FACE À FACE ET FAUX-FUYANT :
PARADES D’ERWAN VENN

La récente exposition d’Erwan Venn au musée des blindés à Saumur ne tient pas qu’au hasard d’une invitation faite aux artistes pour dialoguer avec les lieux du patrimoine saumurois. Elle doit aussi beaucoup à l’intérêt d’Erwan Venn pour l’analyse de situations extra-ordinaires, difficilement compréhensibles – ici la seconde guerre mondiale, ou de contextes improbables comme ce musée pour le moins atypique.

Musée des Blindés - Saumur

Le musée des blindés abrite la plus importante collection en France de blindés de toutes origines produits depuis le début du XXe siècle. Présentés chronologiquement ou par thématique, dans une muséographie qui laisse parfois songeur (voir les salles dévolues aux guerres d’Indochine, d’Algérie ou au Pacte de Varsovie !), les chars et autres armes/outils blindés sentent la grande histoire, l’attrait ou l’effroi, la graisse et l’essence…

Au sein du parcours de visite, Erwan Venn choisit de se situer à l’entrée de la salle des Panzer allemands, aux proportions redoutables, contiguë à celle consacrée à l’arme blindée française à la veille de la guerre. Situation d’entre-deux, à l’image de l’œuvre qu’il conçoit, entre ironie et rigueur, intitulée Parades. Elle prend place dans l’espace d’un grand cube au blanc immaculé. On pénètre à l’intérieur par deux pans coupés qui ouvrent une diagonale. Deux murs forment un angle droit et font face à deux autres, identiques. Au centre, un socle haut et étroit supporte deux souris d’ordinateur placées tête bêche.

Un clic sur chacune déclenche Parades. Déclenchement signifie ici une forme de soudaineté qui s’empare de nos sens. A gauche est entonnée Sambre et Meuse (1870), à droite Alte Kameraden (1890), musiques ronflantes aux accents patriotiques et militaires. Sur les cimaises devenues écran apparaît le dessin de deux chars. A gauche le Somua S35 français, à droite le Panzerkampfwagen III allemand, deux blindés engagés dans la campagne de 1940. Le dessin au trait noir est technique, faussement neutre. Sachant la proximité physique des chars dans les collections, ce réalisme graphique rappelle les caractéristiques du modélisme, ces maquettes assemblées, collées, peintes avec minutie.

Comme le titre le suggère, rapidement les chars s’ébranlent et défilent de part et d’autre sur les cimaises en bandeau. Sollicité par les bandes-son au niveau sonore élevé, les images animées au fort impact visuel, le visiteur se retrouve vite pris entre “deux feux” qui concourent à créer la même cacophonie. Il lui est loisible de voir les deux films successivement, mais la concomitance des deux propositions, si elle brouille la compréhension, est partie prenante du projet de l’artiste. Au vert de gris uniforme du char allemand répond le camouflage sophistiqué du français, doté d’une panoplie de nuances nombreuses. L’un comme l’autre s’animent, se dédoublent, prolifèrent, puis se décomposent progressivement. Le camouflage, la livrée peinte, mais aussi les éléments techniques – chenille, tourelles, etc. – deviennent des motifs qui se multiplient et prennent leur indépendance. La forme d’un des chars, dupliquée sans limite, sature l’image de ses répétitions. Les camouflages du second, une fois démultipliés, agrandis, étirés accèdent à la dimension d’un paysage où la forme du blindé se dissout. Le défilement des images sur l’écran, en sens unique ou à contresens, participe de la manœuvre d’éclatement, de désagrégation de la physionomie graphique et martiale des chars. Ils se transforment en un mécano pièce à pièce ou une figurine de jeu. Les films se métamorphosent en une sorte de décor mural animé qui joue la frise comme la verticalité. Il enjambe sans complexe les échelles de la réalité. Tantôt le blindé apparaît dans sa monumentalité, tantôt il est ce modèle réduit qui tient dans la main d’un enfant, ce jeu vidéo qui met en scène une confrontation distante, abstraite.

L’histoire de l’art, qui a partie liée avec les événements d’une période chronologique, affleure. Couleurs, motifs et formes se cristallisent pour figurer deux œuvres célèbres. La liberté guidant le peuple de Delacroix émerge des couleurs bariolées du camouflage, tandis que La mer de glace de Friedrich jaillit d’un camaïeu de gris tumultueux. Deux allusions à ce XIXe siècle contenant les ferments d’un nationalisme belliqueux. C’est aussi peut-être pour l’artiste une manière d’acter la force des images, et partant des icônes devenues des clichés à force de surexposition. Une incursion à double sens dans le champ de l’art qui fait penser à une autre figure éminente, celle de Léonard de Vinci. Pas le maître de peinture, mais l’ingénieur. N’est-il pas considéré comme le premier concepteur d’un véhicule blindé équipé de canons, ancêtre du char d’assaut ?

La symétrie, outil déterminant du dispositif, met en exergue le parallèle destructeur de chaque camp, renvoyant dos à dos leur prétention. Ici comme dans d’autres œuvres, Venn conjugue humour et dérision, tricotés au fil d’une connaissance technique, historique, contextuelle très fine. C’est donc à une sorte de match bruyant et bariolé que nous sommes conviés, spectateurs placés au centre d’une arène dont les écrans et autres enceintes sont les tribunes agitées. C’est un face à face avec l’histoire, mêlant sérieux et sarcasme, “peinture” de bataille d’un autre genre. Si match il y a, il n’est ici ni gagnant ni perdant. Une fois les parades terminées, les chars se figent à nouveau dans leur dessin au trait, immuables. Le jeu est à somme nulle. Adepte du chassé-croisé, Venn pare la pièce de la méticulosité nécessaire à la dose de provocation qu’elle contient et de sourire qu’elle provoque. Un faux-fuyant qui, une fois faite l’expérience de l’installation, le visiteur revenu dans les espaces d’exposition, lui donne d’autres armes pour poser le regard sur ces blindés “qui ont fait l’histoire”.

Gunther Ludwig

Parades, 

Sambre et Meuse versus Alte Kameraden

d’Erwan Venn

une exposition présentée au Musée des blindés de Saumur

du 5 avril au 6 octobre 2013

http://www.erwanvenn.net

http://www.museedesblindes.fr

Images : © Erwan Venn