KALEIDOSCOPE 4 – UNE TROUBLANTE SAGESSE DU MAL

Le personnage de Sir Charles  dans Esther Doerrie de Manfred Huschner est sans doute une troublante figure du mal. Qu’il soit machiavélique, au sens froidement calculateur du terme, est indéniable d’autant que ses résolutions s’appliquent sans état d’âme apparent à ses proches les plus intimes: pour protéger ses secrets, il n’hésite pas à torpiller le mariage d’Andrew Marsh avec celle qu’il croit être sa fille, ni à provoquer indirectement son suicide. Pourtant, cet être imperturbable cède aussi à des passions irrationnelles: sa première entrée dans le crime, en dépit de la précision de sa mise au point, obéit à une logique passionnelle et à ce que Malebranche appelait des « raisons particulières » par opposition à la raison universelle. La vengeance à laquelle il procède vis-à-vis d’Esther Doerrie en constitue l’archétype; n’acceptant pas qu’elle lui préfère son mari -ou du moins qu’elle refuse de le quitter-, cet amant jaloux et paranoïaque organise son assassinat de la manière la plus odieuse, en incendiant sa maison pendant qu’elle fait une sieste. Cependant, on hésite à décider s’il est l’incarnation d’un mal absolu en proie à une fureur diabolique ou bien s’il incarne un individu passionné et romantique agissant par delà le bien et le mal. La même oscillation se retrouve (mais à un bien moindre degré) lorsque, narrateur de la troisième et dernière partie du roman, il fait preuve d’une componction inattendue dans son langage pour relater des faits horribles ou des détails scabreux avec une froideur d’entomologiste qui exclut de tirer une jouissance malsaine du récit d’une scène atroce: « Avec la haine des imbéciles, je mis au point une vengeance ignicole : détruire par le feu toute trace de mon amour perdu et de sa trahison. Il ne me fut pas difficile de pénétrer dans le garage et d’y renverser un bidon d’essence qui appartenait d’ailleurs à Esther. Je l’avais persuadée de s’en munir car, attendant toujours le dernier moment pour remettre du carburant dans sa voiture, elle risquait un jour ou l’autre de ne pouvoir la démarrer. Une fois l’incendie déclenché, je suis allé me cacher dans le jardin, derrière un buisson touffu qui donnait sur la façade sud de cette maison patricienne et sur une vaste piscine découverte. Une vigne vierge croissait parmi les fentes des murailles et contournait une fenêtre au deuxième étage. Tout à coup, je vis une main jeter un paquet par cette fenêtre dans la piscine ».

Il semble qu’un « démon de la perversité » le pousse à faire ce genre de confession mais moins pour purifier  son âme ou la purger de ses passions que par souci de se prendre soi-même pour objet de science : la dramaturgie du mal s’accompagne d’abord d’une tentative d’objectivité et, s’il y a aveu de culpabilité, il ne semble éprouver aucun remords. Cette tentative amorale de sonder ses ténèbres sans la moindre complaisance est toutefois réversible : en prétendant faire la lumière sur soi et sur ses zones d’ombre, Sir Charles ne cesse de mettre des pare-feux, en premier lieu de quêter la compréhension du lecteur. Mais alors, qu’est-ce qui a pu précipiter cet homme cultivé, socialement intégré et de son propre aveu pusillanime dans des agissements criminels aussi effroyables ? Il ne peut s’agir ici de cette « banalité du mal » analysée par Hannah Arendt, ni non plus d’une volonté callicléenne d’obéissance à l’ordre de la nature qui veut que les lions mangent toujours les gazelles. On peut invoquer plutôt l’absence de retenue : Sir Charles est un paranoïaque doublé d’un mégalomane qui considère que tous ceux qu’il aime doivent lui appartenir et les regarde comme des ennemis dès lors qu’ils ne répondent pas intégralement à sa volonté qu’il s’agisse de la femme aimée (Esther Doerrie) ou du disciple chéri (Andrew Marsh). La seconde raison, plus souterraine et plus profonde, est sa tendance compulsive à la ratiocination qui étouffe en lui tout élan spontané de tendresse…si bien que des doutes sur la sincérité des autres ou le ridicule de son propre comportement l’empoignent au moment où il voudrait s’abandonner. Il est en quelque sorte un Montaigne rêvant de La Boétie mais saisi par un soupçon pyrrhonien dès qu’il serre la main d’un ami. La grande règle qu’il met en oeuvre est que l’esprit du diable est d’abord animé par la logique et le calcul (dont le doute est une modulation d’ordre statistique ou probabilitaire). Chez lui, ni symptôme hystérique, ni propension au sectarisme.

Il en résulte un individu étrange qui fascine plus par son apathie que par une immoralité assumée : il ne semble jamais faire l’expérience de la turpitude ; et s’il doute, c’est toujours plus du bon ajustement des moyens que de la valeur morale de l’action. Même Thérèse Rodier, la maîtresse dubitative d’Andrew, est captivée par ce personnage qui abolit les distinctions tutélaires entre bien et mal,dignité et indignité, vérité et mensonge. Son insolence proverbiale s’interrompt devant cet homme impassible mais toujours affable dont l’indifférence polie annihile toute velléité sarcastique. C’est pourquoi elle ne le condamne jamais même lorsqu’elle nourrit des soupçons contre lui (ce ne sont certes pas ceux qu’il croit) : sur le terrain de la joute verbale, elle a trouvé son maître en la personne d’un manipulateur plutôt taciturne qui lui fait sentir intuitivement qu’ils ne « sont pas du même monde », non au sens social du terme, mais en un sens « aristocratique » qui consiste à être capable d’effacer les limites de l’éthique la plus stricte et la moins contournable, celle qui régit le microcosme familial. Si Sir Charles est, nous l’avons dit, plus amoral qu’immoral, c’est qu’il a soulevé et rejeté le voile de la famille comme socle de valeurs inamovibles ; au fameux « Famille, je vous hais » de Gide, il répond par un détachement affectif que l’on peut résumer par : « Famille, je vous expérimente », position du naturaliste qui considère calmement et d’un oeil également détaché tous les individus qu’il a fréquentés, à commencer ceux de sa parentèle : ayant longuement observé comment ses proches vivent, il a tiré de son expérience une sagesse de vétérinaire qui ne se soucie plus de savoir s’il doit soigner un cheval, une grenouille ou un reptile.

Il ne lui est néanmoins pas indifférent de savoir s’il laissera ou non une empreinte sur autrui. Ce motif, rarement commenté par les critiques, apparaît dans les dernières lignes du roman : après avoir évoqué sa visite à Thérèse à la clinique psychiatrique où elle vit désormais prostrée, il repart en jetant discrètement un papier chiffonné dans une poubelle. Manfred Huschner ne nous révèle pas le contenu de ce papier mais il est possible de le deviner : que pouvait-il contenir sinon l’aveu de la machination à laquelle Sir Charles s’est livré et qu’il peut enfin révéler en toue impunité (il n’a d’ailleurs pas commis d’illégalité en faisant capoter le mariage de Thérèse et d’Andrew) ? Mais pourquoi a-t-il jeté ce papier une poubelle avec l’incertitude qu’on le trouve et qu’on le lise ? Parmi toutes les hypothèses possibles, l’une me séduit particulièrement : parce qu ‘il espère qu’il parviendra à Thérèse et que, si elle se relève de sa maladie, cette révélation fera d’elle un nouvel être contaminé par les valeurs (ou plutôt les anti-valeurs) qu’il a incarnées : le goût de la vengeance, la dissimulation, le cynisme, bref l’empreinte d’une personnalité inoubliable.

Piotr MARKIEWICZ