KALEIDOSCOPE 8 – MAÎTRES ET SERVITEURS

A quoi pense-t-on exactement lorsque, jeune homme issu de la bonne bourgeoisie londonienne, on entreprend de séduire une accorte femme de chambre chargée de veiller au bon ordre d’une maison respectable et qu’on en tombe amoureux ? Mais quand celle-ci s’enfuit parce qu’on l’a mise enceinte, bien qu’à la différence de Karl Rossmann dans l’Amérique de Kafka , on n’ait pas été chassé par ses parents, on connaît l’exil comme son célèbre devancier sans doute pour vérifier l’exactitude de l’adage : « Loin des yeux, loin du coeur ».
Andrew Marsh est un jeune journaliste accrédité auprès du National Geographic Magazine. De retour d’un voyage d’étude en Inde, épuisé et de surcroît handicapé par une rupture du talon d’Achille, quelques semaines de repos lui sont d’abord une sanction; mais rapidement la présence d’ « Anna O. » (qu’il a baptisé ainsi en souvenir de la célèbre patiente de Freud parce qu ‘elle avait un temps souffert d’hydrophobie), la femme de chambre de Petra Weir et de Sir Charles transforme le harassement de jours d’ennui en félicité de jours de plaisir quand la jeune femme effectue son service d’autant qu’elle l’étend à soulager la souffrance du blessé: « lorsqu’ avec ses petits bras, elle levait à l’aide d’un verticalisateur mon corps flasque et que l’inactivité rendait adipeux, j’en arrivais à souhaiter que ma blessure ne guérisse jamais pour avoir éternellement le simple privilège d’être touché par Anna ».
Cette moderne Cendrillon est très éloignée d’Andrew : pauvre, peu cultivée, dépourvue de curiosité intellectuelle, primesautière, jolie et taciturne. Sans oser le lui dire ni même le lui montrer par des gestes ou des mots encourageants, elle fut bientôt amoureuse du jeune globe-trotter fortuné. Ainsi Andrew et Anna se séduisirent-ils mutuellement quoique pour des raisons fort différentes : lui y voit tout d’abord un dérivatif pour rompre l’ennui, elle l’espoir d’un reclassement lié au romantisme naïf des contes de fées. Après avoir longuement espionné puis repéré les signes secrets de leur connivence, « inconnus de la raison mais prégnants au corps, notre amour aberrant exulta comme un volcan lorsqu’elle saisit brutalement mes lèvres alors que je ratiocinais encore pour savoir comment parvenir à les étreindre ».
Ce rapt des lèvres est décrit par Manfred Huschner comme une scène inversée de la fameuse dialectique hégélienne du Maître et du Serviteur : c’est cette fois la servante qui prend le risque de la mort (symboliquement car, en l’embrassant à l’improviste, elle pourrait être renvoyée) alors que le maître est un lâche qui, malgré son désir, n’ose tenter le moindre geste amoureux. Aussi, alors qu’il croit pouvoir diriger à sa guise leur relation, il va dans la ligne de sa pusillanimité initiale payer cher sa vanité illusoire quand, avec la même brusquerie qu’elle avait mise à le conquérir, elle le quitte (en même temps qu’elle est renvoyée par Petra Weir, la belle-mère d’Andrew) sans daigner lui fournir la moindre explication. Le savoureux paradoxe est qu’il en éprouve une culpabilité semblable à celle d’une femme violée… sans concevoir un instant que le viol initial pût être le mépris dont il entourait son absence d’instruction et ses déficiences intellectuelles.

Cette relation morganatique trouve dans la deuxième partie du roman un premier écho décalé avec celle, ancillaire et féminine, entre Thérèse Rodier et Petra Weir. A la demande insistante de la première, Petra accepte de lui confier quelques heures de ménage hebdomadaire pour pallier provisoirement et partiellement le départ d’Anna. De quasiment filiale (Petra pourrait être la mère de Thérèse et ne s’en cache guère), leur relation va insensiblement se muer en maîtresse/serviteur par l’intermédiaire de l’argent (bien que la rémunération soit minime) mais surtout par celui du langage : équitable dans le premier cas (même si la sphère familiale autorise des échanges vipérins, elle admet dans la joute oratoire la possibilité d’une répartie) et souvent feutré, il est unilatéral dans le second cas, reposant sur des ordres, fussent-ils administrés avec componction et respect des formes : « Vous voudrez bien, Thérèse, ne pas oublier de faire les carreaux de la chambre d’amis ». Manfred Huschner ne manque pas d’insister sur les subtilités de l’intonation britannique qui renforce les différences de classes. Thérèse, malgré sa verve naturelle, n’a pas toujours (contrairement aux allégations pertinentes mais trop systématiques de Florence Estanqueiro) de réponse à opposer à Petra : même l’ironique « Oui, Madame » ne fait qu’officialiser la hiérarchie qui s’est installée entre elles.

Les deux situations paraissent dissemblables ; cependant d’Andrew à Anna et de Petra à Thérèse, ce qui se répète, c’est la disparition du lien affectif immédiat sous l’imposition de cadres sociaux normatifs, guère éloignés de la mauvaise foi : chacun joue le rôle que sa place lui assigne, y compris dans la sphère intime. Ce rôle permet toutefois un certain jeu, au sens à la fois ludique et mécanique du terme : ainsi Anna est tour à tour une jeune fille qui, pour « s’élever », doit changer les bandages de la cheville d’Andrew et passer son temps libre à étudier le Mahâbhârata et apprendre des dizaines de vers de la Bhagavad-Gîtâ auxquels elle ne comprend rien ; de même, Thérèse pour être définitivement « reçue » dans la maison de Sir Charles et de Petra Weir doit passer l’épreuve humiliante de la condition ancillaire ce qui ne l’empêche pas, quand elle a fini son service, de dîner à la table des maîtres et d’être servie par la cuisinière avec qui elle avait déjeuné le midi même. Cette porosité montre, sous la variabilité (certes relative) des positions sociales au sein de la famille, la permanence d’un « rang à tenir » comme le dit Petra Weir dont il importe de connaître le moment. Selon Manfred Huschner, il en va des relations domestiques comme des relations politiques : il y a un temps opportun à saisir et il s’agit de donner à cette matière brute la forme d’une décision secrète mais irrévocable.

Le thème maître-serviteur connaît dans le roman une troisième et dernière incarnation, surprenante et brièvement évoquée à propos d’un ami d’Andrew, Percy Lawson, jeune universitaire prometteur et charismatique, par sir Charles dans la troisième partie. Lors d’une conférence qu’il donne à la London Library sur un sujet atypique en Grande-Bretagne, «  Les fondements philosophiques de la Déclaration française (sic) des Droits de l’Homme », une auditrice ( par ailleurs une étudiante qu’il avait malmenée à plusieurs reprises au cours de l’année universitaire ), déguisée en Olympe de Gouges le ridiculise auprès du public en se levant subitement et en couvrant la voix du conférencier par une lecture roborative de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne tout en mimant régulièrement d’un geste de la main l’action de la guillotine. On ne sait plus trop alors si c’est le serviteur qui se moque du maître ou si le véritable maître est, non pas à la tribune, mais dans les travées. Car ce qui distingue in fine le maître du serviteur (on peut d’ailleurs remarquer ici que Manfred Huschner joue sur la double signification du mot « maître », magister et dominus ), ce n’est ni l’ampleur des connaissances, ni la virtuosité à les dispenser ( nul ne conteste « le talent de pédagogue de Percy Lawson »), c’est la certitude de sa supériorité, appelée parfois insolence, plus que la position sur l’estrade.

Par son attitude provocatrice, l’étudiante met les rieurs de son côté tout en désarmant la posture hiératique du maître. Mais cette insolence, loin d’être la seule riposte du faible, est surtout l’indice d’une volonté de pouvoir destituant le professeur Lawson : l’étudiante devient l’objet de tous les regards, peu importe qu’ils soient laudatifs ou contempteurs, et elle décentre le lieu de la parole doctorale par sa simple lecture d’Olympe de Gouges. Ce faisant, elle substitue l’arrogance, c’est-à-dire la forme qu’elle donne à son désir de domination, à l’insolence initiale : celle-ci ne peut que « souffler sur des aubépines » comme le dit joliment Petra Weir à Thérèse avant de se dégrader inévitablement en arrogance insupportable.

Anna BARAWI