Les Signes des Temps de Tania Mouraud

Tania Mouraud, Ad Nauseam, 2014 Installation vidéo Son Tania Mouraud assistée de l’Ircam Production Tania Mouraud, Mac/Val, Ircam © ADAGP, Paris 2014 © Vidéogramme Tania Mouraud.

 

C’est avec la pièce Ad Nauseam (2014) que se termine le parcours de l’exposition Tania Mouraud Une rétrospective au Centre Pompidou-Metz. Cette installation-vidéo qui présente la destruction – méthodique et de masse – de livres dans une usine de recyclage est accompagnée d’un environnement, sonore, aussi assourdissant que sophistiqué, réalisé en collaboration avec l’Ircam. Si l’hiver dernier au MAC/VAL, qui a produit Ad Nauseam à Vitry-sur-Seine, cette installation était présentée dans un espace, monumental, où elle submergeait le spectateur de sa sensorialité visuelle et sonore, au Centre Pompidou-Metz aujourd’hui, Ad Nauseam est exposée dans un espace plus réduit qui, de fait, implique une relation rapprochée, immergée, du spectateur aux images et aux sons. Il n’en demeure pas moins que cette œuvre continue à pareillement figurer (c’est-à-dire comme une brûlure) la ruine d’une humanité, portée à son point de non-retour, et symbolisée par la destruction machinique des livres. Dès lors, cette installation hypnotique et bouleversante propose une synthèse des expériences et des interrogations formelles, plastiques, esthétiques et politiques faites au fil du temps par Tania Mouraud. En liaison avec des recherches sur l’image (la vidéo), le texte (le livre) et le son qui les accompagne, cette expérimentation sémiologique traverse son œuvre, en même temps qu’elle met en scène ce qui la hante : les traumatismes de l’Histoire du xxe siècle, de la Shoah, des destructions de masse de l’humanité auxquelles l’artiste a donné différentes formes (notamment dans ses vidéos dont il était possible de voir, au printemps dernier, une saisissante exposition au Musée d’art moderne et contemporain de Saint-Étienne Métropole). Avec l’anéantissement industriel de l’objet-livre dans Ad Nauseam, Tania Mouraud a toutefois trouvé l’un des plus percutants symboles en action de son projet artistique.

Ainsi, l’exploration radicale des liaisons du texte, de l’image et du son, ainsi que l’Histoire du xxe siècle et son fracas comme point de bascule de cet entrelacs de signes sont le projet – en tout cas, celui que je choisirai comme chemin d’étude de l’exposition Tania Mouraud, une rétrospective au Centre Pompidou-Metz –, le projet donc d’une œuvre, commencée à la fin des années 1960, lorsque l’artiste brûle en public ses toiles dans la cour de l’hôpital de Villejuif… Une autre histoire des signes peut commencer !

L’élément sonore suspendu et sa tension spatiale, continue, minimale, éthérée dans l’espace blanc et phosphorescent de One More Night (1969-2015), pièce qui fut initialement créée avec une musique d’Éliane Radigue, ou les photo-textes des très belles, et en filigranes très politiques, adjonctions mots-photographies de la série People Call Me Tania Mouraud (1971-1973/2015) proposent d’emblée des variations sur les signes (sons, textes, images) et les passages qu’ils inaugurent entre eux. À cet égard, les photographies sur film héliographique de la série des Mandalas (1974-2015) exposent une poétique de la relation image-fixe/image-mouvement portée par des photogrammes : le jeu sur la transparence et l’ombre de la matière, plastique, qui en constitue le support et la projection reste d’une formidable actualité artistique ! Enfin, les peintures murales, que Tania Mouraud réalise à partir de 1989 dans l’espace urbain, poursuivent également ses recherches trans-sémiologiques sur le texte, l’image et l’écriture. Dans MDQRPV ? (2015), par exemple, l’artiste installe monumentalement dans l’espace la phrase de La Supplication. Tchernobyl, chronique du monde après l’apocalypse de Svetlana Alexievitch : « Mais de quelle radiation parlez-vous alors que les papillons volent et les abeilles bourdonnent ? ». Mise en crise – moderniste et conceptuelle – de lettres dont les caractères s’inscrivent aux limites du lisible : autre ouverture vers des transgressions perceptives, plastiques, sémiologiques et sensorielles…

Enfin, dans le parcours de l’exposition Tania Mouraud, une rétrospective, la place d’une œuvre est toutefois capitale. C’est Sightseeing (2002), ou un déplacement, filmé à l’arrière d’une voiture et derrière des vitres embuées, vers le camp de concentration de Natzweiler-Struthof en Alsace. Présentées sur un écran incurvé, les images de cette vidéo bouleversante sont accompagnées de la musique aérienne et mélancolique, aux consonances klezmer, de Claudine Movsessian. Sightseeing transporte le spectateur et l’auditeur dans l’espace et dans le temps et inaugure, dès lors, dans l’exposition, le passage vers une autre partie, ultime cette fois, politique et engagée : celle qui approche l’Histoire du xxe siècle comme chaos. Les drapeaux rouges ou noirs des révolutions et de l’anarchie, les drapeaux enroulés sur eux-mêmes du Silence des héros (1995-1996) constituent, alors, une installation qui dénonce l’abdication des idéaux du monde contemporain, leur capitulation (mais jusqu’à quand ?). Sightseeing est, également, le signe avant-coureur de l’œuvre-synthèse qui conclut ce parcours : la virtuosité esthétique, éthique et politique d’Ad Nauseam.

Hypothèse d’analyse… Si l’œuvre de Tania Mouraud a souvent mis en parallèle l’utopie des signes (leurs passages : images, textes, sons) et les chaos de l’Histoire, c’est que l’espoir d’une renaissance des idéaux politiques passe aussi, sans doute, par l’utopie, en liberté, de la création et des signes.

Alexandre Castant

Tania Mouraud, Une rétrospective, Centre Pompidou-Metz, 4 mars-5 octobre 2015.
Commissaires de l’exposition : Hélène Guenin et Élodie Stroecken.