LA BELLE PEINTURE EST DERRIÈRE NOUS AU LIEU UNIQUE, RENCONTRE AVEC EVA HOBER

Le Lieu Unique inaugurait hier l’exposition La Belle peinture est derrière nous curatée par la galeriste Eva Hober. Le lieu étant peu associé à la peinture, c’était à voir absolument.

L’exposition révèle un choix de peintres français contemporains, le carton d’invitation le rappelait 1. Allait-on voir un énième particularisme hexagonal appliqué cette fois à la peinture ? Par bonheur, non.
Ce qui frappe en premier lieu c’est la part de la figuration. Ici rien de typiquement français quand on sait l’immense succès d’un Neo Rauch et de bien d’autres. On peut citer aussi la tradition de la peinture figurative anglaise dont une bonne partie des œuvres de l’exposition au Lieu Unique n’est justement pas très éloignée. On relèvera aussi une teneur expressionniste commune à plusieurs des artistes de l’exposition. Les artistes de La Belle peinture s’inscrivent donc dans une dynamique internationale. Il y a des manières de peindre aujourd’hui comme il y a des manières d’écrire aujourd’hui. Les artistes de l’exposition ne s’affairent pas aux bricolages théoriques et autres réflexions capillotractées ni sur l’histoire de l’art ni sur la peinture elle-même. Tant mieux parce que ça on s’en moque. Matisse déjà, comme d’autres modernes avant lui et comme bon nombre de contemporains aujourd’hui, affirmaient la nécessité de « s’éloigner de toute contrainte, de toutes idées théoriques » 2.  Au delà de la technique c’est une affaire de langage qui lie cette génération. La peinture qu’offre à voir l’exposition est très intériorisée, assez noire. Je pense à Jérôme Zonder, Mael Nozahic, Katia Bourdarel ou encore la toile de Damien Deroubaix. Je pense aussi de manière très différente au très froid et très dur grand format de Pencréac’h, très violent. Je pense encore à La couverture de Youcef Korichi, petit format mais non moins violent qui retranscrit le bleu et le gris de la nuit. C’est réellement peindre la nuit. A travers la « belle peinture », c’est une belle violence qui s’exprime ici.

Jérôme Zonder, T’es là, 2011, 150 x 150 cm, Mine de plomb et fusain sur papier, courtesy Galerie Eva Hober.

Deux des artistes de l’exposition ont établi des systèmes, lesquels sont justement assez proches. P. Nicolas Ledoux a peint au début des années 2000 des citations de vues d’œuvres et de gestes marquants de l’art contemporain empruntés dans des ouvrages cités, comme des échantillonnages appliqués au domaine de la peinture. Élodie Lesourd reproduit à la manière des peintres hyperréalistes des vues d’œuvres marquantes d’artistes contemporains marqués par une culture rock, elle nomme sa démarche hyperrockalisme. La pièce de Nicolas Ledoux montrée dans l’exposition s’inscrit dans la continuité de ces systèmes. P. Nicolas Ledoux a fait peindre par Gaël Davrinche un portrait de Gasiorowski d’après photo. C’est donc l’image d’un peintre français qui n’est précisément pas peinte par son auteur (j’entends par là crédité) dans une exposition de peinture. Les deux pièces d’Élodie Lesourd montrées au Lieu Unique, basées sur du texte, inspirées de la culture black-metal et réalisées à la peinture pour carrosserie, sont un travail en marge de l’hyperrockalisme.

Il ne s’agit pas non plus que de peinture. L’exposition, en effet, révèle aussi la sculpture de peintres. Damien Deroubaix, par exemple, est un peintre revendiqué, il vit la peinture viscéralement. La toile My Journey to the stars témoigne de la complexité de son langage. L’exposition met en regard la peinture en question avec un des arbres qu’on a pu voir il y a deux ans aux Abattoirs à Toulouse. Les deux arbres sont montrés au Lieu Unique.


Damien Deroubaix, Burzum, arbre, sangles, metal, résine et fibre de verre, câble, ampoules, microphones, 2010. 400 x 250 x 250 cm environ. vue d´exposition aux abattoirs de Toulouse. Photo: Conny Becker

L’accrochage de La Belle peinture surprend. Il n’est pas exactement réalisé d’une manière muséale, on pense plutôt à celui d’une foire à travers la gestion des espaces, des cloisonnements et de la circulation. Le display s’est fait sur la base de connections et d’associations. Il vise le choc des rencontres, même si on constate une unité de langage. On regrette un peu de ne pas avoir d’avantage de recul pour voir certaines pièces parmi les grands formats, certaines plus petites auraient peut-être gagné à être d’avantage isolées.

Au delà du langage même des artistes, au delà aussi des sujets, la peinture pose en tant que support des questions essentielles pour l’art. Elle nécessite d’abord du temps : du temps à faire et du temps à regarder. Elle ne se résume jamais au sujet puisque l’exécution est différente à chacun, et différente peut-être d’un tableau à un autre car due à la main. Il y a par conséquent mille choses à voir. Sa monstration nécessite aussi certaines dispositions : on ne rogne pas une peinture, on ne l’adapte pas, c’est à prendre ou à laisser.
A l’atelier, le peintre établit avec la toile un rapport de corps à corps. Même le grand format reste à l’échelle humaine, de l’artiste et des assistants. L’atelier est un modèle d’organisation pour l’artiste, un peu à la manière de Pierre-Joseph Proudhon qui voyait en l’atelier l’avenir économique et social de l’Homme. Proudhon, l’anarchiste, a justement fini par être immortalisé à l’atelier par Courbet 3.

C’est peut-être ce sens très humain du temps, de l’espace et de l’économie qui justifiait que les artistes inauguraient des expositions dans lesquelles n’était montrée qu’une seule œuvre, s’imposant magistrale aux regardeurs, induisant ainsi une attention toute particulière. A juger par la quantité et la masse d’œuvres, de surcroît moyennes, dont est abreuvé quiconque fait les soirée vernissages en galerie dans les capitales du monde, on se dit que, oui la peinture a de l’avenir et mille choses à nous apprendre.

Jérôme Lefèvre

 

1 le carton précise : « un vibrant manifeste en faveur de la peinture française contemporaine ».
2 Marcelin Pleynet, Avec et contres les théories dans Système de la peinture, éditions du Seuil, 1977.
3 Gustave Courbet L’Atelier du peintre, 1855, Musée d’Orsay.

Entretien :

JL : J’aimerai d’abord aborder le titre lui-même, La Belle peinture est derrière nous. L’utilisation du terme « beauté » renvoie a une notion centrale et chahutée dans l’esthétique, pourquoi avoir choisi ce titre ?
EH : J’avais dès le départ envie d’un titre fort, qui interpelle. La Belle peinture est derrière nous est un titre emprunté à Pierrick Sorrin. Mais le « nous » en l’occurrence ce sont les artistes. Dans son texte d’introduction, Patrick Gyger – directeur du Lieu Unique – l’exprime parfaitement.

C’est au final une peinture « à contre-courant ». L’exposition doit-elle être appréhendée comme un manifeste ?
Je considère la peinture des artistes montrés dans l’exposition comme très contemporaine et très ouverte sur le monde. Elle est même très critique comme peut l’être le travail de Damien Deroubaix.
La plupart revisitent aussi de manière contemporaine certains codes de l’histoire de l’art. Je pense en particulier à la pièce de Damien Cadio qui illustrera le catalogue, un cheval blanc sur un fond noir. Des chevaux on en a peint beaucoup dans l’histoire de l’art mais celui-ci crève l’écran et il n’y a pas de manière plus actuelle que celle-ci pour montrer un cheval. Elle n’a rien d’historique, de romantique ou autre.

Peindre un cheval pourrait être interprété comme une référence « romantique » pour ce que représente le cheval en tant que lien entre l’homme et la nature.
Je crois que ces artistes sont détachés de ça, ils sont abreuvés d’images pas seulement d’art mais aussi d’images d’information ou vues sur internet. Des images aussi belles que dangereuses. Elles ont un statut anecdotique ou documentaire et prennent le sens qu’on veut bien leur donner. Être exposé à ces images est une vraie question pour la peinture.

Comme quand l’arrivée de la photographie a amené les peintres à reconsidérer la peinture ? 
Exactement, comme Mondrian et l’abstraction. Quand Élodie Lesourd réinterprète Jim Lambie, elle s’approprie une icône de l’art contemporain. Cette installation de Lambie m’a beaucoup marquée, à tel point que lorsqu’on voit l’œuvre d’Élodie ça créé l’ambigüité entre l’œuvre initiale et la peinture, surtout quand la peinture d’Élodie est reproduite. C’est un peu comme la peinture de Chuck Close qu’on pourrait confondre avec une photographie.

Au final ce n’est plus abstrait, c’est figurer l’abstraction.
Oui elle va très loin dans ce statut de l’image ! C’est justement ce statut de la peinture qui m’intéresse aujourd’hui. C’est sa problématique la plus intéressante. Elle représente une histoire de l’art qui remonte à Lascaux et chaque peintre endosse cette responsabilité.

Comme le cheval de Damien Cadio peut être le Lascaux d’aujourd’hui ?
Oui c’est le Lascaux d’aujourd’hui. C’est le même sujet montré avec la même simplicité des siècles plus tard.
Avec la peinture on peut se permettre d’être en dehors de la technologie. Il ne peut plus y avoir d’artifices en peinture, on ne triche pas, donc la peinture nous ramène vraiment à l’essentiel, au sens. Elle se renouvelle à chaque nouveau contexte et c’est la beauté de l’époque qu’on met dans une peinture qui la rend forte. Elle est le témoin d’un contexte. C’est ce que je défends dans l’exposition : tous ces artistes retranscrivent la même époque, la notre, mais chacun avec sa propre écriture.

Qu’est-ce qui change entre l’exposition au Lieu Unique par rapport aux étapes précédentes ?
Nous avons choisi de garder la liste d’artistes inchangée mais, étant donné  la durée totale de l’exposition en considérant les différents lieux, nous avons préféré renouveler la majeure partie des œuvres. Seules certaines pièces seront remontrées et pour celles-ci c’est l’occasion de nouvelles combinaisons. C’est le cas avec Damien Deroubaix, Katia Bourdarel et Marlène Mocquet dont nous montrons aussi l’œuvre sculptée.
Bien sûr on a toujours le sentiment de devoir ajouter quelque chose, surtout quand une exposition dure si longtemps, mais ce ne sera pas le cas.

Puisque tu as le projet d’éditer un nouveau catalogue, n’as-tu pas potentiellement la possibilité de faire évoluer le projet librement ?
J’en ai la liberté mais je ne le souhaite pas. J’aime ce choix d’artistes tel qu’il est, avec ce dénominateur commun qu’est la peinture qui à la fois les réunit et souligne leurs différences. J’aime ces rapports audacieux comme d’avoir mis côte à côte Audrey Nervi et Stéphane Pencréac’h, avec précisément une toile de 94. C’est surprenant mais ça s’impose au regard, je pense même la mettre dans le catalogue. Nous refaisons un catalogue en renouvelant aussi les pièces et les textes.

Je me souviens de ton enthousiasme déjà à l’aube de cette aventure, ce format d’exposition s’est-il imposé spontanément pour toi en tant que galeriste ?    
J’ai accompagné plusieurs de mes artistes comme Jérôme Zonder en Corée. Chemin faisant, l’opportunité est née quand le directeur de l’Institut Français de Corée a pris ses fonctions au même poste en Turquie. L’idée de faire un group-show des artistes de la galerie a vite évolué vers un projet plus large. J’avais envie de travailler sur un projet plus vaste, c’est beaucoup plus excitant.
Je suis partie du constat communément admis que les artistes français ne sont pas assez exportés. Mais alors que dire dans ce cas de la peinture ? Il m’est apparu que la France peine à montrer sa peinture alors que nos voisins Allemands et Suisse revendiquent la leur. Je comprends d’autant moins cette attitude que nier la peinture c’est, comme on disait tout à l’heure, faire l’abnégation de 20 siècles d’histoire de l’art. Certains voient peut-être en la peinture un média moins intellectuel que l’installation. Pour beaucoup historiquement c’est parler au peuple, raconter des histoires dans les églises…

Mais justement c’est très beau : c’était l’intellection de ceux qui n’ont pas accès aux textes qui passe toute entière par l’image, c’est pas rien !
Exactement ! Pour l’exposition, il s’est avéré qu’au final nous utiliserions la moitié du lieu qui avait accueilli la Biennale d’Istanbul. Nous disposions d’une surface nécessaire pour montrer plusieurs pièces pour chacun des artistes. D’ailleurs n’utiliser que du mètre linéaire est assez rare pour un group-show de cette ampleur, c’est un format d’exposition très particulier. C’est par exemple la première exposition de peinture au Lieu Unique. L’espace utilisé étant un grand plateau de 1500 m2 nous avons par exemple du construire des cloisons.

Je connais peu de galeristes qui aient travaillé sur des commissariats d’exposition de cette ampleur, comment as-tu géré de front les deux activités ?    
L’énergie déployée et partagée dans l’exposition a fait que je n’ai pas calculé ces ajustements. C’est assez grisant. Et en même temps, j’étais plus que jamais investie dans la galerie puisqu’on a déménagé et ouvert ce nouvel espace plus grand. Mon métier c’est vraiment la programmation à la galerie. A son stade de maturité l’exposition peut être comparée à un projet clés-en-main donc les deux activités peuvent coexister très naturellement.

Mais n’est-ce pas grisant également de pouvoir s’exprimer outre les limites de l’espace de la galerie ? Et je sais combien ce n’est pas une mince opportunité car les espaces d’exposition de plus de 600 m2 sont rares.
Oui c’est très rare, y-compris pour certains musées. Et pour moi l’audace de cette aventure était dûe aussi au fait que je ne fasse plus de foires. Parce que constituer des dossiers pour faire des foires de 4 jours avec des stands de 30 m2 c’est d’une part harassant mais engendre en plus des frais colossaux. Je ne dis pas que c’est inutile, moi-même quand j’ai débuté le fait de faire la FIAC m’a permit de constituer mon carnet d’adresse en même temps que de vendre. Le souci c’est que les innombrables foires d’aujourd’hui sont toutes les mêmes, on ne sait plus sur laquelle on est, on s’y ennuie. Parfois la participation à une foire s’apparente à une simple visibilité et franchement pour ça annoncer dans Artforum durant une année est bien plus efficace !
Et d’une certaine manière, le système des foires a largement contribué au fait que le public déserte les galeries. La foire, pourtant, n’est vraiment pas un contexte qui valorise les œuvres.

En l’occurrence la peinture requiert du temps pour être comprise. C’est comme dans la musique : la différence entre voir une peinture et la regarder est la même que celle qui réside entre entendre la musique et l’écouter. Ça c’est très difficile sur une foire.
Oui ça conditionne le regard et l’attention d’une manière perverse. La course à la visibilité et à l’accroche devient vite vulgaire. Pourtant les foires agissent comme une dépendance chez les galeristes. Pour moi La Belle peinture est derrière nous n’était pas véritablement une alternative aux foires mais plutôt le choix d’une expérience différente. Ma satisfaction en tant que galeriste c’est d’avoir pu placer mes artistes dans familles d’artistes, d’avoir initié des rencontres comme entre Damien Deroubaix et Jérôme Zonder qui ne se connaissaient pas. De la même manière des collectionneurs qui ont prêté des pièces ont découvert le travail d’autres artistes et les ont acheté. On les a fait voyager et on leur a offert une vraie expérience. L’exposition me permet d’agir sur des niveaux complémentaires à ceux de la galerie, y-compris un niveau institutionnel.

Oui c’est toutes les étapes de la reconnaissance des artistes qui sont activées. Et justement quelles seront les prochaines destinations de l’exposition ?
Après Istanbul, Ankara et Nantes, l’exposition est amenée à voyager d’abord à Maribor, en Slovénie puis à Los Angeles en janvier 2013 dans le cadre des échanges Paris-Los Angeles. Pour ces deux prochaines destinations La Belle peinture est derrière nous proposera des regards croisés avec des artistes locaux et plus seulement la scène française.

Youcef Korichi, La couverture, 2011, huile sur toile, 33 x 46 cm, courtesy Suzanne Tarasieve.

 

Damien Cadio, Tigermilk, 2010, huile sur toile, 150 x 200 cm, courtesy Galerie Eva Hober.

 

P. Nicolas Ledoux, Gasio B, 2011, huile sur toile, 217 X 172 cm, courtesy Magda Danysz.

 

Ida Tursic et Wilfried Mille, LNP, 2010, huile sur toile, 200 x 300 cm, courtesy Almine Rech Galerie, Paris-Bruxelles.

 

La Belle peinture est derrière nous
Ronan Barrot, Julien Beneyton, Romain Bernini, Katia Bourdarel, Alkis Boutlis, Damien Cadio, Nicolas Darrot, Damien Deroubaix, Gregory Forstner, Cristine Guinamand, Youcef Korichi, Kosta Kulundzic, P. Nicolas Ledoux, Élodie Lesourd, Iris Levasseur, Frédérique Loutz, Marlène Mocquet, Audrey Nervi, Maël Nozahic, Florence Obrecht, Axel Pahlavi, Stéphane Pencréac’h, Raphaëlle Ricol, Lionel Sabatté, Ida Tursic & Wilfried Mille, Jérôme Zonder.

Du 16 mars au 13 mai 2012
Le Lieu Unique
Quai Ferdinand-Favre, Nantes
www.lelieuunique.com