ECRANS DE NEIGE OU COMMENT FAIRE DU JOURNALISME DE RECHERCHE

Nous sommes heureux de chroniquer le dernier ouvrage de notre collaborateur et ami Alexandre Castant. Pour beaucoup de confrères, écrire sur un collègue équivaut à un manque certain de déontologie. Chez Dust-Distiller, notre ligne de conduite nous permet de juger de manière critique nos compagnons de route. Et puisqu’il est question dans Ecrans de neige de l’idée contemporaine du journalisme, et tout en filigrane, d’un hommage au grand Homme de la profession : Albert Camus, je me permets d’insister sur cette position. L’éthique ne tient pas dans de supposées conventions dictées par un groupe de personnes plus enclin à protéger son petit pouvoir qu’à “l’action historique, politique, esthétique” du journalisme.

L’image comme témoin des transformations sociales et esthétiques
Alexandre Castant explique dans son introduction pourquoi un diplômé en lettres décide de devenir journaliste au lieu de suivre le cursus universitaire classique. La réponse trouve son origine dans un moment – l’attente d’un train dans un café – à observer le quotidien – une image de la vie des hommes – et d’en extraire “une morale de l’écriture sur l’image”. Comme beaucoup d’entre nous, il vécut la chute du mur de Berlin en 1989 et le 11 septembre 2001. Au service exclusif du capitalisme néolibéral, cette période fut celle de la démultiplication des écrans associée à la dématérialisation des contenus en données informatiques. Elle finit de convaincre notre auteur de prendre les armes. “Et parce que l’une des dernières figures possibles du lyrisme semblait résider dans le journalisme sur l’art”, il décida de combattre l’imagerie médiatique – lire l’image autoritaire – par l’étude de son alternative : l’image artistique. Il trouva dans la presse écrite son homologie, dans l’écriture son dard.

La photographie dans l’œil des passages (1) au service de la recherche esthétique
L’auteur sous-titre son nouvel opus “Photographie, textes, images”. Ces trois supports artistiques composent la structure d’une métaphysique en construction. Une métaphysique des passages, des écarts entre l’art, la littérature et le cinéma. Il s’agit d’essayer d’en découdre avec les notions de lisible et de visible. “Car la déshumanisation n’attend plus : le monde doit devenir une image.” Alors se pose la question : “Que serait un homme de l’ère immatérielle ?” Cette situation de mutation d’un homme qui fait corps en une espèce de matière informe engendre une autre interrogation. Les mots dans tout cela ? Peuvent-ils encore être opérationnels ? Nous sommes au cœur de la problématique posée par Alexandre Castant. Ce dernier a écrit une thèse sur le poète romancier André Piyere de Mandiargues (2). Il y décrit l’imaginaire au travail chez cet essayiste dont l’écriture s’applique à lutter contre la mort … la mort de l’écrit au profit de l’image qui l’habite littéralement. La méthode se trouve “dans le passage entre ces deux médiums, les mots et les arts plastiques.” “L’image procédant des arts plastiques devient opératoire dans la langue. Et l’écriture fictionnelle de Mandiargues en livre l’esthétique.”
Fort de cette analyse, notre auteur se met en marche du monde. De l’image du monde aux fabriques immatérielles de celle-ci, il rencontre de nombreux “passagers”. Les œuvres de Rodtchenko, Mikhailov, Kramer, Cendrars, Lewis, Lafontaine, Plossu, Ruff, Besson, Marker, Varda et tant d’autres forment le corpus décrit et analysé. Dans une syntaxe toujours appropriée, Alexandre Castant fonce tête baissée dans le storytelling mondialisé en lui opposant une historia, comme diraient les humanistes. Son travail a pour objectif de traquer, dans les œuvres plastiques, visuelles et fictionnelles, cette distinction entre aliénation et poésie. Il cherche le décalage qui fait sens, sensation et nous en procure. Et comme Madame de Sévigné l’écrivait dans ses Lettres, à-peu-près dans ces termes : il faut être dans et hors du monde en même temps. Notre chroniqueur en a fait bon compte.
“Le monde adhère à l’image : toute disparition attendra.” Qu’on se le dise, c’est un terrien méditerranéen (3) qui parle !
Mais le jour où l’écart aura fui ?

Paul Einos

Notes :

(1) La Photographie dans l’œil des passages, Coll. “L’Art en bref”, éditions L’Harmattan, Paris, 2004.
(2) Esthétique de l’image, fictions d’André Pieyre de Mandiargues, Coll. “Esthétique”, Publications de la Sorbonne, Paris, 2001.
(3) Logique de la mappemonde, note sur l’espace (pourquoi méditerranéen ?), Filigranes, Paris, 2012.

Ecrans de neige
Alexandre Castant
Français
Parution : 20 Mars 2014
Collection : Hors Collection
Editions Filigranes
ISBN 13 : 978-2-35046-304-9
Format : 165 x 240
128 pages
Broché
20 €
http://www.filigranes.com/main.php?act=livres&s=fiche&id=483&PHPSESSID=31aadec8c47dcb23e82be47fb879e536