RANDA MAROUFI : REELLE FICTION ET FAUX RACCORD

Randa Maroufi participe au 60eSalon de Montrouge sous la houlette du pétillant Stéphane Corréard et son collège de critiques. Randa interroge et critique avec subtilité et clairvoyance les rapports humains et plus particulièrement ceux entre femmes et hommes. Si notre société mondiale est soit disant libérale, elle l’est difficilement en faveur des femmes. Fort de ce constat vu et vécu, notre jeune artiste en devenir, détourne et retourne, tel un effet boomerang, toutes les petites vicissitudes du quotidien féminin. Dans Tentatives de séduction (2013), une performance faite à Angers dans l’espace dit public, Randa se promène à la ceinture avec 7 enceintes capsule qui crachent toutes sortes d’insultes proférées à l’encontre de femmes dont la seule action est de marcher dans la rue. Avec sa tenue ambiguë et la violence des paroles diffusées, de nombreux passants ne manquaient pas d’être déstabilisés, une minorité – masculine – souriait. Dans une série de photographies Série reconstitutions : gestes dans l’espace public, les pseudos acteurs choisis in-situ (re)jouent des saynètes où un groupe de jeunes hommes “taquinent” une jeune femme seule. Comme des captures d’écrans, ces images se situent entre image fixe et image en mouvement, et annoncent le travail filmique de Randa Maroufi.
Dans l’entretien ci-dessous, nous avons axé le questionnement sur son travail cinématographique amorcé depuis l’année du diplôme (2013) à l’école des beaux-arts d’Angers (EPCC ESBA TALM site d’Angers) et poursuivi maintenant au Fresnoy.
Christophe Le Gac

Randa Maroufi, Dear Dad, fiction, 15’28’’, 2013, fiction, HD, 16/9, stéréo Autoproduction + bourse de l’EPCC Esba Talm.

Pouvez-vous nous raconter votre parcours depuis le Maroc jusqu’au Fresnoy, en passant par l’école supérieure des beaux-arts d’Angers ?

J’ai intégré l’Institut National des Beaux arts de Tétouan en 2006, où j’ai poursuivi un cursus en design graphique pendant 4 années, des projets plutôt commande / clients à caractère commercial et publicitaire, rien à voir avec les problématiques que je traite actuellement. C’est là où j’ai appris aussi quelques notions et outils de traitement d’image, de mise en page et de modélisation 3D.
J’ai ensuite intégré en 2010 l’École Supérieure des Beaux Arts d’Angers en 3e année avec une envie d’approfondir mes connaissances en graphisme mais me suis retrouvée à expérimenter des outils qui ne me sont pas très familiers comme la vidéo, le son, la performance,… et j’y ai pris goût.
En préparant mon DNSEP à Angers, je montais mon premier film de fiction Abi Laâziz autoproduit, et j’avais une envie de réaliser un autre film, j’ai donc pensé à des écoles, et Le Fresnoy était le meilleur lieu d’accueil pour mon profil, j’ai candidaté en présentant le travail que j’ai pu développé durant mes 3 années à Angers et je l’ai eu.

Randa Maroufi, La Grande Safae, fiction, docu expérimental, 15’56’’, Production: Le Fresnoy, 2014.

Quel serait votre projet artistique ? Votre fil conducteur ?

Ma recherche se situe entre le reportage, le cinéma et l’étude sociologique, que je poursuis en développant différents projets axés sur la question du genre et le statut de l’image. Je développe des problématiques liées à la transition, à la surveillance, au réveil et à l’affranchissement.

Randa Maroufi, La Grande Safae, fiction, docu expérimental, 15’56’’, Production: Le Fresnoy, 2014.

Est-ce un besoin vital d’être artiste en tant que femme marocaine ?

Un besoin ? Une décharge ? Une rébellion ? Un défi entre moi et moi-même ? Tout ce que je fais, je le fais parce que je dois le faire, parce que quelque chose en moi me pousse à le faire… Parfois par pure curiosité, parfois parce que j’ai été impliquée personnellement dans certaines questions, parfois en prenant du temps à bien observer ce qui nous entoure… Je ne fais qu’interroger/supposer sans forcément chercher de réponses… Il me semble que le besoin d’être artiste va au delà du besoin d’être une femme. Venant de quelque part et appartenant à un « genre », marocaine et femme ne font que cerner un terrain de travail.

Vous semblez privilégier le support film. Que trouvez-vous de si particulier et de si efficace pour vos propos avec ce qui se rapproche du cinématographe ?

Je me considère multidisciplinaire ou plutôt indisciplinée, et ne peut m’enfermer dans une seule forme d’expression et le support film accepte cette position dans le sens où la réalisation d’un film peut faire appel à toutes les différentes formes qui m’intéressent, à savoir la performance, la photographie, le son, l’image en mouvement, la mise en scène, et aussi ce rapport assez particulier à l’espace, et au mode de diffusion.
C’est aussi le support où je m’amuse le plus, où je me permets de faire des allers retours entre le documentaire et la fiction, monter et mentir, construire du faux à travers du réel ou se rapprocher de « la réalité » à travers du faux, chercher une vérité dans des personnages… sans oublier le travail complexe du tournage qui repose souvent sur plusieurs paramètres, et où je me fais plaisir.

Randa Maroufi, La Grande Safae, fiction, docu expérimental, 15’56’’, Production: Le Fresnoy, 2014.

Votre travail depuis les beaux-arts tourne autour de la question du genre. Preuve s’il en est, la création du court métrage La Grande Safae. Pouvez-vous en dire deux mots ? Qu’avez-vous (dé)montré ou mis en suspension, avec ce film ? Quel statut à ce film ? Est-ce une fiction ou un documentaire ?

Je me suis intéressée dans un premier temps à la représentation des tensions hommes/femmes – femmes/hommes telle qu’elles existent dans nos sociétés actuelles. J’ai tenté de traiter cette question en essayant de ne pas avoir recours au genre documentaire ou du reportage mais en fabriquant des images qui réhabilitent la complexité des rapports humains en tension.
Le film La Grande Safae s’inspire librement d’un personnage qui a réellement existé et disparu. Safae, plus connu sous le nom de La Grande Safae, travesti, qui a passé une période de sa vie en tant qu’employée de maison dans ma famille, ces derniers ignoraient son identité sexuelle.
N’ayant pas connu cette personne, j’ai ouvert une enquête auprès de mes proches, qui m’a permis de mieux la connaître/méconnaitre : différentes versions contradictoires m’ont alors été racontés. Et c’est à partir de ces témoignages que le film a été construit.
Par ce film, je souhaitai comprendre ce qui détermine une personne, et comment à partir de notre comportement avec les autres nous devenons des êtres complexes entre ce que nous sommes et qui nous souhaiterions être. Ce qui m’a aussi intéressé dans cette histoire, c’est le rapport du personnage de Safae à l’espace, ce dernier interroge en premier lieu les conditions de ses transformations.
Je dirai que La Grande Safae est un film plutôt hybride. Il navigue entre documentaire et fiction. En mêlant histoire vraie et procédé fictionnel, je pose la question de la mise en scène et de la véracité des faits tout en évoquant la perception du trouble de l’identité.

Randa Maroufi, Le Park, Projet en cours d'un court métrage. ©Le Fresnoy

- Vous finissez votre deuxième année au Fresnoy ? En quoi consiste-t-elle ? Qu’allez-vous présenter comme travaux ? Un film ? Une installation ? Les deux peut-être ?

L’enjeu de la deuxième année est de tenter d’appréhender de nouvelles technologies qu’on ne maitrisait pas avant notre entrée au Fresnoy. Ce qui est très intéressant pour expérimenter d’autres formes, un autre processus de travail mais je vous avoue que personnellement j’avais du mal à définir ce qui pourrait être une nouvelle technologie ou pas, filmer en numérique pour moi c’est déjà une nouvelle technologie. Quand on ne les connaît et qu’on les découvre en peu de temps, on reste souvent dans la fascination de la technique et on risque de les utiliser d’une façon maladroite, et vite tomber dans le gadget.

Randa Maroufi, Le Park, Projet en cours d'un court métrage. ©Le Fresnoy

J’ai donc essayé de détourner cet enjeu dans le propos même du projet dans un premier temps pour arriver ensuite à une forme cohérente.
Je présente un film (pour l’instant mais qui pourrait être repensé dans l’espace) qui confronte un espace de jeux public laissé à l’abandon à un ensemble d’images à caractère violent partagé sur les réseaux sociaux, tout en interrogeant la question du point de vue par la circulation libre d’une caméra dans une image fixe.
Le film est un plan séquence tourné dans un parc au cœur de Casablanca. Il s’agit du seul espace d’attraction dans le centre ville, délaissé depuis quelques années. Entre documentaire et fiction, le film évolue dans des temporalités différentes. Il dresse d’une part un portrait de jeunes qui fréquentent ce lieu – certains y vivent, d’autres y viennent simplement pour passer le temps - D’autre part, il met en scène ces temps de vie, minutieusement recomposés et souvent inspirés d’une image trouvée dans cette extraordinaire réserve qu’il y’a sur internet. Ces images qui me « fascinent » et dont j’ignore souvent la source. Elles sont d’une provenance incertaine, non vérifiées et non vérifiables peut être ? Peut être déjà manipulées ?

Randa Maroufi, Le Park, Projet en cours d'un court métrage, photographie de tournage. ©Le Fresnoy

Et en guise de conclusion et parce que j’aime bien savoir ce genre de choses. Pouvez-vous me citer votre film et cinéaste préférés et pourquoi ?

C’est compliqué de répondre à cette question, différentes références me passent en tête mais pour un cinéma du faux, de la boucle et de la complication je citerai Abbas Kiarostami, et particulièrement Close-up parce qu’il est basé sur une incertitude quant aux statuts de l’image, et aussi pour l’un des enjeux décisifs du film qui est la confrontation de trois pouvoirs : celui de la justice, de l’information et du cinéma.

Randa Maroufi, Le Park, Projet en cours d'un court métrage, photographie de tournage ©Le Fresnoy

Pour en savoir plus sur les films, performances, installations, photographies, vidéos de Randa Maroufi :
http://www.randamaroufi.com

Et sur le Salon de Montrouge qui se tient jusqu’au 3 juin 2015 :
http://www.salondemontrouge.fr

LE PROGRAMME :
Dimanche 10 mai, 17 mai, 24 mai et 31 mai à 15h et à 16h : visites guidées gratuites
Atelier créatifs : mercredi 6 mai, 13 mai, 27 mai, 3 juin de 15h à 17h (sur réservation)
Mercredi 20 mai de 10h à 17h : Journée Interdite aux Parents (sur réservation)
Samedi 30 mai de 10h à 17h : Tables rondes animées par la Fondation Culture & Diversité
Mercredi 3 juin de 19h à 23h : soirée de clôture avec DJ set
Le 60e Salon de Montrouge est en accès direct grâce à la nouvelle station de MÉTRO Ligne 4, arrêt « Mairie de Montrouge ».