourrions encore citer des démarches comme celles de Pierre Joseph ou Carsten Höller ainsi que la plupart de ceux qui, à l’époque et encore aujourd’hui, produisent des dispositifs participatifs et interactifs. Le chapitre Le paradigme esthétique (Félix Guattari et l’art), qui clôt l’essai de Bourriaud, illustre la manière dont les pratiques de l’art répondent à la notion de subjectivité chère à Guattari. L’art produit de la subjectivité, soit de l’hétérogénéité, dans un contexte normé par la marchandisation : “Pour être pleinement œuvre d’art, elle doit aussi proposer les concepts nécessaires au fonctionnement de ces affects et percepts, dans le cadre d’une expérience totale de la pensée.” Dans la conclusion titrée “Pour une praxis artistique-écosophique », Nicolas Bourriaud se réfère notamment à Joseph Beuys.  Aujourd’hui publiée par Lignes, un projet de recueil de textes sur l’écosophie avait d’abord été la volonté de Guattari lui-même, formulée alors a l’éditeur Giancarlo Politi de la revue Flash Art.

On l’aura compris, Qu’est-ce que l’écosophie ? est un ouvrage absolument essentiel pour qui veut connaître la pensée de Félix Guattari, de surcroit celle des dernières années, la moins connue.


[1] Félix Guattari Les trois écologies, Éditions Galilée, 1989.
[2] Arne Naess (1912-2009) est un philosophe norvégien théoricien de l’écologie profonde.
[3] Pour reprendre la triste expression d’Antoine Waechter, critiquée par Guattari.
[4] Lire par exemple les entretiens publiés dans Bertrand Lamarche-Vadel Joseph Beuys – Is it about a bicycle ?, Marval et Galerie Beaubourg, Paris, et Sarenco-Strazzer, Verone, 1985.
[5] Nicolas Bourriaud L’Esthétique relationnelle, Les Presses du Réel, Dijon, 1998.

Félix Guattari,
Qu’est-ce que l’écosophie ? 
Textes présentés par Stéphane Nadaud
Éditions Lignes / imec, 2013

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