DEBORAH DE ROBERTIS – MÉMOIRE DE L’ORIGINE

Depuis plusieurs années, j’étais convaincu que rien, en art, ne pouvait être fait de bien neuf sur le question du sexe. Le sexe est partout, et sa représentation dans l’art n’est plus vecteur de la moindre perspective d’émancipation ni de la moindre transgression. La pertinence de questions telles que celle du genre et de la famille ne relèvent plus du domaine du symbolique mais de celui de la lutte sur les plans politico-reliegieux. C’est sur la base de ce constat que je m’étais préparé à discuter avec Deborah De Robertis de son travail lors de notre première entrevue en janvier dernier. Mais c’était sans compter sur le fait qu’en exposant son sexe c’est son point de vue qu’elle dévoile, ce que j’interprète comme une forme d’hétérogénèse guattarienne : À travers sa série de photographies intitulée Mémoire de l’origine, l’artiste donne non pas un visage, mais un regard au célèbre tableau de Courbet. Ce n’est pas tant que le tableau nous regarde, car à travers la série l’artiste incite à considérer une autre réalité que celle a laquelle nous nous étions habitués depuis plus de 120 ans. La performance donnée le 29 mai dernier au Musée d’Orsay affirmait un point essentiel de sa démarche : dans le dispositif qu’elle déploie le public devient partie intégrante de l’œuvre, un peu à la manière du 4’33 de Cage. Le geste ne se suffit pas à lui-même, il intègre non seulement l’action, son projet et les images qui lui survivront comme dans les performances habituelles, mais également le public et sa perception subjective. En ajoutant un regard au tableau, Deborah De Robertis invite au discours, elle « adresse le regard » comme on « adresse la parole », entamant ainsi un dialogue avec le regardeur.  Ce qu’opère ici l’artiste est une véritable activation de la peinture de Courbet. Il n’a pas non plus échappé aux « spectateurs » de la performance le sens que confère à l’action la diffusion de l’Ave Maria, comme pour appuyer le sens initial du geste de Courbet autant que pour affirmer la volonté d’un un acte tant critique que radicalement transcendantal. La démarche de Deborah De Robertis est en réalité une thèse développée à la manière des conceptuels : elle prend sa source avant tout dans l’acte de s’exposer et bouscule le rôle de l’art lui-même dans un système normé. Son travail dans son ensemble intègre une critique des institutions savamment orchestrée : le rôle du musée dans la transmission de l’art, la fonction de l’art au sein de l’institution culturelle et politique, le rôle des décideurs de l’art…

Je ne m’étais peut-être pas trompé à propos du sexe, toutefois le sujet de l’œuvre de Deborah De Robertis me semble être ailleurs : c’est bien de désir dont il s’agit, de désir au sens où Deleuze et Guattari l’entendaient, à savoir comme un processus de production contre l’homogénèse normée à la fois du système de l’art et, d’une manière plus générale, des modes de représentation d’ordre politiques autant qu’esthétiques.

 

Jérôme Lefèvre : J’ai découvert ton travail à travers une série de photographies que tu réalises dans les lieux d’art : expositions, musées, galeries… En l’occurrence c’était au Casino Luxembourg. Comment nommes-tu cette série et quel en est le principe ?

Deborah De Robertis : La série s’appelle Mémoire de l’origine. Il s’agit d’une pose qui s’incarne dans la position de L’Origine du monde.

Sur quels critères choisis-tu une exposition plutôt qu’une autre ? 

Les choix des contextes s’imposent à moi comme des évidences. Je m’intéresse  principalement aux lieux d’art, galeries, musées et institutions car j’interagis avec les artistes et les œuvres. Par exemple celle faite récemment à l’entrée de l’exposition Jan Fabre à Bruxelles tient à l’intitulé de l’affiche, Le regard en dedans. L’affiche montrait un œil, un grand œil bleu. J’ai vu mon œil dans cet œil, l’œil du visage et celui du sexe. C’est  l’œil que voulait ajouter à L’Origine du monde.

Justement, étant donné le nom même de la série de photo, la performance Miroir de l’origine clôt-elle l’ensemble ? 

Non, au contraire, elle l’ouvre.

Dans le tableau de Courbet puisqu’on ne voit pas le modèle, ce sexe est pensé pour être le sexe de toutes les femmes. Dans ton travail au contraire les jambes écartées deviennent une signature, n’est-ce pas une manière de t’approprier ces lieux qui deviennent les contextes de tes photos ?

Chaque femme a son propre sexe. À travers la répétition, ce n’est plus mon sexe mais celui de toutes les femmes. Quand je pose devant l’œuvre d’un autre artiste, je la signe.

Dans mon travail le sexe a un visage, un regard, un point de vue, une voix. Mon origine du monde sort de l’image et adresse la parole. Parler c’est créer, l’acte de parler fait parti de mon travail : Je me suis servie des médias comme toile pour esquisser une version de l’origine du monde qui ouvre les yeux et la bouche. Je ne dévoile pas le sexe, le sexe est partout ; je rends visible le point de vue de celle que le monde regarde dans le sexe.

Pourquoi ne pas t’habiller naturellement ?

La nudité est mon vêtement. La robe dorée est emblématique en référence à la peinture de Courbet, je porte le cadre du tableau.

Ce qui m’intéresse dans ton travail c’est le sens que ça prend. J’ai tendance à penser que le sexe est fini dans le sens où même s’il a longtemps été vecteur d’émancipation et de liberté, il n’incarne plus aujourd’hui la moindre transgression, il est partout consommable et consommé. On voit même une génération de pornographes se revendiquer de droite et d’extrême-droite. Est-ce que ton travail comporte une charge critique ?  

Je pose un geste, certains y verront une critique, d’autres y verront de l’exhibition sexuelle. En ce qui me concerne il n’y a plus de différence entre l’intimité et l’universalité au moment où je pose. C’est un geste ouvert qui renvoie une infinité de signes . J’ y vois une nécessité, un geste qu’il fallait poser le jour où je l’ai posé à l’endroit où je l’ai posé.

Tu dis “exposer un regard”, peux tu en dire plus ?

Poser nue, les cuisses ouvertes et caméra en main, est ma définition de la muse contemporaine. L’ensemble de mon travail vidéo et photographique part du “point de vue du sexe”,  je parle souvent de “l’œil du sexe”. Cet œil c’est l’objectif de ma caméra. Dans mes vidéos je m’expose nue, caméra en main. Parfois je décide de donner ma caméra à celui qui me regarde. J’aime faire circuler ma caméra pour donner l’illusion de bousculer la position habituelle de l’auteur. Ma caméra est mouvante mais ma place ne bouge pas : Dans mon travail le modèle regarde l’artiste, la muse réalise ses films et l’héroïne s’empare de la caméra. C’est aussi la place que j’ai prise dans L’or du temps et dans les films réalisés en collaboration avec l’artiste Véronique Caye.

Ma série de photos Mémoire de l’origine  est une mise en abime qui révèle le hors-champ de l’origine du monde. La série  expose un regard, celui qui n’est pas visible dans le tableau. En incarnant le sexe de l’origine de Gustave Courbet  je lui donne un point de vue sur le monde. Je transforme l’image du sexe dans lequel le monde entier peut se projeter en une femme en chair et en os. Souvent dans la publicité ou dans la pornographie « le regard du sexe » est un regard pénétré, dans mon travail je montre  un regard pénétrant. Je choisis de me montrer dans une position qui renvoie à première vue à une forme de passivité pour renverser ce point de vue. L’objet de mon travail ce n’est pas moi, en renvoyant le regard je tends un miroir qui renvoie le regardeur à lui-même. Ma pose universelle est un révélateur. En réalité ce n’est pas mon sexe qui est troublant mais bien mon regard : Je suis le regardeur.

Mais objectivement ce que la plupart des regardeurs vont voir c’est d’abord le sexe et l’intimité ?

Mon sexe est au centre de l’image. En exposant mon sexe j’expose mon point de vue. L’exposition du sexe ne fait pas obligatoirement basculer dans l’intime. Quand « j’expose mon sexe », mon intimité se devine seulement dans mes yeux. Je ne sais pas ce que les spectateurs voient en premier lieu, ce que je sais c’est qu’il est impossible de concevoir mon image en faisant un « gros plan » sur le sexe car c’est faire abstraction du contexte. C’est exactement ce qui se pose à travers la question de l’exhibitionnisme sexuel dans la plainte du Musé d’Orsay : Faire un amalgame avec l’exhibition sexuelle c’est comme faire abstraction du tableau de Gustave Courbet qui se situe au dessus de ma tête. D’après l’artiste David Evrard mon geste est proche de celui de Lucio Fontana, j’aime ce rapprochement. Oui, ouvrir mon sexe c’est ouvrir la toile. C’est un geste incisif qui expose ce qui est caché dans la peinture de Courbet : l’origine du monde, au delà de la chair. Si cette ouverture est considérée comme inacceptable par le musée d’Orsay, alors le musée devrait penser à retirer la peinture. Cet acte est le fruit d’une collaboration symbolique entre l’artiste et le modèle qu’il peint. Gustave Courbet est identifiable, L’origine du monde ne l’est pas, l’origine c’est donc toutes les femmes. L’absence de visage est une invitation à prendre cette place qu’il a laissé.

Tu parlais de désir et de liberté tout à l’heure. Dans sa logique de satisfaction immédiate de plaisirs primaires la société de consommation a fait disparaître le désir y-compris à travers le sexe comme je disais tout à l’heure. J’entends par là le désir de transformation tel que décrit par Guattari ou encore par Marcuse pour qui Eros et Thanatos – instinct de vie et instinct de mort – sont l’énergie nécessaire aux révolutions. Où se situe le désir pour toi ?

Mon désir est un moteur puissant. L’idée de transgression à laquelle je suis systématiquement renvoyée ne m’intéresse pas, je laisse cette question ouverte à ceux qui se la posent. Par exemple, je considère que les questions qui m’ont été posées par les médias sur l’exhibition sexuelle éloignent mon geste du désir qui l’anime.

C’est vrai que si à la place de la photographie le regardeur masculin assistait à la scène réelle, il aurait d’avantage de mal à te regarder dans les yeux qu’à regarder ton sexe.

Je ne sais pas, ce que je sais c’est qu’il y a une forme d’acceptation des spectateurs “non invités” qui se manifeste souvent en baissant le regard.

A ce propos : quelle est la place des hommes dans ton système ?

Les hommes ont une place définie dans l’ensemble de mon œuvre : Je les place en face de moi. Dans ma pose qui se laisse regarder, je suis avant tout une femme qui regarde les hommes. En posant  sous l’origine du monde, je questionne la place du maître en me positionnant en tant que versant féminin dans le rôle de muse pour tendre un miroir à celui qui historiquement m’aurait fait naitre. Nous nous regardons yeux dans les yeux, lui tenant en main un pinceau, moi tenant en main mon sexe.

Considères tu ton approche comme étant féministe ?

Mon approche peut avoir un impact féministe en fonction du contexte à travers lequel il est vu. En ce qui me concerne je ne revendique pas ma place, je la prends aussi naturellement que je l’ai prise au Musé d’Orsay : prendre sa place en face de Gustave Courbet n’est ni une provocation, ni une revendication, ni un droit, c’est un acte.

Quelle est l’intention du film Les hommes de l’art ?

C’est d’abord né du fait de ne pas vouloir attendre, de refuser qu’on me « choisisse » : En fonction de quelles règles ? Quels critères ? Quelle hiérarchie ? Je rencontrai des collectionneurs, des galeristes et je me suis dit spontanément « Tu n’as qu’à tous les mettre dans ton film ! » Cette  inversion constitue le fil rouge de l’ensemble mon travail. Dans Les hommes de l’art, je m’approprie à la fois le nom et l’image des hommes et je les utilise comme vitrine pour questionner les rapports supposés « hiérarchiques » dans le monde de l’art contemporain. Les hommes qui normalement sont hors-champ et exposent les artistes deviennent les protagonistes de mes films en s’exposant eux mêmes. L’autre aspect dans Les hommes de l’art est que je raconte la nudité féminine à travers le regard mis à nu des hommes. Chaque femme possède sa nudité singulière, et ce que je cherche personnellement à travers la nudité c’est ma propre vulnérabilité exposée. La nudité quand elle n’est pas mécanique comme dans la pornographie par exemple, amène avec elle une charge qui va bien au delà des rapports de pouvoir entre les êtres. Le but n’est ni de séduire, ni de prendre le pouvoir comme certains clichés pourraient laisser imaginer ; l’intérêt réside dans le regard que je pose sur les hommes. Je les filme dans leur désir le plus animal comme dans leur fragilité la plus intime. Dans ma féminité  je montre les hommes sous un angle qui n’est pas celui qui prédomine dans la représentation masculine et je tends à mettre en avant un autre visage de la virilité.

Peux-tu expliquer en quoi consistait ta performance à la Cite des arts ?

J’ai transformé la vitrine de la Cité des arts en vitrine et j’ai pris la place d’une prostituée. Ce qui m’intéressait pour cette intervention ce n’est pas la vitrine elle-même mais ce qui est écrit dessus, à savoir « Galerie, Cité Internationale des Arts de Paris ».

Je crois qu’on a rarement autant entendu parler d’une artiste luxembourgeoise que suite à ton geste, qu’en dis tu?

J’y vois l’impact d’un geste posé qui a su réactiver la mémoire de l’origine du monde. En posant j’ai réactualisé une histoire à la vitesse des moyens de diffusions contemporains et recréé une scène dont les acteurs sont les regardeurs, les spectateurs, les médias eux-mêmes.

Mémoire de l’origine a donné lieu un geste au Musée d’Orsay, laquelle a déjà fait couler beaucoup d’encre. Pourquoi avoir décidé d’ajouter une dimension performative ?

Il a été question de rajouter une dimension publique. En explosant le cadre du maitre ; j’ai décidé que je voulais que l’ensemble de mon travail réalisé jusqu’ici soit vu par le cadre que je lui donnerais moi même : l’absence de cadre. Ce choix vient du refus anticipé que mon geste puisse être réduit à un geste autre que ce qu’il est. L’enjeu de mon travail questionne ces mécanismes inconscients et mets à nu les cadres qui cloisonnent notre vision quant au regard sur le sexe.  Selon mon point de vue toutes ces questions sont présentes dans L’origine du monde de Courbet, c’est pourquoi je l’ai choisie parmi les œuvres.

Que peux tu dire sur le texte sonore qui défile dans la vidéo ?

Le texte « Je suis l’origine, je suis toutes les femmes, tu ne m’as pas vu, je veux que tu me reconnaisses, vierge comme l’eau créatrice du sperme » est un mélange entre mes mots et ceux issus de « Mémoire du vent » d’Adonis. C’est une incantation sur l’Ave Maria. Si je suis toutes les femmes, je suis aussi la Vierge. En la projetant dans L’origine du monde j’en fait une vierge sexuée.

Quel est le sens de ton geste ?

Dans l’acte de poser sous le tableau de Courbet je mets en jeu la mémoire du corps, mon corps et le corps du monde. Mon geste ouvre la toile et s’incarne dans l’acte de redonner un souffle de vie. De l’image picturale renait une femme, une image vraie qui accouche d’une nouvelle figure de l’origine. J’inverse le  point de vue en  me positionnant à la fois comme la femme, l’objet, le modèle, la muse, la vierge pour regarder en face celui qui symboliquement serait le créateur de l’origine du monde, mon créateur, le créateur de l’univers.

 

wil

Autoportrait : (c) Deborah De Robertis