WE SHALL ARISE / QUESTIONS DE CONTEMPORANÉITÉ

Qu’est-ce que la contemporanéité ? Quel est son sens ? La notion, on le sait, ne désigne pas seulement le temps où l’artiste est vivant mais plutôt la manière dont il s’inscrit dans le temps vivant lui-même. Étant donné que la notion de contemporanéité existe comme référence d’un temps présent par opposition au passé et au futur, je crois que nous ne l’abandonnerons que lorsque la question du temps même n’intéressera plus personne. Autant dire que ça n’arrivera pas. Ce faisant, on a vu à toutes les époques des artistes travailler en pleine conscience de la contemporanéité de leurs œuvres.
La contemporanéité d’une démarche, dès lors, réside dans sa pertinence avec le présent. Et à travers celle-ci, c’est son discours qui est à l’épreuve. Dans l’époque post-moderne qui est la notre, le langage et les techniques de chacun des artistes coexistent et il n’est pas de contemporanéité à débattre sur ce terrain là. Par contre, c’est bien leur sens qui fait que certaines démarches entrent d’avantage en résonnance que d’autres avec leur temps.
Je ne m’inquiète donc pas trop du fait que l’idée que je me fais de l’art évolue sensiblement selon la tournure que prend les choses.

Ceci étant dit, quelle tournure « les choses » prennent-elles ? Et plus précisément, quelle est dès lors la place de l’artiste dans un contexte politique critique comme le notre ?
La situation on la connaît : nous avons connu une crise tour à tour des banques, de la finance, des monnaies et de l’Europe. La banque Lehman Brothers fait faillite, l’ancien directeur du NASDAQ est arrêté pour fraude, des épargnants sont ruinés, les plus grandes sociétés licencient à tour de bras, l’Europe sanctionne avec fracas ses « mauvais élèves » (Portugal, Grèce, Espagne) par des règles d’austérité, le premier ministre islandais est jugé pour la manière dont il a géré la crise de son pays… Les mécanismes cycliques de crise, on les connaît, ils sont inhérents au système économique qu’on épouse par notre simple consommation. Mais c’est autre chose qui est en jeu ici. Ce n’est pas tant une crise économique qu’une crise politique qui équivaut à une crise de la démocratie. A l’endroit des États sanctionnés par les règles d’austérité c’est en réalité une « politique des faibles » qui s’exerce aujourd’hui par des dirigeants soumis à des lois d’intérêt privé économiques qui les dépassent, par des administrateurs politiques par intérim qui courbent l’échine face aux prérogatives de leur supérieurs aussi bien que par des électeurs tétanisés par la crainte de perdre un modèle économique auquel ils se forcent à croire. La « crise » financière n’est-elle pas devenue l’élément par lequel « tenir » les consciences en dehors du problème ? Dans La Stratégie du choc Naomi Klein montrait, à l’instar de Chomsky quelle arme politique efficace peut être la peur 1.
Pendant ce temps les « mauvais élèves » de l’Europe connaissent une situation dramatique, non plus seulement critique sur le plan économique, mais aussi sur les plans politique et culturel. Leurs peuples sont descendus dans la rue.


Steven Shearer Poem for Athens, Athens, AMP, November 2009.

On a vu quelques intellectuels se mobiliser. Je pense par exemple au collectif européen qui appelaient il y a encore quelques mois à « Sauver le peuple grec de ses sauveurs » 2. À l’initiative de Vicky Skoumbi, rédactrice en chef de la revue Alèthia, et Michel Surya, directeur de la maison d’édition Lignes (voir la rubrique Livres de Dust Distiller), l’élan a été soutenu par Georges Didi-Huberman, Jean-Luc Nancy, Jacques Rancière, Alain Badiou, Claire Denis et bien d’autres.
L’art contemporain fait en revanche peu état de ces changements récents. Bien que ce soit précisément ça qui caractérise le temps présent – c’est manifestement « la tournure que prend les choses » – seuls quelques artistes directement concernés en font le point de départ de leur œuvre. Partout ailleurs il semble continuer de se déployer une « postmodernité molle, conciliante et indifférente » pour reprendre l’expression de Paul Ardenne 3, le même qui relatait que Picasso, pendant la guerre d’Espagne, avait incité les artistes à ne pas « rester indifférents à un conflit dans lequel les plus grandes valeurs de l’humanité et de la civilisation sont engagées. » Le même Picasso, interrogé « C’est vous qui avez fait ça ? » par des membres de la Gestapo au sujet de Guernica s’était vu leur répondre « Non, c’est vous ».

J’analyserai ici la portée politique de l’œuvre de quelques artistes qui me sont suffisamment proches pour m’autoriser la liberté d’une étude succincte.
Certains artistes utilisent aujourd’hui l’indignation comme moteur, à la manière de Bruegel, Goya ou Picasso en leur temps. Je me souviens de Damien Deroubaix m’expliquant qu’il consulte les sites d’information sur internet avant d’aller à l’atelier. Sa peinture, par conséquent, est chargée de tout ce qui le rebute. L’analyse révèlera, au milieu de références savantes au grindcore et à l’histoire de l’art, une dénonciation assez nette de l’empire de l’argent, des vices du pouvoir et de l’hypocrisie ordinaire. La charge politique de son travail est explicite, il ne s’en cache pas non plus chaque fois qu’on l’interroge sur son travail.
D’autres artistes se nourrissent de références politiques précises. Juan Pablo Macias a fait de l’anarchie le sujet de plusieurs de ses pièces. Notamment, il consacre une partie de son œuvre à la réhabilitation de la Biblioteca Social Reconstruir (BSR), une bibliothèque libertaire et anarchiste fondée en 1978 à Mexico City. On peut voir sa pièce Biblioteca de anarquismo y anarquistas actuellement au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris dans l’exposition Resisting the present consacrée à la scène contemporaine mexicaine. Juan Pablo Macias organise aussi des concerts de metal dans la rue, sans autorisation, utilisant l’art (un artiste qui amène une musique, contestatrice et provocatrice de surcroît, dans la rue) à des fins de perturbation publique.


Juan Pablo Macias Biblioteca de anarquismo y anarquistas, 2009-2010.

Je pense également aux interventions de Mark Titchner dans l’espace public. Il confronte les passants avec des messages aussi agressifs qu’absurdes calqués sur les idéaux absconds imaginés par les publicitaires. Le regardeur se trouve désorienté, il l’est d’autant plus qu’il n’a pas souhaité voir ces messages, il les subit comme la publicité. Un de ses textes les plus radicaux consiste en un sobre The World Isn’t Working. Déclinée en affichage public, en wall-drawing, en installation et même en patch, le message de Mark Titchner est inspiré du slogan « Labour isn’t working » du parti conservateur britannique en 1978 contre le Labour Party, la gauche anglaise. La conservatrice Margaret Thatcher fait à l’époque appel à la jeune agence de publicité, Saatchi & Saatchi, qui imagine le très frontal « Labour isn’t working » associé à une interminable file d’attente au bureau de l’emploi.


Mark Titchner The World isn’t working, Billboard Poster, Berlin 2008.

Sur un registre comparable je repense au Poems nihilistes noir et blanc de Steven Shearer placardés dans les capitales européennes entre la rue et le ciel.
Il y a un peu plus d’un an, le duo parisien Studio 21bis m’invitaient à prendre connaissance de leur travail. Ils s’emparent de symboles comparables à ceux exploités par Damien Deroubaix (l’empire de l’argent, des vices du pouvoir et de l’hypocrisie ordinaire) en utilisant le carton et le ruban adhésif comme seul matériau. Leur dernière action a consisté à tracter et faire stationner une grande statue de la liberté (la liberté éclairant le monde) dans divers lieux de prestige et de pouvoir parisiens à l’aide d’une vieille 205. Ils construisent également sans autorisation des abris de fortune pour les SDF à Paris, à Bruxelles, à Lyon, à Bordeaux et ailleurs 4.

Quelque chose a changé. Les œuvres évoquées ici ne s’inscrivent plus seulement dans l’utopie. Elles échappent à la poétique propre à l’utopie. Leur portée se situe précisément sur le terrain de l’action par le biais de la perturbation.
Dès lors, que pèse cette perturbation ? L’artiste qui s’inscrit dans l’action contre « la tournure que prend les choses » franchit une frontière. Il assume le fait de ne pas séparer l’œuvre et ses convictions personnelles. Sa conscience politique et ses principes servent le travail d’intellection qu’on reconnaît comme son rôle dans la société. Le « rôle de l’intellectuel » est en effet une question régulièrement posée.
La perturbation intellectuelle me semble donc équivaloir à ce qu’est la contestation comme mode d’expression populaire. Elle est peut-être ce qui survient quand la démocratie a cessé de fonctionner : Agir par la perturbation, par la grève, par la désobéissance, par l’outrage sont les moyens d’expression disponibles après que les instruments démocratiques aient cessé de fonctionner. La révolte nécessite l’action. Les intellectuels véhiculent des idées par le texte, l’image et la musique, parfois en créant du concept, mais le fait de s’emparer à leur tour des moyens d’expression populaires revient à outrepasser une frontière. Ils s’expriment en qualité d’individu et non plus seulement comme artiste.
Cette contestation est peut-être la position la plus pertinente dans le sens de la contemporanéité. Elle intervient en effet dans le moment où l’appareil démocratique connaît une crise.

Jérôme Lefèvre

1 Naomi Klein La Stratégie du choc, la montée d’un capitalisme du désastre, édition Babel, 2007. A voir aussi La Stratégie du choc, film de Michael Winterbottom et Mat Whitecross d’après le livre de Naomi Klein.
2 Je reprends ici l’expression de Paul Ardenne dans sa conférence L’Art contemporain a-t-il une dimension politique ? traitant sur la conscience et l’engagement et que j’invite à relire en intégralité : http://www.arpla.fr/canal10/ardenne/ardenne.pdf
3 http://www.editions-lignes.com/sauvons-le-peuple-grec-de-ses.html
4 Studio21bis : http://www.21bis.org/

Resisting the Present, Mexico 2000-2012
du 9 mars au 8 juillet 2012,
Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris / ARC.
11, avenue du Président Wilson 75016 Paris.
http://www.mam.paris.fr/fr/expositions/resisting-present