LAISSE-MOI DU TEMPS ! MATHIAS TRAVIS EPISODE 4

Avertissement : Laisse-moi du temps ! est une fiction publiée sous forme de plusieurs épisodes (un par mois). Mais, seule, la totalité du récit sera disponible à la vente au format PDF et sur papier dans les prochains mois. D’ici peu, vous pourrez le commander dans notre boutique. CLG

Préface
Les trois premiers épisodes ont été brûlés sous mes yeux !!!
 « Tu finiras de rire avant l’aurore » Don Giovanni de Mozart

Episode 1 :

Non!
Raconte-moi une histoire qui va t’arriver.

 

Il a rencontré une fille.
Elle voulait partir pour partir.
Son seul projet était de bouger, elle ne pouvait plus rester à la même place. Lui se disait.
“ Il n’y a rien à attendre, rien à espérer et surtout rien à trouver ”.
Dans sa poche, il vérifia la présence de sa carte de crédit.
Ils prirent l’autoroute en suivant la première direction.
Il ne savait pas si c’était le Nord ou le Sud. C’était juste un sillon vers de l’air.
Ils sortirent des enceintes de la cité, mais ils auraient pu être aussi bien ailleurs qu’ici.
Ici n’existe plus. La même bouche d’égout. La même moue amère aux bouches.
Ici est une vapeur d’eau. Un parfum global. Une odeur de bureau.
A Bangkok ou à Berlin le tarmac est toujours noir.
Vers Munich il est gris clair. Et strié des mêmes lignes creuses à Roissy ou à Sterrebeek, pour drainer les eaux huilées, poussées par la gomme. La route.

Elle alluma une cigarette et mit ses lunettes noires car il pleuvait.
La radio annonçait “État de crise en Russie“.
Il ouvrit le toit électrique de la voiture, ils aimaient la pluie.
Sur le récepteur ils s’étaient habitués au son préhistorique de la station en longues ondes. Des sifflements couvraient parfois les reportages, des souffles électriques faisaient taire les puissants, des montagnes bâillonnaient quelques minutes la morne horreur des gens, puis le débit du journaliste reprenait. Les parasites n’étaient jamais assez longs pour les décider à changer de fréquence. Pour trouver quoi de toute façon. Le ton implacable du jeune homme était lissé par les ondes.
Elle s’était endormie. Lui roulait, les villes disparaissaient.
Il ne prêtait aucune attention aux directions, il allait toujours tout droit, c’était une juste sensation.

Elle avait enlevé ses chaussures et incliné un peu plus le dossier du siège, la musique roulait elle-aussi. Les synthèses obsédantes d’un concert de Tangerine Dream piraté à la cathédrale de Reims en 1974 grésillaient dans les portes. Tout planait. La voiture ne manifestait aucune angoisse de ne savoir où aller et communiquait sa joie sans souci d’avoir à tourner. Mécanique exaltation. Il ne sentait plus le volant. Tout planait.

Alors que les clients s’agitaient nerveusement à la réception de l’hôtel pour payer et s’enfuir à leur rendez-vous, ils prirent une chambre. C’était le bon moment pour dormir.
Le préposé aux enregistrements ressemblait à un laborantin usé. Grand, mince, transparent. Il était poussière jusque dans sa façon de tendre le feutre pour signer la souche débitrice. Un veston brodé du logo de la chaîne hôtelière montrait sa trame aux poches. La peau de ses doigts était sèche et craquelée. Pas si vieux pourtant.

Il avait demandé une chambre au rez-de-chaussée. Ca l’ennuyait de ne pas pouvoir rentrer avec la voiture mais il la gara de telle façon que l’avant surmontait le trottoir.
Ainsi le pare-chocs touchait le mur de leur chambre. Les phares allumés, la voiture attendait et reposait
Il aimait que la lumière à côté de leur lit soit celle de la voiture. Il aimait cette idée.

Arrivé dans la chambre, il ouvrit les rideaux pour que la voiture ne se sente pas trop seule.
Elle poussa la porte de la salle de bains et alluma toutes les lampes. Le néon du miroir, le plafonnier au dessus du lit, celle du secrétaire en formica, la petite de la porte d’entrée, les deux abat-jours de chevet.
Elle remonta le pommeau de la douche à une hauteur adaptée à sa taille et évaluait avec l’index l’exacte température de l’eau.
Elle attendait que les flux se stabilisent dans leur mélange de bouillant et de glacial.
Il lança un cd de Léon Redbone “Mr and Mrs Used to be” puis repoussa le couvre-lit qui plia jusqu’au moment de sa chute.
Il s’allongea sur le drap encore tendu.
Elle enjamba la baignoire.
Elle était habillée et l’eau coulait sur elle. Trois bars de pression, la force d’une pluie.
Lorsque ses vêtements furent bien inondés par cette douce chaleur, elle les retira.
Elle commença par son jean qu’elle déposa bien à plat sur le radiateur, ôta son tee-shirt et accrocha sa culotte au robinet de la douche qu’elle ferma d’un même geste.
Sans essuyer l’eau qui ruisselait sur sa peau, elle tira les draps de lit de son côté, se mit à plat ventre en se relevant légèrement sur les coudes.
Elle se tourna vers lui :
- Je suis avec toi.

Il était 17 heures. Les gens commençaient à remplir les chambres de l’hôtel, ils partirent.
Check out rapide, ce n’était pas le même réceptionniste.
Plus loin, il s’arrêta à une station service. Toujours des belles images ça, les stations service. Un homme attendait à l’avant d’une vieille Opel Manta blanche, un penseur de Rodin dans l’odeur d’essence et de caoutchouc chaud. Elle revint chargée de fruits.
Elle alluma une cigarette et aligna devant elle, contre le pare-brise, pêches, abricots et trois bananes. Moteur “Toutes Directions”.

Devant eux, la route était libre et un brouillard commençait à tomber.
Il alluma l’antibrouillard pour faire plaisir à la voiture.
Elle repoussa le siège et s’y coucha totalement, croisa deux feuilles de papier à rouler sur son ventre découvert, ouvrit une cigarette en déchirant la collure -le tabac s’écroula en pelote- courba un petit rectangle de carton, puis prit son walkman. Une machine issue des années quatre-vingt, en plastique jaune et métal noir griffé, usé, cogné, ramassé, mais qui fonctionnait toujours parfaitement. Elle lui parlait comme à un répondeur enregistrant son message.
- Allo, chéri! je t’appelle tellement je pense à toi.

Lui ne manquait pas de faire attention à la route.
- Si on partait tout droit. Tu sais, là-bas, juste en face.

Et lui, très assuré.
- Chérie, là-bas je te ferai une surprise.
- Une surprise! surtout garde la jusqu’à la prochaine!
- Allo!  allo!

Elle appuya sur la touche stop.
Les deux mains sur le volant, il regardait le signal du niveau d’essence qui clignotait. Ils roulaient sur la réserve.
Ils avaient pris des fruits, mais oublié le pétrole. Elle riait et reprit l’appareil.
- Allo, mon amour.
Je t’attends devant la porte de mon immeuble.
Je serai là, assise sur le trottoir.

Arrivés à la station suivante toute allumée de bleu et blanc, elle sortit de la voiture en dansant, elle était gaie. La musique dans les oreilles, elle se retourna pour lui lancer un sourire tout en retenant les écouteurs. Elle avait acheté toutes les cartes routières disponibles.

Elle jeta celles des villes à l’arrière de la voiture, ralluma la fin de son joint puis déplia celle des autoroutes si grande ouverte qu’elle cachait une bonne partie du pare-brise.
Il roulait de nuit. La carte lui couvrait la main droite qui tenait le volant, il se guidait sur le ciel orangé des lampadaires alignés. A l’heure dite, toutes ces orchidées bicéphales de métal s’étaient entêtées de rouge… puis de jaune orangé. Les bulbes de sodium étaient maîtres. Même la nuit n’était plus grand chose.
Elle se servait d’une cigarette allumée pour faire des trous au hasard sur la carte.
Chacun des points s’embrasait un instant puis se consumait.
- J’aimerais faire l’amour dans chacun de ces lieux et puis, quelle importance puisque je suis avec toi.
Animale convertie aux codes, elle prit son pied gauche dans la main gauche, une lime dans la main droite et se concentrait sur le voyage.
La cigarette brûlait dans le cendrier, la voiture roulait, le moteur avait une sonorité bien ronde.
Elle tira un étui d’une poche en plastique placée sous son siège et en sortit plusieurs vernis de différentes valeurs de rouge.
Elle déposa une couche d’une nuance particulière sur chacun de ses ongles de pied puis grava avec la pointe acier de sa lime à ongle la signature de noms de pays dans le vernis frais.
Lui regardait le ciel étoilé en pensant que les pneus de la voiture s’accrochaient sensuellement au béton.
Il décida dans cet instant de ne jamais s’imaginer la quitter.
S’il l’avait ainsi laissée, elle ressortirait d’abord surprise puis irait s’asseoir plus loin, les jambes repliées, la musique dans les oreilles à attendre qu’il revienne.
Elle aurait raison car il serait revenu pour la prendre dans ses bras et la serrer très fort.

Serait-elle revenue, elle ? Question dérangeante. Eludée en écrasant le mégot avant que le filtre n’empeste.

Elle avait baissé ses lunettes noires.
Il aperçut une larme qui coulait sur son visage.
Elle reprit son enregistreur, enfonça Play et Rec.
- Allo, tu sais, je suis à tes côtés. Cht, surtout chhht. Ne dit rien.
Je pense à toi si fort que je me caresse.
- Oui, dis-moi plus.
- Oh, c’est fini, je disais que je pensais à toi!

Elle reprit la carte, l’étendit du Nord au Sud et remonta avec son doigt les lignes jaunes du réseau des autoroutes puis elle dessina un cœur, puis un autre plus grand et un troisième qui atteignit les lèvres du conducteur. Elle tourna son visage vers lui, le regard absent.
- C’est merveilleux d’être avec toi. Tu es merveilleux.

Elle se rapprocha de lui.
- Si l’on s’arrêtait un instant, j’ai envie de t’embrasser.
- J’aimerais sentir tes mains sur mon visage.

De temps en temps, des poids lourds en doublant balayaient de leurs phares l’intérieur de la voiture.
Le lent mouvement stroboscopique des lumières jaunes était ponctué de ces passages blancs, chaque fois précédés d’un balayage du rétroviseur sur ses yeux.
- Tout de même, t’es pas mal comme mec!

Le jour arrivait, c’était le moment de trouver un bon hôtel avec une chambre de plain-pied.

Il mit sa main entre ses jambes.
Elle répondit agacée,
- Attention, c’est froid!

Il dépassait la prochaine sortie en reprenant de la vitesse.
- Parle-moi pendant que tu roules, j’enregistrerai ce que tu me diras.
Non! Aime-moi d’abord.

Il freina brutalement laissant une trace de pneus sur la route.
“vont s’calmer oui?” pensait la voiture

Elle finit par sourire et l’embrassa.
Il fixait le défilement des arbres.
Elle insistait.
- On va s’arrêter sur un parking, j’ouvrirai les jambes doucement et tu m’embrasseras avec tendresse, longtemps, très longtemps. Je pencherai le visage en arrière, me retenant à tes épaules. Personne ne viendra.

À ces paroles, il frémit et chercha où s’arrêter, relâchant l’accélérateur pour parvenir à la perception d’une blessure soudaine.

Elle pleurait.
Elle ferma les yeux en tournant son visage de côté qui se reflétait dans la vitre.
Il coupa le moteur devant une longue masse d’arbres qui ne semblait pas plaire à la voiture.
Dans l’émotion brutale de tout à l’heure quelque chose s’était perdu.
Ils sortirent, chacun de leur côté claquant les portières. Un orage s’abattit sur eux.
Ils marchaient lentement cherchant un appui sur le ciel pour un mot à prononcer.
Il mit ses bras autour d’elle, des arcs d’éclairs zébraient la voiture qui les protégeait par sa présence sous le tonnerre.
Elle n’avait pas fini de pleurer. Les larmes luisaient sur son visage et se détachaient des gouttes de pluie.
Inondés, ils rejoignirent leurs places. Elle se déshabilla et ses gestes étaient empreints de colère. Il poussa la ventilation du chauffage. Elle s’essuya avec son tee-shirt. Il baissa son dossier. Ils s’endormirent dans la résonnance mate des gouttes qui s’écrasaient dehors.

(à suivre…)