ÉLOGE INFRA-SONORE DE LA DISPARITION – [HLYSNAN] THE NOTION AND POLITICS OF LISTENING

Si la dynamique du son dans l’art contemporain est le résultat de plusieurs facteurs trans-historiques (correspondance entre les arts, utopie des machines sonores, histoire des avant-gardes, nouvelle approche de la sculpture et de l’installation, sphère audio-visuelle, réévaluation esthétique des musiques post-rock…), il en est assurément un qui prend source dans une histoire de l’art immatériel. De Marcel Duchamp à l’art conceptuel, de Fluxus à l’art relationnel, de l’outil technologique à l’art numérique, l’histoire de l’art est prise dans un mouvement, inexorable mais lui-même inépuisable, infini, qui la conduit à une recherche, radicale, sur l’immatérialité. Or, d’une telle histoire, le son figure comme l’un des outils, des vecteurs, des médiums. Il y a, en effet, à l’instar des installations et des compositions de Max Neuhaus, une propension du sonore – par l’invisibilité de son expansion spatiale qui expérimente les limites du perceptible et de l’imperceptible, parfois jusqu’à l’inaudible -, une propension du sonore à produire de l’immatérialité. C’est l’une des figures de l’actualité artistique de cet outil, ce vecteur, ce médium invisible.

John Menick, Subliminal, Projection Company, 2009. 4 CD, 45’ chaque, Vue de l'installation. Photo : Patrick Galbats, Casino Luxembourg.

Ce premier cadre d’étude – une histoire de l’art immatériel dont le son serait l’acteur – pourrait être celui de l’exposition [hlysnan] The Notion and Politics of Listening, présentée au Casino Luxembourg-Forum d’art contemporain. En nommant cette exposition avec le mot « hlysnan » qui, en anglais ancien, signifie « écouter » dans une idée d’intention et d’attention, les commissaires de l’exposition Berit Fischer et Kevin Muhlen souhaitent que l’écoute soit appréhendée comme « action, geste, attitude et prise de position ». Ainsi, mise au centre de l’expérience sonore, elle en devient le premier enjeu esthétique : une pièce la met en scène, Subliminal Projection Company de John Menick (2009) où l’auditeur, après s’être installé sur des coussins dont la couleur évoque étrangement celle des couvertures de Joseph Beuys dans Plight, se munit de casques pour écouter des plages de sons de forêts, ou de pluies diluviennes, qui masquent des souvenirs de l’artiste conçus comme des messages subliminaux. John Menick invite alors à s’endormir dans un monde imaginaire de l’écoute où s’ouvre une perception sensorielle aigue, tactile, électrique et, derrière elle, la transmission de ses souvenirs d’enfance… Éloge de l’écoute, et des strates spatio-temporelles de ses perceptions, dont deux développements artistiques et esthétiques sont principalement proposés dans [hlysnan] The Notion and Politics of Listening : la parole, le langage et ses énoncés, ainsi qu’une conscience et un engagement politique portés par le son.

Langage, parole, voix

En proposant un documentaire de la BBC sur le ménure superbe – ou « oiseau-lyre » -, un oiseau qui reproduit les sons de son environnement, puis en transposant cette vidéo de la télévision ou d’internet où elle est disponible à l’espace muséal, Mimesis as Resistance de Kader Attia (2013) présente un ready-made visuel et sonore. C’est de langage dont il est question… Langage de l’art avec ce déplacement d’un objet d’un contexte à un autre, mais aussi, lorsque le ménure superbe imite le bruit d’un appareil photographique, effet d’image d’un son qui produit une image : mise en abyme, tautologie, citation de l’immatérialité des sons que porte, conceptuellement dans l’art et de John Cage à Paul Panhuyssen, le chant des oiseaux. Le langage et ses effets ouvrent donc l’un des champs de recherche sur l’écoute que traduit cette exposition. Dès lors, Clare Gasson propose, dans une salle du musée où un salon a été reconstitué, des performances poétiques qui mettent en crise l’idée de lecture (par exemple, appelée au téléphone, elle part soudain en répondant à son portable, laissant le public tout à son écoute de l’absence…), quand Nina Beier et Marie Lund ont construit une performance dont il n’existe, en tant que trace, que son cartel The Imprint (2008-2014). Ainsi, en demandant aux médiateurs de l’exposition d’informer le public des pièces qui n’ont finalement pas été retenues dans l’exposition, Nina Beier et Marie Lund invitent à la fois la mémoire (car les médiateurs n’ont pas pu prendre de notes lorsque ces informations leur ont été données, et, de jour en jour, leurs souvenirs de ces pièces s’altèrent, se transforment…), la traduction (Mixed Revieuws [American Sign Langage] de Christian Marclay jouait aussi sur cette spirale vertigineuse du langage), et explorent la parole, ses énoncés, leur oubli. Enfin, avec eins und eins sind eins (2009), Daniela Brahm et Les Schliesser proposent, en temps réel même si cela semble en être une version accélérée, la lecture par une notaire d’un acte juridico-administratif : un contrat lié au nouveau statut d’un site industriel qui fut, anciennement, une usine de presses rotatives. La lecture de l’officier public est si précipitée, si machinique, que seuls se détachent les courts moments de sa reprise de souffle, de sa respiration, au détriment du sens du procès verbal dont l’écoute vaut pourtant lecture et acceptation.

Micro-politiques

C’est une autre façon de socialiser le son que Lawrence Abu Hamdan développe avec Aural Contract Audio Archive (2009-2014). Parmi un ensemble de données politiques, littéraires, musicales ou filmiques qui sont mentionnées sur un mur blanc, le spectateur doit choisir l’une d’entre elles et en formuler le titre, oralement, dans un micro pour l’entendre : sa voix déclenchant automatiquement l’enregistrement. Cette implication personnelle du public participe d’une interaction avec l’œuvre, en même temps qu’elle le met en scène, tel un acteur dans un décor vide, face à un mur où il y a son texte. C’est une même théâtralisation – paradoxale car elle s’organise également autour du vide – qu’Angel Nevarez et Valerie Tevere ont adoptée pour leur pièce What We Might Have Heard in The Future (2010-2014). La mise en scène radiophonique de ce texte de science-fiction est essentiellement constituée d’une narration, d’une lecture – et non pas d’une mise en scène bruitiste parée des attributs technologiques de l’anticipation – qui dénonce une mise sous surveillance du monde qui ne serait plus optique, ni même digitale, mais vocale (la voix de Her de Spike Jonze ?). Pour cela, dans une salle du musée, seul un poste noir de radio est installé qui diffuse cette pièce sonore, face à des gradins en bois où le public doit s’installer. Un autre poste de radio – un rien désuet celui-ci au regard de la force progressiste, certes brisée, que cette pièce souhaiterait transmettre -, éclairé avec emphase et orné de drapeaux nationaux, mais pareillement déposé dans une salle vide, accompagne la diffusion d’un texte et documentaire sonores, fait de montages de discours sur l’indépendance du Nigeria dans The Ambivalence of 1960 (2012) d’Emeka Ogboh. Enfin, Susan Schuppli articule avec précision ce qui apparaît dans l’exposition comme son évidement, en même temps que sa conscience politique, dans ses deux pièces Uneasy Listening (2014) et 181/2 – Minute Gap in Watergate Tape 342 (1972-2008).

Dans la première œuvre Uneasy Listening (2014), une photographie montre le portrait de Barack Obama lors d’une conférence de presse où il s’est vite débarrassé d’une mouche qui volait autour de lui (« I got the sucker… » dit-il alors), tandis que dans la salle du musée où cette photographie est montrée, seule, éclairée par un halo de lumière auratique, un bruit qui tourne est diffusé… Ce son pourrait être celui d’un insecte (une mouche, peut-être), ou d’un étrange avion de tourisme, il s’agit en fait du bruit obsédant d’un drone dont le harcèlement et la menace, sonores, sont omniprésents dans la guerre américaine contemporaine… Il y a un effet illusionniste dans ce minimalisme sonore… Jouant sur le même registre, 181/2 - Minute Gap in Watergate Tape 342 (1972-2008) est un enregistrement magnétique vide de dix-huit minutes et demie, dont le souffle et le parasitage électroniques sont donnés à entendre, en même temps que, sur un écran, sa fréquence acoustique est montrée. Ce blanc sonore, cette plage de souffle et de grésillement est celle d’une bande magnétique qui correspondrait à sa tentative d’effacement, de la part du Président Richard Nixon lors de l’affaire du Watergate en 1972. Devenue le silence d’un vide compromettant, cette possible dissimulation de preuves a, toutefois, donné lieu à un vertige inouï d’interprétations, inversement proportionnel au manque et à l’absence de paroles qu’elle signifie obstinément.

À l’écoute du vide

Si l’exposition [hlysnan] The Notion and Politics of Listening refuse, dans son projet même, l’idée de spectaculaire dans l’art, et, notamment dans sa relation au son ou à la musique, elle n’échappe pas à une représentation, en creux certes, mais à sa façon ritualisée. Ces salles épurées, aseptisées voire administratives (Lawrence Abu Hamdan fait référence, pour son installation, à la salle d’un tribunal ; Daniela Brahm et Les Schliesser exposent deux casques d’écoute dans lesquels un acte juridique est lu…), ces espaces grands et vides échappent au figuratif, mais mettent en scène une résonance du son – son exacerbation par l’absence de visualité – tout à fait saisissante. Deux œuvres la formulent avec justesse. 492.40m3 51.7Hz TILT (2014) d’Angie Atmadjaja est une salle, constituée pour l’exposition, et vide, éblouissante de néons aveuglants, pourvue d’un seul son, tendu et discret comme une note électrique, presqu’inaudible. Y déambuler, dans cette pièce, est une expérience d’autant plus troublante que son sol dénivelé présente des aspérités inattendues, risquées… Comme le sol d’une planète inconnue… L’expérience est entière, physique, sensible… Non loin, il y a un téléphone blanc accroché à un mur, il ne sonne pas, c’est Telephone Piece (1971-2014) de Yoko Ono. Rien ne se passe, mais il peut sonner à tout moment, il ne se passe rien, mais cela pourrait se produire : l’artiste pourrait téléphoner à tout moment (il semblerait que Yoko Ono a téléphoné quatre fois, à ce jour, pendant l’exposition…), rien ne se produit mais cela pourrait avoir lieu… Ce conditionnel est capital, décisif, vertigineux, abyssal… Il ouvre à tous les possibles… Car cette alliance du son, de l’absence et du vide, si elle participe de l’histoire immatérielle du son dans l’art contemporain, elle contribue également à une esthétique de la disparition de l’œuvre qui ouvre à toutes les spéculations, les interprétations, les désirs. En effet, de Yves Klein à Tino Sehgal (le spectre est donc très large…), il existe une histoire artistique, esthétique, politique, économique de « l’exposition “ vide ” ou “ du vide (1)” »… Or, dans certains cas – et certains dispositifs à l’écoute du vide de [hlysnan] The Notion and Politics of Listening en procèdent -, l’œuvre apparaît comme une présence, absente mais augmentée (à l’instar d’un titre souvent descriptif ou performatif), une expérience phénoménologique, certes déroutante, mais prenante : l’aura du son et du monde en l’absence même du monde et de l’image.

Avec Wait/Listen (Mapping One Year of Waiting Moments through Listening), 2014, Marco Godinho propose enfin une collection de sons qui correspondent à des moments d’attente qu’il a vécus en 2014, et dans des lieux précis dont il donne la situation topographique. Cette captation sonore d’une forme d’ellipse du temps et parfois de l’attention a enregistré, successivement et de lieux en lieux, un bruit de fond, des paroles lointaines, le bruit du vent, des véhicules qui passent, des oiseaux, des bruits de pas, de parc ou de trafic routier, des silences, des bruits de talons, des voix d’enfants, des sons de clochettes, ou d’un clocher lointain, des voitures qui filent, des klaxons, des enfants, des voix indistinctes, des musiques diffusées par une radio (lointaine encore), … Cet inventaire de bruits anonymes cartographiés, de moments d’attente dans Wait/Listen (Mapping One Year of Waiting Moments through Listening) de Marco Godinho, cette topographie sonore du désir ou de son absence mais, toujours, retenus, constitue un poste d’observation poétique, la sentinelle des promesses d’un réel en suspens, le journal sonore d’une vie à venir.

Absence et disparition dans [hlysnan] The Notion and Politics of Listening… Autant de figures du vide et de l’attente parfois qui ouvrent, dès lors, sur la figure du désir dans la mythologie banale, commune et sonore de notre quotidien. Désir en recherche, désir en aventure, désir à définir et à nommer : « [le] désir est désir de désir » écrit Jacques Lacan (2). Le vide et la trouée sonore de [hlysnan] se prêtent à son accueil.

Damage Control, Art and Destruction since 1950

Parallèlement, pour l’amateur d’art alors au Luxembourg, il était également possible de visiter l’exposition du MUDAM sur la notion de destruction en art Damage Control, Art and Destruction since 1950. Outre la présence d’œuvres impressionnantes (plutôt que d’en citer quelques unes, il faut se reporter à la liste exceptionnelle des artistes présents dans l’exposition), il est toutefois à noter quelques pièces sonores qui prolongeaient – à rebours dans l’Histoire de l’art – l’exposition du Casino Luxembourg. Ainsi du rituel du piano détruit dans une performance de Raphael Montanez Ortiz, ou des machines sonores de Jean Tinguely dans Hommage à New York (1960), d’une performance – sur le silence à sa façon – de Yoko Ono (Cut Piece, 1965) ou, plus récemment, de la ritournelle douce-amère de Pipilotti Rist Ever Is Over All (1997). Guitar Drag de Christian Marclay (2000) et Self Portrait of You and Me de Douglas Gordon (2007) complétaient ce panorama de la destruction (en l’occurrence sonore) dans l’histoire de l’art contemporain.

Alexandre Castant

Angel Nevarez & Valerie Tevere, What we might have heard in the future., 2010/2014. Pièce radiophonique, Vue de l’installation. Photo : Patrick Galbats, Casino Luxembourg.

Notes : 
(1) Cf. l’article éclairant de Nathalie Desmet « L’art de faire le vide – L’exposition comme dispositif de disparition de l’œuvre », et, plus généralement, le dossier dont il est issu in Nouvelle revue d’esthétique, « La disparition de l’œuvre », Presses Universitaires de France, n° 8, 2011 (pp. 41-49 pour l’article de Nathalie Desmet).
(2) Jacques Lacan, « Du “ Trieb ” de Freud et du désir en psychanalyse » in Écrits, éditions du Seuil, coll. « Le champ freudien », Paris, 1966, p. 852 (précédé peu avant de « Subversion du sujet et dialectique du désir dans l’inconscient freudien », ibid., notamment pp. 814-827).

[hlysnan] The Notion and Politics of Listening,
Casino Luxembourg-Forum d’art contemporain,
17 mai-7 septembre 2014.
http://www.casino-luxembourg.lu
ARTISTE(S): LAWRENCE ABU HAMDAN, ANGIE ATMADJAJA, KADER ATTIA, NINA BEIER & MARIE LUND, DANIELA BRAHM & LES SCHLIESSER, PETER CUSACK, CLARE GASSON, MARCO GODINHO, CHRISTINE SUN KIM, BRANDON LABELLE, ANDRA MCCARTNEY, JOHN MENICK, ANGEL NEVAREZ & VALERIE TEVERE, UDO NOLL, EMEKA OGBOH, YOKO ONO, SUSAN SCHUPPLI & TOM TLALIM, CHRISTINE SULLIVAN & ROB FLINT, JOHN WYNNE
CURATEUR(S): BERIT FISCHER, KEVIN MUHLEN
Exposition, publication, performances et workshops

Damage Control, Art and Destruction since 1950
MUDAM Luxembourg,
jusqu’au 12 octobre 2014.
Ai Weiwei, Roy Arden, John Baldessari, Walead Beshty, Monica Bonvicini, Mircea Cantor,
Vija Celmins, Jake and Dinos Chapman, Bruce Conner, Luc Delahaye, Thomas Demand,
Sam Durant, Harold Edgerton, Dara Friedman, Ori Gersht, Jack Goldstein
Felix Gonzalez-Torres & Christopher Wool, Douglas Gordon, Mona Hatoum
Larry Johnson, Yves Klein, Michael Landy, Christian Marclay
Gordon Matta-Clark, Steve McQueen, Gustav Metzger, Juan Muñoz
Laurel Nakadate, Yoshitomo Nara, Arnold Odermatt, Yoko Ono
Raphael Montañez Ortiz, Pipilotti Rist, Thomas Ruff, Ed Ruscha
Joe Sola, Jean Tinguely, Shōmei Tōmatsu, Jeff Wall, Andy Warhol

Agenda :
Pruitt-Igoe Falls, Crossroads & House
05/10/2014 15h00-15h50
Die Kunst der Klavierzerstörung
08/10/2014 18h30-19h30
Media Burn, Burning Car, Empire of Dirt
12/10/2014 15h00-15h45

Commissaires :
Kerry Brougher
(Director, Academy Museum of Motion Pictures)
Russell Ferguson
(Professor, ULCA Department of Art, Los Angeles)

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