LES ADRESSÉS – PAR PIERRE GIQUEL, DANS LE PROLONGEMENT DES ÉCHANGES AVEC LES PENSÉES DE SAM MOORE (12 PART II)

LES ADRESSÉS

Ils ne sont pas tout à fait nos lecteurs, on peut même les imaginer analphabètes, mais il nous suffit que nous leur prêtions des capacités d’envahisseur pour qu’ils deviennent nos interlocuteurs privilégiés. Certains ne se doutent même pas de leur entrée explosive dans le territoire que nous allons former. Qu’ils ferment leur volet et nous ne leur en voudrons pas, tout le monde n’est pas aux ordres dans ce monde, et il y a encore de la place pour les fiévreux, et pour ceux qui ne veulent pas quitter leur fauteuil nous leur donnerons des noms d’emprunt.

Le martyr de BouBou YéYé.

BouBou YéYé avait traîné dans plusieurs affaires juteuses, après s’être calée dans le pli d’une chanson fortement teintée de blues. On la disait spécialiste en gros des questions relatives au champ lexical de précision : surréaliste, elle « évitait la formule » disait-elle à qui voulait l’entendre. Anticapitaliste, elle se qualifiait de « radicale », insistant sur les « a » qu’elle voulait clairs et annonciateurs de bonnes nouvelles : elle dissertait avec conviction, se réservant les envolées pour quelques conférences qu’elle savait filmées et promues sur le net. Elle pétait comme un gentleman : discrètement cela ressemblait à un point d’interrogation qui n’aurait pas fini sa courbe.

L’assoiffé et le danseur

Deux spectateurs assidus, hirsutes, clamant que l’université était toujours un creuset de talents. L’assoiffé possédait les titres nécessaires pour « coffrer » ceux qui n’avaient pas le sens de l’abstraction. Le danseur luttait, grisé par un succès dont il ne dénoncerait jamais les limites. On se congratulait en pensant qu’on était des spécialistes, d’ailleurs cela venait de loin pour consulter les Fondements de la morale, ou bien Le langage des postures. La spéculation faisait bon ménage avec ces escrocs en livrée au bout du rouleau.